Science & santé

Non, on n'attrape pas un rhume en prenant froid

Maël Lemoine, mis à jour le 08.11.2017 à 14 h 27

Pourquoi attribue-t-on le fait d'attraper un rhume au temps qu'il fait? Le livre «Petite philosophie du rhume» revient sur une idée reçue loin d'être fondée.

Peluches enrhumées | Myriams-Fotos via Pixabay CC0

Peluches enrhumées | Myriams-Fotos via Pixabay CC0

Petite philosophie du rhume de Maël Lemoine sort ce 8 novembre 2017 aux éditions Hermann. 

En voici quelques extraits, sur le lien entre météo et rhume.

 

La philosophie ne peut pas expliquer comment les rhumes nous viennent. Mais vous imaginiez-vous qu’en vous concentrant juste le temps qu’il faut pour lire ce petit livre, la philosophie pouvait vous prémunir à tout jamais du risque d’attraper froid? Cette affirmation peut paraître bien audacieuse, voire mensongère, et pourtant je vais vous démontrer qu’elle est vraie.

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Rapprochement linguistique entre froid et rhume

D’où provient donc notre croyance selon laquelle le froid provoque les rhumes? Résulterait-elle d’une observation commune à tous les peuples quelle que soit la région du monde, qui aurait été établie et confirmée par des siècles d’observation sur la question?

Ce que l’on constate, c’est que de quelque côté qu’on se tourne, cette croyance est profondément inscrite dans le langage : en anglais, «rhume» se dit cold («froid»), en allemand, erkältung («refroidissement»), en espagnol, resfriado («refroidissement»), et en italien raffreddore («refroidissement»). Plus loin de nous, en hindi, le mot sardi a aussi les deux sens («froid» et «rhume»). Même chez les peuples d’Extrême-Orient, supposés n’avoir aucune racine linguistique commune avec les langues européennes, on trouve leng en chinois et tsumetaidesu en japonais, qui veulent aussi tous deux dire «froid»!

Mais cette belle hypothèse ne résiste pas à un examen plus poussé. En effet, une sorte de flou déconcertant existe autour de ce que la sagesse populaire dit du fait de «prendre froid». Ici, on vous affirme que c’est le fait d’avoir froid tantôt à la tête, tantôt aux pieds, ou à la gorge, ou au ventre, ou à la poitrine, qui va déclencher le rhume. Ailleurs, on insiste sur l’humidité, tandis qu’on tient le froid sec pour revigorant. Parfois, c’est le vent qu’on incrimine, ou encore sa mystérieuse variante appelée «la brise», ou, pire encore, le redoutable «courant d’air».

Ces injonctions et conseils sont si divers, et même contradictoires, qu’ils en deviennent pour le moins suspects. De plus, si l’on se penche sur l’histoire de la médecine, on constate que les croyances populaires se sont forgées d’après des théories médicales parfois vieilles de quelques millénaires, et qui ont perduré jusqu’à nous sans que nous n’y prêtions attention.

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Toux et éternuements souvent hors de cause

Je vous présente le rhinovirus, responsable de plus de la moitié des rhumes dans le monde (et d’environ les trois quarts des rhumes en France). Le moment le plus émouvant dans la vie d’un rhinovirus, c’est lorsque, saisissant la main qu’on lui tend, il s’envole du nid familial pour le grand voyage vers l’inconnu. Tel l’adolescent, il lui faut quitter la chaleur et la sécurité de son foyer initial dans l’espoir d’emménager dans un nez nouveau. Et fort peu ont cette chance de ne pas passer toute leur courte vie là où ils l’ont commencée; encore moins survivent au voyage épique qu’ils doivent effectuer pour contaminer un autre nez.

Car le voyage s’annonce particulièrement ardu pour ces petites bêtes qui nous affectionnent tant. En effet, le virus qui part d’un nez n’arrive jamais directement dans un autre, à moins que certains ne se montrent désireux d’aller explorer les narines de leurs congénères pour y récupérer le précieux virus. Encore faut-il ensuite qu’ils ou elles insèrent immédiatement après leur index dans leur propre cavité nasale, afin d’y loger leur nouvel invité…

Bien sûr, il existe d’autres halls de départ plus prestigieux pour un virus qu’un simple nez, mais ils sont nettement moins sûrs. Parmi eux, on peut citer la quinte de toux et ses fines gouttelettes, ou l’éternuement et ses particules massives (l’éternuement étant un mécanisme réflexe de défense du nez et de ses muqueuses, et la toux un mécanisme réflexe de défense de la gorge, qui surviennent tous deux pour expulser les éléments étrangers gênants et/ou irritants). Or, seul un éternuement sur 13 transporte des rhinovirus, tandis que la toux n’en projetterait quasiment jamais, selon une étude de référence.

Quant au baiser, même prolongé, con­trairement aux idées reçues, celui-ci ne transmet de virus que dans un tout petit nombre de cas. Enfin, aussi étonnant que cela vous paraisse, l’air n’est pas un environnement très propice au rhinovirus. On a en effet montré que l’air d’une pièce où évoluent des individus contaminés ne contient pas de trace du virus, et que même lorsque l’air est recyclé, comme dans un avion, le risque d’attraper un rhume n’est pas plus élevé qu’ailleurs.

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La vraie coupable? La promiscuité

La propagation des virus est facilitée par la promiscuité entre humains. Ceux-ci, victimes innocentes, collaborent bien souvent à leur insu avec ces redoutables assaillants. Selon une théorie qu’on pourrait appeler «théorie du confinement», par temps froid, les humains s’enferment ensemble; étant alors plus étroitement en contact les uns avec les autres que par temps chaud, ils favorisent considérablement les conditions de la contamination. Croyant s’être de la sorte mis à l’abri, ils se tendent à eux-mêmes le piège qu’ils pensaient ainsi pouvoir éviter! Donc, si le froid joue un rôle dans la contamination virale, ce ne serait peut-être pas, comme on le pense, à cause du contact avec l’air froid, mais à cause de l’envie d’être au chaud et de se retrouver rassemblé dans un espace restreint.

Pour résumer, si la colonisation par un virus est la condition nécessaire d’un rhume, la contamination s’explique principalement par la probabilité que des virus passent d’un hôte à l’autre, et cette probabilité est à son tour peut-être secondairement influencée par les conditions météo­­rologiques.

Mais, au fait: quand tombe-t-on malade? Croyez-vous, comme la plupart des gens, que c’est essentiellement en automne et en hiver, tant que règnent le froid, le vent, la pluie et la neige? Croyez-vous que les rhumes ne surviennent qu’à la saison froide pour disparaître au printemps, puis réapparaître en novembre?

En réalité, le nombre de cas nouveaux commence à augmenter en septembre, connaît un pic en décembre, puis une décrue à peu près continue jusqu’au mois d’août suivant. Mais entre le creux et le sommet de la courbe épidémique des rhumes (qui est l’augmentation puis la diminution du nombre de cas d’une maladie au cours du temps), la différence n’est pas très grande. De plus, on observe que d’une année sur l’autre, la courbe épidémique d’une même maladie change. Ces variations s’expliqueraient par divers facteurs aujourd’hui connus, dont le climat…

«Ah, nous y voilà!, dit ma sœur, je te l'avais bien dit que le froid pouvait causer le rhume! » Certes. Sauf que le froid ne commence pas au mois de septembre, tandis que les rhumes, si. Et le phénomène le plus significatif du mois de septembre pour les virus n’est pas climatique, mais académique: c’est la rentrée des classes! La forme de la courbe s’explique bien mieux par la dynamique des interactions entre les enfants, et entre les enfants et leurs parents, que par les variations du climat.

Cela dit, de savants calculs ont permis d’estimer que 40% des variations d’une année sur l’autre s’expliquaient par des facteurs climatiques comme l’ensoleillement, l’humidité, la température et la pression barométrique. La météo n’est pas le principal facteur de variation de la courbe d’une année sur l’autre. Mais je concède ce point à ma sœur: c’est un facteur secondaire qui semble, à première vue, avoir une influence. En bref, vous avez peut-être plus de chances d’être contaminé par un ami enrhumé en lui serrant la main sous un ciel gris et pluvieux que dans la chaleur ensoleillée d’une belle journée, mais vous n’attraperez aucun rhume en restant seul sous la pluie et dans le vent froid. Pas de virus, pas de rhume.

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Le mécanisme infernal de la croyance

C’est la contamination qui expliquerait l’essentiel des rhumes, on l’a dit, et il est fort probable que le confinement des enfants y joue un rôle important. Les adultes auraient-ils donc inventé un moyen très performant d’accroître leurs chances de se retrouver contaminés, avec leur idée que le froid enrhume et qu’il faut tout particulièrement en protéger les enfants? En maintenant vos bambins confinés à l’intérieur, au chaud, il y a davantage de chances qu’ils touchent les sécrétions des autres enfants et réciproquement, et que la contamination s’en trouve accrue. Et comme on ne peut éviter d’exposer un enfant au froid au moins une fois par jour –il fait toujours froid quelque part!–, on peut sans problème attribuer le rhume à cette exposition au froid plutôt qu’au confinement. Ce qui permet de renforcer la croyance en la théorie du froid causant le rhume, qui à son tour provoque des comportements maximisant les chances de propagation des virus. Et la boucle infernale est bouclée!

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Que retenir de tout cela?

Premièrement, aucune expérience n’a jamais montré que le froid seul pouvait provoquer un rhume. En revanche, chez tous les sujets présentant les symptômes sur lesquels un test a été pratiqué, on a retrouvé l’un ou l’autre des virus que l’on tient au­­jour­­d’hui pour responsables du rhume.

Deuxièmement: si le froid joue un rôle, c’est seulement comme un facteur favo­­risant, mais dont l’influence est mi­neure et pas établie de manière cer­taine. L’hypothèse que le froid dans le nez «ralentit» le système immunitaire [...] n’est pas confirmée par des observations scientifiques. Ce mécanisme existe peut-être, mais ses effets sur le rhume sont peut-être contrebalancés par d’autres mécanismes in­connus à l’heure actuelle.

Troisièmement: si une unique expérience doit être examinée avec la plus grande circonspection et au besoin refaite dans d’autres centres avec d’autres investigateurs pour avoir confiance en ses résultats, en revanche on peut se fier à des conclusions qui proviennent d’expériences menées de manière systématique et contrôlées sur des milliers d’individus.

Si, face à ces conclusions réputées fiables, vous trouvez pourtant que dans votre cas, cela n’est pas vrai (par exemple, que vous vous dites: «peut-être que les autres n’attrapent pas de rhume avec le froid, mais moi, si!»), je vous invite alors –de la même manière que j’incite à examiner très attentivement toute expérience scientifique– à examiner, avant toute conclusion hâtive, votre état de santé avec la plus grande circonspection. En effet, qui me dit que vous n’aurez pas confondu un certain nombre de fois une petite irritation passagère de la gorge ou un écoulement nasal momentané avec un vrai rhume?

 

Maël Lemoine
Maël Lemoine (1 article)
Enseignant en philosophie des sciences médicales
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