France

Philippe Seguin, le «petit chose»

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 11.01.2010 à 12 h 55

Gaulliste, mendésiste, bonapartiste, chiraquien... Philippe Seguin était un curieux mélange.

Philippe Seguin a marqué la vie politique française d'un pas singulier. Parcours exemplaire de la méritocratie à la française, né pauvre, orphelin très jeune, exilé de sa Tunisie natale et franchissant, via l'ENA puis la vie publique, tous les échelons dont un «petit chose» peut rêver: maire, ministre, président de l'Assemblée nationale, un temps présidentiable et, in fine, président de la Cour des comptes, son corps d'origine dans la haute fonction publique.

Parcours exemplaire donc et personnalité originale. Le cliché qui vient immédiatement à l'esprit est docteur Jekyll et Mister Hyde, plus exactement pour lui Gambetta et Napoléon III. Républicain et bonapartiste la fois. Le grand parlementaire qu'il fut et président de l'Assemblée nationale unanimement loué a pu en effet cohabiter avec le gaulliste viscéral qu'il a été; le chiraquien avec le mendésiste; l'homme de gauche dans sa jeunesse, dont le premier engagement méritoire — pour un Pied noir de Tunisie — avait été la décolonisation, avec l'homme d'ordre de la droite française qui fit carrière aux côtés de Charles Pasqua.

Un verbe brutal et inspiré

Dans le même registre, pile et face, Philippe Seguin fut totalement engagé en 1988, après la défaite de Jacques Chirac à l'élection présidentielle, aux côtés de tous ceux qui voulaient éliminer le maire de Paris d'alors, le groupe dit des rénovateurs de la droite et en même temps celui qui les fit chuter et bloquer par le même Jacques Chirac. De la même façon, le moderne maire d'Epinal qu'il fut, celui qui le premier changea les rythmes scolaires, fut aussi celui qui fit venir à lui les plus radicaux des opposants au traité de Maastricht. Et son discours à l'Assemblée nationale contre ce traité, avant le référendum qui fut gagné de justesse par François Mitterrand, restera bien sûr dans les annales.

Et pourtant, je suis bien placé pour savoir que, si Jacques Chirac avait pris position pour le non à Maastricht, Philippe Seguin et Charles Pasqua auraient probablement pris position pour le oui. En politique, la tactique n'est jamais loin de la stratégie. Et dans la politique française, depuis Morny, Premier ministre de Napoléon III, régime que Philippe Seguin avait entrepris de réhabiliter à travers une biographie de l'empereur, depuis Morny donc jusqu'à Mitterrand, tous les grands politiques ont pensé qu'il fallait être ciel et terre, républicain et démocrate, présidentiel et parlementaire.

La figure de Mendès

De même, Philippe Seguin n'avait pas son pareil pour enflammer une salle avec un verbe aussi brutal qu'inspiré, comme il le fit à de nombreuses reprises au bénéfice de Jacques Chirac, mais en même temps il était capable de la plus grande suavité et de déférence, comme lorsqu'il fut opposé à la télévision à François Mitterrand, à la veille du référendum sur Maastricht. Voilà donc un homme qui a constamment hésité entre une nature brillante, parfois agressive, et un esprit nuancé. Un dialoguiste avisé comme ce fut le cas face à François Mitterrand.

Au long de son parcours, qui devait le conduire du gouvernement à l'Assemblée nationale, il s'était singularisé surtout par son éloge de la volonté. Par un volontarisme proclamé au service d'une sorte de syncrétisme; gaullisme de gauche, a-t-on dit, comme si les deux notions étaient compatibles...

Avec ce sens du sarcasme désabusé, cette lucidité face aux défauts de la société politique qui, le plus souvent, laissait son intelligence prendre le pas sur cette volonté d'en rechercher. Pourtant, ce n'était pas le courage qui lui manquait: ainsi lorsqu'il fit dérailler les rénovateurs en 1988, tout comme lorsqu'il tint à bout de bras la candidature de Jacques Chirac à l'élection victorieuse de 1995, celle de la «fracture sociale».

Curieux mélange donc que celui qui a composé ce bonapartiste mendésiste. Pourtant le Seguin, maire d'Epinal, n'a rien eu d'un tyran; le Philippe Seguin, ministre des affaires sociales, était le plus souvent d'accord avec les syndicats; et le Seguin, historien intellectuel, séduisait bien au-delà du cercle des gaullistes disparus. Et pourtant, à l'entendre, rien ne pouvait être fait en dehors du forceps et des incantations. Mais il fait aussi partie de cette génération fascinée par la figure de Mendès France. Il était de ceux qui pensaient que la non-rencontre entre de Gaulle et Mendès avait été la grande occasion manquée de la Ve république. C'est pourquoi, je pense que le Seguin secret était plus mendésiste qu'il ne le concédait lui-même et fascinait parfois par une sorte de capacité prophétique à l'endroit des grands problèmes de notre société.

Gardien vigilant du temple de la puissance publique

Il y avait d'ailleurs aussi chez lui, comme chez Mendès, un côté désespéré, aussi peu intéressé par les appareils de parti, et par ce qu'ils imposent — comme il le montra à travers sa brève expérience au sommet du RPR — que le fut Pierre Mendès France en son temps. Il avait en somme un peu le désespoir de ceux qui sont grands par l'originalité de leurs pensées, mais qui ont du mal à se couler dans le moule, nécessairement plus petit, de la vie politique et partisane. D'ailleurs n'était-ce pas à Mendès qu'il revint, lorsque placé à la tête de la Cour des comptes, il se transforma en gardien vigilant du temple de la puissance publique, rappelant sans cesse les gouvernants à leurs devoirs d'éthique et de responsabilité dans la gestion de l'Etat.

Sa proximité politique la plus grande devrait être aujourd'hui celle de François Fillon, lequel l'a longtemps accompagné avant de se rallier à Nicolas Sarkozy.

Mon dernier souvenir avec lui sera cette émission, un peu surréaliste, que Jean-Claude Casanova et moi-même avons faite avec lui dans la Rumeur du monde sur France Culture, consacrée au... football. Car il était non seulement un grand amateur et un gros consommateur de matchs au stade comme à la télévision, mais aussi un vrai spécialiste de la chose footballistique, au point de vouloir se mobiliser lui-même pour la candidature de la France à l'organisation de l'euro 2016. Il nous présenta ce jour-là le visage sombre de ses jours de déprime soudainement éclairé et animé par cette passion du football.

Jean-Marie Colombani

Image de une: Philippe Seguin en 1999. REUTERS

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