Monde

Le double jeu du Yémen

Daniel Byman, mis à jour le 11.01.2010 à 12 h 49

Le gouvernement yéménite, allié des Etats-Unis, lutte contre les djihadistes d'Al-Qaïda. Sauf quand ils peuvent servir ses intérêts.

Les projecteurs du contre-terrorisme sont actuellement braqués sur le Yémen. Et les décideurs sont en train d'ajouter ce lointain pays arabe à la liste qui comporte déjà le Pakistan, l'Irak, la Somalie et d'autres États faibles ou défaillants hébergeant des djihadistes proches d'Al-Qaïda. Mais le problème du Yémen ne se résume pas à sa faiblesse. Le régime de Sanaa (la capitale du Yémen) combat les membres d'Al-Qaïda et les autres djihadistes ayant une idéologie similaire. Mais, en même temps, il les tolère et les aide sciemment. Une situation que les Etats-Unis ont déjà connue en Arabie saoudite avant 2003 et aujourd'hui au Pakistan.

La stabilité du Yémen, toujours incertaine, est plus précaire que jamais. Les réserves d'or noir du pays se tarissent de sorte que les revenus pétroliers sont en baisse. Le régime en place a moins d'argent pour rémunérer ses partisans et acheter ses opposants (et, j'avais oublié, pour développer le pays - mais cela n'a jamais été une véritable priorité). Plus inquiétant encore, les troubles gagnent l'ensemble du pays. La rébellion «houthie» oppose les Zaydis dans le nord-ouest du pays, près de la frontière saoudienne, au gouvernement. Les Zaydis sont une communauté chiite minoritaire (le Yémen est majoritairement sunnite). Leurs croyances et leurs traditions diffèrent de celles des chiites iraniens, qu'on connaît mieux. S'ils forment une communauté religieuse distincte, c'est surtout un désir d'autonomie tribale qui est à l'origine de la rébellion. Le régime aura beau affirmer le contraire, je n'ai pas entendu un récit crédible selon lequel l'Iran soutient de manière significative cette rébellion. (Il faut toutefois reconnaître que les médias ont très peu traité ce sujet.) Et comme si cela ne suffisait pas, des sudistes mécontents se sont révoltés contre leur perte constante de pouvoir depuis que le Yémen du Nord et le Yémen du Sud se sont unifiés en 1990, et à cause de leur défaite dans la guerre civile en 1994.

Le troisième problème du Yémen - le plus important pour les Etats-Unis - est que les djihadistes sunnites liés à Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQAP) ont élu domicile dans le pays. (C'est AQAP qui revendique l'attentat manqué le jour de Noël qui devait faire exploser un avion de ligne à destination de Detroit) AQAP agit dans la continuité d'une longue histoire de violence d'Al-Qaïda au Yémen. En octobre 2000, par exemple, l'organisation terroriste a tué 17 marins américains lors d'un attentat contre le navire de guerre USS Cole. Ces dernières années, AQAP a organisé plusieurs attentats contre des cibles occidentales au Yémen, elle a tenté de tuer un haut responsable saoudien et a mené des attaques plus nombreuses contre des agents du régime yéménite. Les divers groupes rebelles n'agissent pas ensemble; leurs intérêts sont divergents. Mais leur point commun est de contribuer à affaiblir l'Etat et à ébranler les forces militaires du Yémen.

Si le problème était seulement la faiblesse du gouvernement, la solution serait simple. Il faudrait renforcer le régime en l'aidant grâce à des formations et des aides financières, entre autres. Mais au Moyen-Orient, la réalité est toujours plus complexe.

L'aide au Yémen doit être soigneusement réfléchie

De temps à autre, le président yéménite, Ali Abdullah Saleh, fait tuer ou arrêter des djihadistes. Il pourrait demander l'aide des Etats-Unis pour ce faire. Mais les Américains avant de s'impliquer doivent également prendre en considération les autres méthodes qu'il a employées pour les contenir.

Gregory Johnsen, professeur à l'Université de Princeton a qualifié d'«accord tacite de non-agression» les relations qui existaient entre le pouvoir yéménite et les djihadistes. Conformément à cette approche, les djihadistes peuvent combattre les Etats-Unis ou leurs ennemis régionaux, comme l'Arabie saoudite, avec pratiquement aucune ingérence de la part du gouvernement yéménite, à condition qu'ils le laissent tranquille. En effet, certains djihadistes qui avaient prétendument été «rééduqués» par le gouvernement pour renoncer au terrorisme sont ensuite partis en Irak pour y combattre les forces américaines. Murad Abdul Wahed, un analyste politique yéménite, a déclaré: «Le Yémen est comme une station de bus: on arrête des terroristes et on en envoie d'autres pour se battre ailleurs. On soulage nos partenaires en Occident, mais on n'aide pas vraiment».

Le président Saleh tolère ces djihadistes car il les exploite et les craint à la fois. Le gouvernement yéménite s'est servi des djihadistes sunnites, qui haïssent les chiites, pour combattre les Houthis du nord. Il a adopté la même stratégie au début des années 90 quand les socialistes du sud menaçaient de déclencher une guerre civile. En outre, beaucoup de ces djihadistes sont en lien avec des groupes politiques nationaux qui leur apportent un solide soutien. Citons par exemple le parti Islah, une organisation islamiste tribale opposée au gouvernement, mais qui coopère parfois avec lui. Les dirigeants du Yémen estiment qu'il vaut mieux tolérer les djihadistes et tenter de canaliser leurs actions plutôt que de les affronter directement. Cette approche est la tactique consacrée par l'usage des leaders faibles: n'arrivant pas à écraser leurs ennemis, ils essaient de les monter les uns contre les autres.

Par conséquent, Washington doit savoir que si Sanaa considère qu'AQAP est un danger, il la considère également comme une menace moindre que celle représentée par les Houthis. Et, dans certains cas, AQAP peut même être un allié. Quand les Etats-Unis tenteront de renforcer l'armée et les forces de sécurité yéménites pour combattre AQAP, les équipements, l'argent et les compétences reçus serviront parfois à lutter contre d'autres ennemis du régime. Dans la mesure où AQAP vise actuellement l'Etat yéménite, Sanaa voudra l'affaiblir. Cependant, le gouvernement yéménite tentera toujours d'exploiter les djihadistes pour servir ses propres intérêts. Le Yémen fera juste ce qu'il faut pour satisfaire les Etats-Unis et continuer de bénéficier de l'argent et des aides. Ni plus ni moins.

L'Arabie saoudite, allié incontournable et encombrant

Pour faire du gouvernement yéménite un adversaire plus résolu des djihadistes, les Etats-Unis doivent développer une stratégie régionale, en collaborant étroitement - quoique discrètement - avec l'Arabie saoudite. L'aide saoudienne accordée au Yémen surpasse largement celle des Etats-Unis, 2 milliards contre 150 millions de dollars, selon les chiffres donnés par le New York Times. Riyad s'est toujours comporté en maître vis-à-vis des tribus du nord-ouest, en particulier parce que le territoire de certaines d'entre elles est à cheval sur la frontière yéméno-saoudienne. La drogue et les armes entrent dans le royaume d'Arabie saoudite depuis le Yémen. Par ailleurs, les informations évoquant une ingérence iranienne effraient également les Saoudiens, iranophobes. Les Saoudiens ont toujours eu le sentiment qu'ils devaient contrôler politiquement le Yémen. Pendant des décennies, ils se sont mêlés de sa politique intérieure. Mais l'implication saoudienne offre peu d'avantages militaires au régime yéménite et risque de le discréditer. Bien que les Yéménites aient beaucoup de mal à s'entendre, ils sont globalement hostile à l'ingérence saoudienne. Si Washington prend Riyad à contrepied, cela aboutira à un échec.

En même temps, Washington ne doit écarter aucune option unilatérale, car il ne peut guère compter sur le gouvernement yéménite. Les attaques de drones américains, telles que celles menées dans certaines régions du Pakistan et, dit-on, au Yémen en décembre 2009, doivent se poursuivre.

Mais le manque d'options montre bien les limites de l'influence américaine au Yémen. Les frappes de drones permettront peut-être de tuer ou de déstabiliser quelques djihadistes clés. Mais certainement pas assez pour que le Yémen cesse d'être une plaque tournante d'Al-Qaïda. Pour faire du Yémen un Etat responsable qui fonctionne, il faudra un travail de longue haleine dont le gouvernement yéménite doit être le fer de lance.

Pour l'instant, le président Saleh préfère acheter ses opposants, les menacer ou les diviser afin de renforcer le pouvoir de sa famille, au lieu de mettre en place des institutions. Dans son combat contre Al-Qaïda dans la péninsule arabique, Washington n'a pas tous les atouts en main et doit pourtant faire preuve d'habileté. La tâche est extrêmement délicate. Car même si les Etats-Unis jouent les bonnes cartes, la situation pourrait facilement se détériorer au Yémen. Auquel cas le rôle du pays en tant que base logistique pour des attentats terroristes contre les Etats-Unis et leurs alliés risque de se renforcer.

David Byman

Traduit par Micha Cziffra

SI VOUS AVEZ AIMÉ CET ARTICLE, VOUS APPRÉCIEREZ PEUT-ÊTRE:

"Pourquoi le Yémen est si pauvre?", "Drônes: mort aux machines"

Image de une: Forces contre-terroristes yéménites REUTERS/Ahmed Jadallah

Daniel Byman
Daniel Byman (11 articles)
Directeur du Centre d'Études de la Paix et de la Sécurité à l'université américaine de Georgetown
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte