Sports

Philippe Seguin, «sauveur» du foot français

Yannick Cochennec, mis à jour le 07.01.2010 à 18 h 36

Il a été un des architectes du football moderne en France.

Après un match de foot à l'université d'été du RPR en 1998, REUTERS/Jean Philippe Arles

Après un match de foot à l'université d'été du RPR en 1998, REUTERS/Jean Philippe Arles

«Le DIC ne sert à rien. C'est du fric qui est piqué aux amateurs. Dans le contexte actuel, il faut le supprimer dare-dare. Ce n'est pas en allant voler de l'argent aux amateurs français que l'on sera au niveau de Chelsea.» En présentant, il y a quelques semaines, les résultats d'un rapport sur «les collectivités territoriales et les clubs sportifs professionnels» dans le football et dans d'autres sports, Philippe Séguin avait été fidèle à sa nature généreuse, et parfois emportée, pour dire ce qu'il pensait de l'hypothèse de la suppression du droit à l'image collective dans la Ligue 1.

Il parlait en connaissance de cause à la fois en professionnel de la chose publique, mais aussi en véritable passionné car parmi les hommes politiques, l'ancien président de l'Assemblée nationale était assurément celui qui connaissait le mieux le ballon rond. Il en a même été, beaucoup ne le savent pas, un acteur majeur.

Lourdes responsabilités

Souvent aperçu dans les tribunes du Parc des Princes, Philippe Séguin, ancien pigiste-étudiant des pages sportives du Provençal, était incollable dans beaucoup de domaines touchant au football et était capable de réciter, de mémoire, des compositions d'équipes d'il y a 30 ou 40 ans. Véritable passion qui, pour lui, se transforma en responsabilités, souvent lourdes.

Au début des années 80, il fut ainsi président d'une commission tripartite à la Fédération Française de Football (FFF), commission qui réunissait des représentants de la fédération, des clubs et des joueurs. Son ami Fernand Sastre, alors président de la FFF, lui demanda même un jour de prendre la présidence du Paris Saint-Germain, en remplacement de Daniel Hechter, contraint au départ en raison d'une sombre affaire de caisse noire. Plus récemment, il fut encore président, cette fois de la «commission grands stades» consacrée aux enceintes sportives et destinée à préparer la candidature de la France à l'Euro 2016. Ces derniers temps, Philippe Séguin était toujours président de la Fondation du football dont la mission était de revivifier les valeurs du sport n°1 à travers diverses actions fédérales.

Mais c'est en 1973 que Philippe Séguin aura rendu son plus beau service au football français en étant l'auteur d'un rapport dont les conclusions font encore autorité aujourd'hui. Un document de référence, une constitution du foot professionnel, qui gouverne toujours, près de 40 ans plus tard, les relations générales entre les différents acteurs de la famille du football, et le statut de chacun d'entre eux. Le chef d'œuvre, peut-être, de sa vie d'homme public car toutes les propositions du rapport Séguin ont abouti à des mesures concrètes.

Grève historique

A l'époque, la guerre fait rage, entre les différents acteurs du foot professionnel. Les clubs ont pris la fâcheuse habitude de ne pas déclarer au fisc ou à la sécurité sociale la totalité des rémunérations de leurs joueurs et ont généralisé les dessous-de-table à la signature des contrats. Cette pratique est dénoncée, fin 1972, par le syndicat des footballeurs professionnels (UNFP) qui décide, le 3 décembre, de déclencher une grève historique quand est mise en discussion la question de la durée du contrat professionnel. Une circulaire confidentielle du Groupement aux clubs (l'ancêtre de la Ligue) met le feu aux poudres en recommandant de ne jamais signer de premier contrat pro de moins de cinq années alors que, depuis 1968, la durée minimale de ce contrat initial n'était que de trois ans.

La grève, décidée pour la 17e journée du Championnat 1972-73, tournera à la farce. Certains matches ont lieu normalement, d'autres sont annulés, certains clubs alignent des équipes composées de joueurs amateurs étrillées par d'autres composées de non-grévistes (Paris FC - Metz : 1-11 !). Une chienlit (la journée sera rejouée) qui incite Joseph Comiti, le secrétaire d'Etat à la Jeunesse et aux Sports, à reprendre la main face aux représentants du foot français, d'autant que les élections législatives de 1973 approchent et qu'il n'est pas question de mécontenter le peuple par l'arrêt des compétitions de football. Mais Comiti se rend vite compte que le linge sale du foot ne sera pas bien lavé en famille. Il cherche une personnalité pour établir un rapport sur la question du professionnalisme. Après le refus d'Adolphe Touffait, procureur général près la Cour de cassation, mais aussi ancien joueur professionnel du Stade Rennais, c'est Philippe Séguin, jeune auditeur de 29 ans à la Cour des comptes, passionné de foot, qui récupère la mission, après s'être discrètement porté candidat.

FIFA

Comme l'écrit Bruno Seznec, dans une biographie sur Philippe Séguin publiée chez Grasset en 1994, «les conclusions de Philippe Séguin seront au grand nombre des rapports rédigés et répertoriés dans les tiroirs de l'Administration ce que le but d'anthologie est au commentaire sportif: un monument.» «Ce rapport, c'est une bible», dira Fernand Sastre. «Il l'a peut-être écrit dans son petit bureau de fonctionnaire, son rapport, mais il a pigé et inventé l'organisation du football en France pour le quart de siècle à venir», analyse Eugène Saccomano, l'une des voix du football en France sur Europe 1 puis sur RTL, un ami de Philippe Séguin depuis qu'ils s'étaient croisés au Provençal.

A France Football, Philippe Séguin dira fièrement en 2003: «Cela a été ma première grosse négociation, j'ai appris deux choses: à négocier, et à présider, avec trois groupes antagonistes. Mais, surtout, je retiens qu'on a défriché, on a régulé une profession comme le foot. C'est un acte fondateur. Peu de gens mesurent ce travail à sa juste valeur. Et quand je suis assis en tribune, je ne crois pas que beaucoup de mes voisins connaissent cette histoire...»

Philippe Séguin dont on murmure que, secrètement, il aurait aimé diriger la FIFA, la fédération internationale de football, d'après lui la seule véritable organisation mondiale, comme il le confiait à Bruno Seznec: «Dans le coin le plus reculé de Centrafrique ou au fin fond du Caucase, le hors-jeu est sifflé de la même façon. La même règle partout et de matière incontestable. La FIFA a dit: c'est comme ça et on ne badine pas. Un carton rouge a plus d'efficacité qu'un cessez-le-feu. Ah, si l'ONU avait l'efficacité de la FIFA!»

Yannick Cochennec

Image de Une: Après un match de foot à l'université d'été du RPR en 1998, REUTERS/Jean Philippe Arles

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