Double XCulture

Pourquoi des profs s’engagent en faveur de «l’accord de proximité»

Aude Lorriaux, mis à jour le 07.11.2017 à 6 h 05

Ce 7 novembre, 314 membres du corps professoral de tous niveaux et tous publics s'engagent à ne plus enseigner la règle de grammaire du «le masculin l'emporte sur le féminin». Voici leurs motivations.

Rentrée scolaire dans une école primaire de Quimper (Finistère), le 4 septembre 2017. © Fred Tanneau / AFP.

Rentrée scolaire dans une école primaire de Quimper (Finistère), le 4 septembre 2017. © Fred Tanneau / AFP.

«Si seulement mes enfants pouvaient ne pas apprendre “le masculin l’emporte toujours sur le féminin”», implorait Titiou Lecoq, il y a quelques semaines. Il se pourrait bien un jour que son voeu soit exaucé, face à un mouvement de fond qui exige plus d’égalité dans la langue.

Plus de 300 enseignantes et enseignants, et une centaine de personnalités (journalistes, écrivains et écrivaines, artistes, sénatrices, députées, ex-ministres) prennent aujourd’hui position sur Slate.fr. Les premiers pour promettre qu’ils n’enseigneront plus cet accord; les secondes pour les soutenir et «ignorer cette règle d’un autre âge» qui impose, lorsqu’il y a plusieurs termes masculins et féminins à accorder, de mettre les adjectifs ou les participes au masculin. Peu importe qu’il y ait 10.000 femmes et un seul homme, ces 10.000 femmes seront toujours perdants, et pas perdantEs.

Déjà, en 2012, une pétition signée par plus de 6.000 personnes et intitulée «Que les hommes et les femmes soient belles!» appelait à «révolutionner les écrits, les correcteurs d'orthographe et nos habitudes en appliquant la règle de proximité».

Cette dernière règle simplifie la grammaire et la rend plus égalitaire, en fixant comme critère pour cet accord la proximité avec le dernier terme. Ainsi, vous pouvez choisir d’écrire «femmes et hommes seront gagnants», ou «hommes et femmes seront gagnantes»... La nouveauté aujourd’hui, c’est que beaucoup, beaucoup de profs se rebiffent et s’engagent ensemble, solidairement, dans nos colonnes. Et ils nous expliquent pourquoi ils ont sauté le pas.

À LIRE AUSSI Manifeste: nous n'enseignerons plus que «le masculin l'emporte sur le féminin»

Parce que cela occulte la moitié de l’humanité

Cette règle fait disparaître le féminin dans la langue, et cette disparition n’est pas sans conséquences, nous disent en substance nos témoins. «Cela me semble normal en 2017 de faire apparaître l’autre moitié de l’humanité dans la langue», argumente Tiphaine Martin, professeure au collège et chercheuse au laboratoire Babel université de Toulon. «La grammaire n’est pas abstraite, elle décrit le monde. Les mots sont “performatifs”: ils ne font pas que décrire, ils ordonnent. C’est important de changer cet ordre», fait valoir l’écrivaine Marie Darrieussecq.

La lauréate en 2013 du Prix Médicis dit rejeter l’usage d’un masculin qui aurait prétendument valeur de «neutre», selon l’Académie française. Elle s’est amusée, lors d’une conférence, à réécrire la Princesse de Clèves au féminin… Dans ses romans, on trouve des accords un peu «disruptifs», comme, cite-t-elle, le «bébé endormie», ou le pronom personnel «on» accordé au féminin.

Dans la presse aussi, il existe de nombreuses initiatives plus ou moins développées où cette règle d’origine machiste tend à tomber. C’est le cas sur le site internet MadmoiZelle, dont la rédactrice en chef, Clémence Bodoc, est signataire de l’appel.

C’est aussi le cas à Charlie Hebdo, même si l’accord de proximité n'est pour l’instant appliqué que par quelques personnes dans la rédaction, comme Jacques Littauer, Patrick Chesnet ou Gérard Biard, le rédacteur en chef, également signataire: “À Charlie Hebdo, chacun le fait comme il l’entend. Il n’y a pas de règle écrite, on applique la “jurisprudence Cavanna”» [du nom de François Cavanna, écrivain et dessinateur de l’hebdomadaire mort en 2014, ndrl], qui utilisait des formules pas toutes très orthodoxes».

«La langue dit ce qu’est une société. Je ne vois aucune logique au fait que le masculin l’emporte. Je considère qu’on doit veiller à ce que les mots qu’on emploie soient le plus possibles proches de la société qu’on entend promouvoir», fait valoir Gérard Biard.

«Aujourd’hui tout le monde est gêné par rapport à cette phrase [“le masculin l’emporte”, ndlr], c’est trop en contradiction par rapport à nos valeurs. Et il y a un lien entre l’histoire du retard du droit de vote des femmes et l’apprentissage de cette règle», abonde Eliane Viennot, professeure de littérature française et historienne, qui a coordonné cette initiative.

Parce que ça met une idée sexiste dans la tête des enfants dès le plus jeune âge

Les enseignantes et enseignants qui ont signé l'appel sont aussi nombreuses et nombreux à constater que les enfants ne comprennent pas cette règle, ou plutôt qu’ils la comprennent trop bien. L’une d’entre elles affirme être «confrontée au quotidien aux remarques des enfants».

À la fin des conférences où elle parle de cette règle, Eliane Viennot, autrice du livre Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin! Petite histoire des résistances de la langue française, affirme recevoir moults témoignages de profs qui disent avoir des «révoltes dans leurs classes» d’enfants.

Audrey Alwett, écrivaine, raconte les «bruyants cocoricos des garçons» de sa classe au moment où la maîtresse leur a fait ce cours de grammaire, et le «trouble-fête habituel» qui s’est soudain levé pour crier: «Ça veut dire que vous êtes nos esclaves, maintenant». Et de conclure: «Jusque là, j'avais cru qu'une petite fille était égale à un petit garçon. C'est le jour précis où j'ai intégré qu'on n’était finalement pas si égaux.»

Une journaliste se souvient de propos de sa meilleure amie, institutrice, qui se trouve «atterrée de n’avoir rien à répondre aux petites filles dont le cerveau fonctionne parfaitement» et qui lui demandent: «Mais même si c’est un chat, il l’emporte sur moi?».

«Des linguistes s’amusent à nous expliquer que le sexe et le genre grammatical, ce n’est pas pareil, mais en réalité il y a un lien très fort, et c’est très nocif d’enseigner que les hommes sont plus importants. Cesser d’enseigner cette règle est une mesure de santé publique», affirme la cheffe d’orchestre du manifeste.

Une étude récente menée par l’institut de sondage Harris interactive et l’agence de communication Mots-clés va d’ailleurs dans son sens. Elle porte sur «l’impact de l’écriture inclusive sur la présence à l’esprit», et démontre que lorsque les femmes sont invisibilisées dans la langue, on pense moins spontanément à les citer.

Lorsqu’on demande aux personnes sondées de citer «deux écrivains célèbres» ils sont 12% à penser à une femme, contre respectivement 24% et 16% lorsqu’on leur demande de citer «deux écrivains ou écrivaines célèbres» ou «deux personnes célèbres pour leurs écrits». L’étude montre des résultats similaires s’agissant des champions et championnes olympiques et des présentateurs et présentatrices du journal télévisé.

Parce que c’est arbitraire, et que la raison n’est pas grammaticale, mais politique

«Mais n’y a-t-il pas des raisons grammaticales à cet emploi?», pensez-vous. Les pétitionnaires que nous avons interrogés, eux, sont persuadés que la grammaire n’est qu’un prétexte, la vraie raison est ailleurs.

Martine Rousseau, correctrice à la retraite du journal Le Monde et co-animatrice du blog Langue sauce piquante, rappelle que cette règle a été imposée au XVIIe siècle par des «savants» qui avaient une conception profondément inégalitaire des sexes. Elle cite le père Bouhours, l'un des grammairiens qui en est à l’origine, qui la justifiait ainsi: «Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte.»

«On fait passer un message, quand on fait passer cette leçon auprès des enfants, qui n’est pas véritablement de l'ordre de la linguistique mais de l’ordre de la politique», résume Eliane Viennot, qui a également publié avec Nicolas Mathevon Différence des sexes: questions scientifiques, pièges idéologiques.

Martine Rousseau note que l’écrivain du XVIIIe Saint-Simon utilisait l’accord de proximité dans ses mémoires, et ne décolère pas contre l’Académie française. Cette dernière a récemment affirmé que l'écriture inclusive [un ensemble de règles pour mieux inclure les femmes dans la langue, dont l’accord de proximité fait partie, ndlr] était un «péril mortel», semblant ainsi confondre dans son communiqué l’écriture inclusive avec le «point milieu», utilisé pour marquer les deux genres avec un seul mot (comme dans ce titre: «Prêt·e·s à utiliser l'écriture inclusive?»), et qui n’est que l’un des dispositifs de l’écriture inclusive.

«On est dirigés par un groupe de vieux barbons qui dictent depuis leur Olympe ce qu’il faut faire, je ne vois pas en quoi cela les empêcherait de dormir si on appliquait cet accord…», regrette Martine Rousseau. Le journal Le Monde, selon elle, en est loin. «Certains au monde.fr laissent passer des accords de proximité qu’ils ne “corrigent” pas, mais globalement, c’est rare”», dit-elle.

Parce que l’accord au masculin est moche à l’oreille et «absurde»

«Vous me rendrez les travaux et illustrations faits.» Faits, êtes-vous sûr? Pour nombre de lecteurs et lectrices, l’accord du masculin sonne comme une erreur, une chose dissonante. N’a-t-on pas envie de dire «illustrations faites»?

C’est ce qu’avancent certains signataires: «Elle oblige à tortiller ses phrases pour que ça n’ait pas l’air idiot et que cela ne ressemble pas à une faute», argumente la chercheuse Anne-Laure Zwilling.

Pour la journaliste Claude Servan Schreiber, la primauté du masculin est aussi «absurde»: «Un garçonnet et trois nymphettes grassouillets couraient dans les champs... Pas besoin de faire un dessin. On peut multiplier les exemples pour en rire.»

Autrement dit, il n’y aurait pas, si d’aventure on décidait d’abandonner cette règle, trop d’efforts à faire, l’oreille étant déjà habituée à entendre l’accord au féminin. Au contraire par exemple d’une autre règle de l’écriture inclusive, le point milieu, qui a fait couler beaucoup d’encre récemment (et que l’on a tendance à assimiler à l’écriture inclusive dans sa totalité, comme si l’un se réduisait à l’autre).

Bizarrement, le fait que quelque chose apparaisse moche dépend beaucoup du genre de la personne qui le promeut, et du sens du mot. «Institutrice» ne choque pas à l’oreille, mais «autrice» révolte certaines personnes.

«C'est De Gaulle, je crois, qui a inauguré l'usage du "Françaises, Français» [une autre règle de l’écriture inclusive, qui consiste à doubler les noms au masculin et au féminin, ndlr] au début de ses discours télévisés. On ne s’est pas moqué de lui. Mais quand Arlette Laguiller commençait ses discours par “Travailleurs, Travailleuses...”, on a beaucoup ri d'elle. Pourquoi faisait-elle rire et pas lui?» note Claude Servan-Schreiber.

Parce que les lecteurs s’en rendent à peine compte et que c’est plus spontané

L’accord de proximité semble si «naturel» à l’oreille que bien peu de gens se rendent compte de son existence. «Nous n’avons reçu aucune plainte pour ce titre. L’accord proche n’a pas l’air de déranger lecteurs et lectrices…», note le compte Twitter des correcteurs du Monde, à la suite de la publication d’un article intitulé «Russie : l’opposant Alexeï Navalny et des centaines de personnes arrêtées lors d’une manifestation».

«Cela fait des années que j’observe que cet accord est fait spontanément par les jeunes journalistes. Doit-on maintenir l’usage des grammaires ou laisser se refléter la langue telle qu’elle évolue? Nous sommes pris entre deux feux», raconte Richard Herlin, correcteur au journal du soir.

«Cela fait 30 ans que j’applique la règle de proximité, et ça n’a jamais été retoqué à l’édition. Et aucun lecteur ou lectrice ne nous a jamais dit que ça n’allait pas», confirme Clémence Bodoc, alors que MadmoiZelle applique l’écriture inclusive depuis 2013. «Si nous les filles, on s’est toujours reconnues dans le masculin, les hommes peuvent se reconnaître dans le féminin», ajoute-t-elle.

Et maintenant?

Toutes les raisons citées ci-dessus amènent à penser qu’un débat sur l’abandon de cette règle est légitime, et pourtant, certains signataires s’attendent à un déluge de réactions négatives.

Claire Fetet raconte avoir été harcelée sur Twitter (menaces de «la faire virer» et divulgation d'infos personnelles de la part d’utilisateurs du forum  jeuxvideos.com notamment) à la suite d’un simple tweet, où elle disait que cela avait pris «cinq secondes à ses 5e pour comprendre et accepter l'écriture inclusive».

«J'ai dû fermer mon compte quelques temps pour pouvoir respirer», dit-elle. Elle pense que grâce au manifeste, elle va maintenant se sentir «plus légitime à proposer des alternatives» à la règle du masculin l’emporte.

Tiphaine Martin se dit aussi «rassurée» d’être «en groupe» dans un contexte de «réactions de pseudo “théorie du genre”, et de réaction contre les ABCD de l’égalité».

Eliane Viennot espère quant à elle que ce texte permettra aux professeurs et professeures qui enseignaient l’accord de proximité de le faire à visage découvert, sans avoir peur des sanctions. «Il faut au moins viser la liberté d’enseignement là-dessus», dit-elle.

Les Français et les Françaises ont quant à elles plutôt l’air ouvertes à l’écriture inclusive. Selon le sondage Harris Interactive cité plus haut, 81% d’entre eux sont d’accord pour utiliser féminin et masculin plutôt que le masculin prétendument générique (comme «collaborateurs et collaboratrices» plutôt que simplement «collaborateurs»), qui est finalement très proche de ce masculin qui l’emporte et qui se dit neutre.

La presse d’information générale et le ministre de l’Éducation nationale, qui sont les deux cibles principales de ce manifeste et de cette pétition, sont-ils aussi prêts que les citoyens et citoyennes? Contacté par Slate.fr, l'entourage du ministre affirme que les professeurs «sont là pour faire appliquer les programmes»: «Une évolution ne se décrète pas par une pétition. La norme en vigueur est acceptée par la grande majorité des locuteurs français. Elle comporte une part d'arbitraire. On peut en débattre. Mais aujourd'hui la règle est que le masculin est le neutre. Les professeurs ont une liberté sur la façon d'enseigner, pas sur le contenu de l'enseignement»

Les signataires, eux, sont plus ou moins optimistes.  «L’abandon de la ritournelle va s’imposer, et on va refermer cette parenthèse et renouer avec la coutume de la langue française», veut croire Eliane Viennot. «Il y aura peut-être un mai 1968 de l’accord de proximité, mais à mon avis, on va se prendre quelques pavés sur la figure avant d’y arriver!», lance quant à elle Martine Rousseau. À bon entendeur, à vos pav.. euh claviers !

PS: cet article a été écrit selon les règles de l’écriture inclusive. Vous ne l’aviez pas remarqué? Tant mieux! C’est donc que c’est possible d’être discret sans exclure. Quelques accords de proximité s’y sont glissés, sauriez-vous dire combien?

 

Aude Lorriaux
Aude Lorriaux (224 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte