Monde

À Pékin, célébrer le centième anniversaire de la Révolution russe exige beaucoup de subtilité

Daniel Vernet, mis à jour le 07.11.2017 à 12 h 27

Si le régime chinois tient à célébrer ce succès historique du communisme, il doit aussi tenir compte que son idéal politique aujourd'hui réside davantage dans la stabilité que dans la remise en cause de l'ordre établi.

TEH ENG KOON / AFP

TEH ENG KOON / AFP

Pour un des derniers pays du monde officiellement communiste, le centenaire de la révolution bolchévique d’octobre serait-il un prétexte touristique plus qu’une occasion de célébrer un grand moment dans l’histoire du prolétariat mondial? C’est en tous cas un bon moyen de faire des affaires.

Des agences de voyage chinoises organisent des «tours rouges» dans les villes de Russie liées à l’épopée révolutionnaire. En avion jusqu’à Irkoutsk, puis dans le transsibérien jusqu’à Moscou, avec prolongation vers Saint-Pétersbourg. Au départ de Shanghai et pour deux semaines, le voyage coûte 30.000 yuans (près de 4.000 €). Il semble très prisé des Chinois de plus de 60 ans qui ont, outre la nostalgie de l’URSS, «une relation émotionnelle aux chemins de fer et au marxisme-léninisme», explique le site China Daily dans une formule pittoresque.

«L'énergie positive du communisme»

 

Officiellement, la direction de l’État et du Parti communiste chinois garde un profil bas. Certes «la révolution russe d’octobre a apporté les théories communistes à la Chine» et il n’est pas question pas de renier cet héritage: «L’énergie positive que le communisme a donné à notre société a dépassé de loin toutes les dérives mauvaises provoquées par notre compréhension immature [de cette théorie]», écrit le Global Times, un quotidien représentant en général la tendance la plus nationaliste du PCC.

Toutefois, le concept de révolution est à manier avec précaution dans un système qui a érigé la stabilité politique en vertu cardinale depuis les méfaits et les crimes de la Révolution culturelle (1966-1976). C’est au nom de cette stabilité et de la sauvegarde de son mouvement de réformes économiques que Deng Xiaoping justifiera la répression sanglante de la révolte de Tienanmen en 1989.

Haro sur les révolutions

 

Le président Xi Jinping, qui vient de consolider son pouvoir personnel à l’occasion du XIXe Congrès du PCC, a lui-même souffert de la Révolution culturelle. Bien que «prince rouge», c’est-à-dire fils d’un des huit «immortels» compagnons de Mao Tsedong, il a été, comme tous les intellectuels, envoyé à la campagne car son père Xi Zgongxun, était tombé en disgrâce dès 1962. S’étant enfui pour revenir à Pékin, il fut arrêté et envoyé dans un camp de travail.

Les parcours individuels n’expliquent pas tout. Si la Révolution n’est plus un étendard brandi haut et fort, c’est parce que les mouvements qui s’en réclament aujourd’hui dans le monde mettent en cause des régimes établis. Ainsi des révolutions dites «de couleur» qui ont touché d’anciennes républiques de l’ex-Union soviétique (la Géorgie, l’Ukraine –deux fois–, le Kirghizstan). Les dirigeants chinois éprouvent la même aversion que Vladimir Poutine pour ces mouvements d’inspiration démocratique qui s’attaquent aux oligarchies postcommunistes.

La perestroïka, voilà l'ennemi

 

Leurs craintes vont d’ailleurs au-delà. Les politiques réformistes «à la Gorbatchev» leur font l’effet d’un épouvantail. Mikhaïl Gorbatchev se trouvait à Pékin en visite officielle quand a éclaté la révolte des étudiants chinois au printemps 1989. C’était une pure coïncidence. Mais les manifestants de la place Tienanmen réclamaient «un Gorbatchev chinois», c’est-à-dire un dirigeant issu du sérail communiste mais qui avait su, dans son pays, allier la libéralisation politique aux réformes économiques. Au contraire, pour les dirigeants du PCC depuis cette date, la perestroïka gorbatchévienne est la meilleure recette pour liquider le socialisme –l’expérience l’a montré–, elle est donc l’exemple à ne pas suivre.

Dans les leçons que les Chinois tirent des révolutions de février et d’octobre 1917 – contrairement au pouvoir russe actuel, ils n’occultent pas totalement la révolution «bourgeoise» de février qui a mis fin au régime tsariste–, l’examen critique de l’histoire de l’URSS et du mouvement communiste depuis cent ans n’a pas sa place.

Maître-mot: la stabilité

 

Les leçons concernent la situation internationale actuelle. Premièrement, éviter les secousses révolutionnaires et leur préférer une modernisation graduelle de l’économie et de la société; deuxièmement, exclure la violence pour résoudre les problèmes, et troisième leçon, maintenir l’unité de la nation et la stabilité. Pour les dirigeants du PCC, il s’agit aussi de la stabilité internationale vue comme la condition nécessaire à la poursuite du développement de la Chine.

Même en cette saison où des régimes issus du grand ébranlement de 1917 pourraient rappeler la «grande révolution prolétarienne d’octobre», pour reprendre le slogan en vogue jusque dans les années 1980, le maître mot reste la stabilité.

 

Daniel Vernet
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Journaliste
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