Philippe Seguin, le «petit chose»
Gaulliste, mendésiste, bonapartiste, chiraquien... Philippe Seguin était un curieux mélange.
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Philippe Seguin a marqué la vie politique française d'un pas singulier. Parcours exemplaire de la méritocratie à la française, né pauvre, orphelin très jeune, exilé de sa Tunisie natale et franchissant, via l'ENA puis la vie publique, tous les échelons dont un «petit chose» peut rêver: maire, ministre, président de l'Assemblée nationale, un temps présidentiable et, in fine, président de la Cour des comptes, son corps d'origine dans la haute fonction publique.
Parcours exemplaire donc et personnalité originale. Le cliché qui vient immédiatement à l'esprit est docteur Jekyll et Mister Hyde, plus exactement pour lui Gambetta et Napoléon III. Républicain et bonapartiste la fois. Le grand parlementaire qu'il fut et président de l'Assemblée nationale unanimement loué a pu en effet cohabiter avec le gaulliste viscéral qu'il a été; le chiraquien avec le mendésiste; l'homme de gauche dans sa jeunesse, dont le premier engagement méritoire — pour un Pied noir de Tunisie — avait été la décolonisation, avec l'homme d'ordre de la droite française qui fit carrière aux côtés de Charles Pasqua.
Un verbe brutal et inspiré
Dans le même registre, pile et face, Philippe Seguin fut totalement engagé en 1988, après la défaite de Jacques Chirac à l'élection présidentielle, aux côtés de tous ceux qui voulaient éliminer le maire de Paris d'alors, le groupe dit des rénovateurs de la droite et en même temps celui qui les fit chuter et bloquer par le même Jacques Chirac. De la même façon, le moderne maire d'Epinal qu'il fut, celui qui le premier changea les rythmes scolaires, fut aussi celui qui fit venir à lui les plus radicaux des opposants au traité de Maastricht. Et son discours à l'Assemblée nationale contre ce traité, avant le référendum qui fut gagné de justesse par François Mitterrand, restera bien sûr dans les annales.
Et pourtant, je suis bien placé pour savoir que, si Jacques Chirac avait pris position pour le non à Maastricht, Philippe Seguin et Charles Pasqua auraient probablement pris position pour le oui. En politique, la tactique n'est jamais loin de la stratégie. Et dans la politique française, depuis Morny, Premier ministre de Napoléon III, régime que Philippe Seguin avait entrepris de réhabiliter à travers une biographie de l'empereur, depuis Morny donc jusqu'à Mitterrand, tous les grands politiques ont pensé qu'il fallait être ciel et terre, républicain et démocrate, présidentiel et parlementaire.
La figure de Mendès
De même, Philippe Seguin n'avait pas son pareil pour enflammer une salle avec un verbe aussi brutal qu'inspiré, comme il le fit à de nombreuses reprises au bénéfice de Jacques Chirac, mais en même temps il était capable de la plus grande suavité et de déférence, comme lorsqu'il fut opposé à la télévision à François Mitterrand, à la veille du référendum sur Maastricht. Voilà donc un homme qui a constamment hésité entre une nature brillante, parfois agressive, et un esprit nuancé. Un dialoguiste avisé comme ce fut le cas face à François Mitterrand.
Au long de son parcours, qui devait le conduire du gouvernement à l'Assemblée nationale, il s'était singularisé surtout par son éloge de la volonté. Par un volontarisme proclamé au service d'une sorte de syncrétisme; gaullisme de gauche, a-t-on dit, comme si les deux notions étaient compatibles...
Avec ce sens du sarcasme désabusé, cette lucidité face aux défauts de la société politique qui, le plus souvent, laissait son intelligence prendre le pas sur cette volonté d'en rechercher. Pourtant, ce n'était pas le courage qui lui manquait: ainsi lorsqu'il fit dérailler les rénovateurs en 1988, tout comme lorsqu'il tint à bout de bras la candidature de Jacques Chirac à l'élection victorieuse de 1995, celle de la «fracture sociale».
Curieux mélange donc que celui qui a composé ce bonapartiste mendésiste. Pourtant le Seguin, maire d'Epinal, n'a rien eu d'un tyran; le Philippe Seguin, ministre des affaires sociales, était le plus souvent d'accord avec les syndicats; et le Seguin, historien intellectuel, séduisait bien au-delà du cercle des gaullistes disparus. Et pourtant, à l'entendre, rien ne pouvait être fait en dehors du forceps et des incantations. Mais il fait aussi partie de cette génération fascinée par la figure de Mendès France. Il était de ceux qui pensaient que la non-rencontre entre de Gaulle et Mendès avait été la grande occasion manquée de la Ve république. C'est pourquoi, je pense que le Seguin secret était plus mendésiste qu'il ne le concédait lui-même et fascinait parfois par une sorte de capacité prophétique à l'endroit des grands problèmes de notre société.
Gardien vigilant du temple de la puissance publique
Il y avait d'ailleurs aussi chez lui, comme chez Mendès, un côté désespéré, aussi peu intéressé par les appareils de parti, et par ce qu'ils imposent — comme il le montra à travers sa brève expérience au sommet du RPR — que le fut Pierre Mendès France en son temps. Il avait en somme un peu le désespoir de ceux qui sont grands par l'originalité de leurs pensées, mais qui ont du mal à se couler dans le moule, nécessairement plus petit, de la vie politique et partisane. D'ailleurs n'était-ce pas à Mendès qu'il revint, lorsque placé à la tête de la Cour des comptes, il se transforma en gardien vigilant du temple de la puissance publique, rappelant sans cesse les gouvernants à leurs devoirs d'éthique et de responsabilité dans la gestion de l'Etat.
Sa proximité politique la plus grande devrait être aujourd'hui celle de François Fillon, lequel l'a longtemps accompagné avant de se rallier à Nicolas Sarkozy.
Mon dernier souvenir avec lui sera cette émission, un peu surréaliste, que Jean-Claude Casanova et moi-même avons faite avec lui dans la Rumeur du monde sur France Culture, consacrée au... football. Car il était non seulement un grand amateur et un gros consommateur de matchs au stade comme à la télévision, mais aussi un vrai spécialiste de la chose footballistique, au point de vouloir se mobiliser lui-même pour la candidature de la France à l'organisation de l'euro 2016. Il nous présenta ce jour-là le visage sombre de ses jours de déprime soudainement éclairé et animé par cette passion du football.
Jean-Marie Colombani
Image de une: Philippe Seguin en 1999. REUTERS
Mis à jour le 11/01/2010 à 12h55











































Philippe Séguin était un Homme qui faisait de la politique pour essayer de changer, ou préserver, les choses auxquelles il croyait. Il le faisait avec sincérité et talent, meme s'il était en politique ou l'opportunisme peut etre présent... Il avait une stature malheureusement rare en France aujourd'hui. Avec respect, un "petit Churchill" sans son contexte?
M. Seguin, c'est aussi les ravages de la cigarette et de la bonne chair.
Merci, monsieur Colombani, pour ce portrait tout en nuances, de Philippe Séguin, ce grand serviteur de l'état, si peu politicien, et comme vous le dites "peu intéressé par les appareils de parti", ce qui explique sa carrière tout à fait originale, surtout au service de ses idées.
Vous parlez de son "verbe inspiré" mais il ne faut pas oublier qu'il était servi par une voix de bronze assez rare chez les hommes politiques.
Je regrette que tout ce que jcroispas en ait retenu soit la cigarette et la bonne chère.
Oui, il a écrit "bonne chair". Mais la chair c'est autre chose, j'espère qu'il le sait.
Souhaitons tout de même qu'elle aura été bonne pour Philippe Séguin
Cher, chaire, chair, chère, quelle importance ? Les louanges "unanimes" sont louches. M. Séguin a quand même dû passer beaucoup de temps au resto et à nos frais pour un bilan très faible. C'est vrai qu'en disant non tout le temps, il n'a pas pu construire grand chose. M. Colombani confirme dans son article qu'il aurait très bien pu défendre le oui à Maastricht avec le même entrain. Restera-t-il une idée de ce type ? Non, je cherche, je ne vois que de la chère bonne chère...
Qui est louche ?
Les "amis" et "adversaires" politiques qui unanimement rendent hommage à Philippe Séguin ?
Ou ce grand serviteur de l'état, qui a toujours été fidèle à ses idées, lui ?
Ou vous, qui osez dénigrer cet homme, le qualifiant de façon fort vulgaire en l'appelant "ce type" ?
Que laisserez-vous de plus marquant dans nos mémoires ?
Hommage sous forme de sondage original vu sur Pnyx:
http://www.pnyx.com/fr_fr/poll/486
associant les événements de sa carrière politique à ses traits de caractère: son gaullisme social et populaire, son opposition au Traité de Maastricht, son soutien à Chirac contre Balladur et Sarkozy, mais aussi sa barbe à la gainsbarre, ses clopes, ses coups de gueule, sa voix de baryton, etc
Comme tout Homme M. Seguin n'était pas parfait mais il faut lui reconnaître, ce que l'on peut à juste titre nommer le grand commis de l'Etat avec un respect pour le citoyen où l'ambition personnelle, louable, restait dans la mesure du respect des institutions et du pays.
Ce politique a disparu du paysage de l'Etat, remplacé par des serviteurs imbus d'eux même pour la plus part au service de leur seule personne qui? en premier le Président qui aime comme le fond en général les présomptueux dire Je, Je, Je un Monsieur Copé au service de sa personne ses éditos son là pour le démontrer, un M. Montebourg dont la carte de visite ferait pâlir les grands ambitieux sans état d'âme, une Mme Royale toute à sa propre écoute et celle des cieux!!! et puis les portes valises Mme Lagarde, M. Estrosi, M.Devedjian..... la liste est longue car correspond env.95% de la classe politique en est abonnée.
Alors M. Seguin je vous remercie d'avoir su maintenir une certaine dignité de l'Homme politique vous manquerez à notre pays mais également a cette stature qui à l'international pur représenter dugnement notre France .
Merci Monsieur.
J'ai bien aimé votre article. J'insisterai peut-être sur deux aspects de la personnalité de M. SEGUIN.
D'abord, sur le fait que parti de rien, il a fait une carrière plus qu'honorable qui aurait pu l'amener beaucoup plus haut mais peut-être a-t-il payé son intransigeance ?
Ensuite, il a fini sa carrière prématurément à la Cour des Comptes où il n'a pas hésité à rappeler à l'ordre l'actuel chef de l'état et n'a cessé dénoncer les dysfonctionnements de notre république. C'est tout à son honneur et je dirai même qu'il faut un certain courage.
Par là-même, il a su servir l'Etat en toute intégrité.
Je pense très sincèrement qu'il va manquer surtout en tant que Président de la Cour des Comptes.
Ils me font bien rire et pourtant l'heure n'est pas à la franche rigolade: Philippe Séguin est mort. Les hommes et femmes politiques font plaisir à voir quand l'un de leur pair nous quitte, parfois injustement, brutalement. Depuis ce matin, c'est le pompon ! Que n'avons nous pas entendu comme louanges à propos de Seguin: un homme juste, de caractère, honnête et droit, un gaulliste comme on n'en fait plus, la rigueur et la sagesse… En direct live by : Chirac, Aubry, Hamon, Thibaud, Sarkozy, Glavany, Jospin, Pasqua, Fillon, Paillé… Tout cela est vrai, le bonhomme était droit dans ses bottes, mais comment il les a tous fait braire pendant des années avec son franc parler, son caractère de cochon et son indépendance ! N'est-ce pas Messieurs Chirac et consorts ! Ma parole, ils sont tous frères dans ces cas là. Morbide consensus, oui ! Un “soupçon” d'hypocrisie pour certains.
Je l'ai rencontré, une fois, au hasard d'une attente d'avion au salon Air France de l'aéroport de Genève en 2001. Peinard, assis à coté de moi, dans les cosy fauteuils du salon VIP, il lisait le journal. Je buvais un whiskey. Il me demanda où je l'avais trouvé, vu que lui, il en voulait un et n'en avait point aperçu. Un brin couillon, je lui demande si il veut que j'aille lui en chercher un. Il me dit ” il ne manquerait plus que ça “. Il se lève, va se servir et ramène 2 godets, m'en offre un: ” au prix où ils facturent les billets, on va pas se priver ! “. Nous discutons du temps qui passe, normal, je n'ose pas lui poser les questions importantes, je fais mon timide ! Il m'offre une cigarette, je lui file du feu. 3 whiskeys chacun plus tard, service assuré à tour de rôle, nous y allons et prenons le même avion pour Paris. Il venait de se prendre une claque aux municipales à Paris et n'était plus patron du RPR, mais simple et tranquille comme Baptiste. La classe !
cordialement,
http://corto74.unblog.fr
Je suis toujours étonné de voir le flot de louanges apres la mort d'un homme.
Personne n'est choqué du fait qu'il était aussi possible de lui rendre hommage avant qu'il disparaisse.
C'est le Michael Jackson de début 2010 avant de se faire remplacé par le prochain (VGE, Chirac, ...) et là on recommencera l'éternelle séance de politesse politicienne et on gardera que les bons souvenirs....
@ elle est belle la vie .... (ou la mort est plus belle que la vie peut etre)
ps : et j'adore aussi les gens qui ne l'ont jamais connu ni parlé mais qui perdent un proche.
benjamin