Science & santé

L’homéopathie, placebo efficace ou croyance dangereuse?

Michel Alberganti, mis à jour le 03.11.2017 à 14 h 35

Tandis que la campagne de vaccination contre la grippe se poursuit en France dans un climat de défiance envers les médicaments classiques, un rapport de l’Académie des sciences européenne stigmatise l’homéopathie. Pourtant, plus de la moitié des Français l’utilisent. Faut-il la condamner ou s’en inspirer?

Médicament homéopathique I JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP. Illustration intérieure : MYCHELE DANIAU / AFP

Médicament homéopathique I JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP. Illustration intérieure : MYCHELE DANIAU / AFP

Fin septembre, le Conseil des académies des sciences européen (EASAC) a émis un avis sévère au sujet des produits et des pratiques homéopathiques en se fondant sur les études scientifiques publiées sur ce sujet. Il juge ainsi le principe de l’homéopathie comme «non plausible et inconsistant». L’EASAC admet qu’un «effet placebo puisse apparaître chez certains patients» tout en concluant qu’il n’existe «aucune maladie pour lesquelles une preuve solide et reproductible démontre l’efficacité de l’homéopathie au-delà de l’effet placebo».

Par ailleurs, l’EASAC souligne les dangers que peut engendrer l’homéopathie: «des retards dans la prise de traitements à l’efficacité scientifiquement démontrée ou, pire, l’absence de recours à ces traitements». Ainsi, en Italie, un enfant de 7 ans est décédé en mai 2017 d’une otite après avoir été soigné uniquement par homéopathie.

Pour les Académies des sciences, cette pratique contribue à «saper la confiance des patients et du public dans la valeur des décisions médicales fondées sur la preuve scientifique». D’où des retards dans le recours aux traitements reconnus efficaces, voire l’absence de prise de médicaments classiques, comme en Italie. Pour ces raisons, elles considèrent que les agences nationales ne devraient pas approuver des produits homéopathiques qui n’ont pas fait la preuve de leur efficacité et plaident pour leur déremboursement.

«Ce qui rend l’homme malade le soigne aussi»

 

Cet avis s’ajoute à la longue cohorte des études scientifiques réalisées depuis plusieurs années sur ce sujet. Ainsi, en 2015, le Centre national de la santé et de la recherche médicale australien a publié un rapport fondé sur l’analyse de 176 études. Conclusion: «Il n’y a pas de maladie pour lesquelles il existe une preuve fiable de l’efficacité de l’homéopathie.» 

Et pourtant, malgré les conclusions aussi catégoriques des scientifiques, le niveau de confiance des Français dans l’homéopathie a atteint 73% en 2016 (+2% par rapport à 2015) et dépassé ainsi leur confiance dans les vaccins (69%, -2%), selon un sondage Ipsos. En 2012, 56% des Français utilisaient des médicaments homéopathiques (+3% par rapport à 2010, +14% par rapport à 2004) tandis que 44% se considéraient comme assez mal ou très mal informés sur le sujet, selon un autre sondage Ipsos.

Voici donc une pratique dénuée de fondements scientifiques et pourtant reconnue et largement adoptée dans la population française, tout en restant peu comprise. De quoi justifier un coup d’œil historique.  

Le débat entre médecine allopathique et homéopathique ne date pas d’hier puisqu’il a commencé au début du XIXe siècle. Samuel Hahnemann (photo) est alors un médecin allemand relativement obscur. Mais il s’intéresse à un principe médical qui remonte à Hippocrate lui-même. En 400 avant Jésus-Christ, ce médecin grec, considéré comme le père de la médecine (le fameux serment), remarque que de faibles doses de racine de mandragore, plante voisine de la belladone, soignent la manie, l’une des phases du trouble bipolaire. Par ailleurs, Hippocrate sait qu’à fortes doses, cette racine engendre un trouble mental identique à la manie. Une vingtaine de siècles plus tard, Theophrastus von Hohenheim, dit Paracelsus, médecin, alchimiste et astrologue suisse considéré comme le père de la toxicologie, note que «ce qui rend l’homme malade le soigne aussi».

Les vertus de la quinine

 

Ce raisonnement est repris à la fin du XVIIIe siècle par Samuel Hahnemann qui s’inspire des travaux d’un médecin écossais, William Cullen, sur le traitement du paludisme avec de l’écorce de quinquina. Il en ingère lui-même sans être porteur de la maladie. Et il ressent alors les mêmes symptômes que ceux du paludisme: fièvre, frisson, douleurs aux articulations… Pour Hahnemann, la preuve est faite. Il existe ce qu’il nomme un principe de similitude qu’il explique dans son œuvre majeure, Organon ou l’art de guérir, publiée en 1810:

«Un médicament qui possède l’aptitude et la tendance à produire une maladie artificielle aussi semblable que possible à la maladie naturelle contre laquelle on l’emploie, et qu’on administre à des doses bien proportionnées, affecte précisément, dans son action sur l’organisme, les personnes qui avaient été jusqu’alors en proie à la maladie naturelle, et excite en elles la maladie artificielle qu’il peut produire de sa nature. Or, celle-ci, en raison de sa similitude et de sa prépondérance, se substitue à la maladie naturelle.»

Cet ouvrage de plus de 500 pages est également intitulé «Exposition de la doctrine médicale homéopathique». Malgré un style dont la clarté n’est pas éblouissante, on comprend que le raisonnement d’Hahnemann s’appuie sur une déduction entièrement empirique. Une substance qui provoque les mêmes symptômes que ceux d’une maladie peut soigner cette maladie, sous réserve d’utiliser des «doses bien proportionnées». C’est ainsi que l’écorce de quinquina peut soigner le paludisme. Voici donc introduits les deux grands piliers de l’homéopathie: le principe de similitude et la pratique des dilutions.

L’histoire est parfois facétieuse. À la même époque, en 1820, deux chimistes français, Joseph Pelletier et Joseph Caventou, travaillent également sur l’écorce de quinquina. Et ils parviennent, pour la première fois, à en extraire les principes actifs, dont la quinine. Et il se trouve que cet alcaloïde a la propriété de tuer le parasite Plasmodium falciparum, qui, transmis par les moustiques anophèles, provoque le paludisme chez l’homme! L’extraction industrielle de la quinine, sous l’impulsion d’entrepreneurs allemands et américains, marque alors le début… de l’industrie pharmaceutique. Ainsi, la même écorce de quinquina est à l’origine de deux approches qui vont rester antagonistes jusqu’à aujourd’hui.

Une pratique reconnue et encouragée par la loi

 

Les effets thérapeutiques de la quinine auraient pu conduire Hahnemann à remettre en cause son principe de similitude. D’autant que son expérience sur lui-même se révèle douteuse, comme le montrent les travaux du médecin américain Oliver Wendell Holmes, publiés en 1861, qui témoignent de son échec à reproduire les symptômes du paludisme en ingérant des écorces de quinquina… Qu’à cela ne tienne. Hahnemann meurt en 1843, bien avant ce coup de grâce du principe de similitude.

Malgré ces vicissitudes, l’héritage de l’homéopathie fait florès. En France, aujourd’hui, il existe environ 5.000 médecins homéopathes diplômés et 30% de l’ensemble des médecins prescrivent occasionnellement des médicaments homéopathiques, remboursés à 30% alors qu’ils bénéficient d’une dérogation à l’autorisation de mise sur le marché (AMM) appliquée aux autres médicaments. Cela permet aux laboratoires qui les produisent à partir d’environ 3.000 substances, d’éviter d’avoir à fournir la preuve de leur efficacité. L’article R5133 du code de santé publique précise ce statut particulier. Comment l’homéopathie a-t-elle pu obtenir un tel privilège? S’agit-il d’un scandale sanitaire dont profitent les laboratoires, Boiron en tête qui emploie plus de 3.500 personnes et réalise un chiffre d’affaires de plus de 600 millions d’euros?

En réalité, le secret de l’homéopathie se cache dans le procédé de fabrication de ses granules et globules. Hahnemann avait bien compris que l’utilisation d’arsenic, par exemple, ne pouvait se faire sans une extrême prudence. Pour supprimer les effets néfastes de ce qu’il nomme les «teintures mères», il invente un principe de précaution avant la lettre: la dilution, baptisée CH (centésimale Hahnemannienne). Le procédé consiste à diluer un volume de teinture mère dans 99 volumes d’un solvant tel que l’eau ou l’alcool.

Après avoir divisé par 100 la quantité de matière active, on répète l’opération en prélevant un volume de la solution obtenue et en le diluant dans 99 volumes de solvant. Il s’agit de la dilution dite 2CH. La quantité de matière active diminue ainsi très rapidement. Il est admis qu’à partir de 12CH, il ne reste statistiquement plus aucune molécule de la substance initiale. L’homéopathie utilise pourtant des dilutions jusqu’à 30CH…

Revaloriser l'effet placebo

Ainsi, le principe même de la production de granules homéopathiques conduit à la disparition de toute molécule active. D’où deux hypothèses. La première consiste à penser que le solvant conserve une sorte de mémoire de la présence passée de la molécule active. Ce phénomène expliquerait son action sur la maladie. La dernière tentative en date pour conférer une réalité scientifique à cette hypothèse remonte aux travaux de Jacques Benveniste sur la mémoire de l’eau dans les années 1980. L’affaire a fait couler beaucoup d’encre sans parvenir à s’imposer.

La seconde hypothèse, celle de l’effet placebo, reste seule en lice aujourd’hui même si elle est souvent considérée comme péjorative. À tort, en fait. La meilleure preuve de l’importance de l’effet placebo réside dans… la procédure d’autorisation de mise sur le marché (AMM) des médicaments classiques. Ces derniers doivent, pour réussir cette épreuve, faire la démonstration qu’ils sont «significativement» plus efficaces qu’un placebo (étude randomisée en double aveugle). Et c’est loin d’être facile! Une étude de 1955 évalue à 35% la part de l’effet placebo dans le traitement de la douleur par la morphine. Une autre étude publiée en 2014 porte l’effet placebo à hauteur de 50% dans le cas de l’administration d’un médicament contre la migraine, le Maxalt.

Un effet psychologique très variable

 

Qualifier l’homéopathie de placebo est donc loin d’être dévalorisant. Même si la revue Nature a publié en 2016 un article qualifiant les placebos d’escroquerie honnête (honest fakery). En réalité, l’effet placebo (du latin «je plairai, ou je ferai plaisir») serait connu depuis la nuit des temps. Plus précisément, la première trace de médicaments chimiquement inactifs semble remonter au papyrus égyptien Ebers datant d’environ 1.500 ans avant notre ère. Il y est fait mention de 842 médicaments dont 700 véritables et 100… que nous nous nommerions aujourd’hui placebo. 

Plus de 3.000 ans plus tard, en 1800, les premières expériences avec des placebos sont analysées comme «une curieuse influence de l’imagination» (John Haygarth). En France, le médecin Armand Trousseau fait appel aux placebos à l’hôpital en 1834 et démontre qu’ils sont aussi efficaces que… les granules homéopathiques.

Le problème que pose l’effet placebo réside en grande partie dans sa variabilité d’un individu à l’autre et d’un moment à l’autre pour un même individu. Il semble que la génétique explique en partie ces fluctuations. Ainsi, le gène COMT, qui intervient dans les circuits de la récompense et de la douleur, agit ainsi sur la capacité de production de dopamine. Or cette hormone agit sur la motivation et l’anticipation, facteurs essentiels pour l’homéopathie. Les patients atteints du syndrome du côlon irritable se révèlent d’autant plus sensibles à l’effet placebo que leur production de dopamine est importante. Le cerveau peut également produire des endorphines très efficaces contre la douleur, comme peuvent en témoigner les sportifs.

Travailler à un meilleur accompagnement

 

Le corps humain dispose ainsi d’une capacité à se soigner lui-même. Néanmoins, cette aptitude reste sujette à un subtil conditionnement psychologique. Ce dernier peut d’ailleurs agir dans les deux sens: positif avec l’effet placebo et négatif avec l’effet nocebo (en latin: «je nuirai») dont l’existence est très instructive. Une étude récente identifie cinq situations dans lesquelles le patient devient moins réceptif à un traitement contre la douleur parmi lesquelles on trouve:

  • Une communication négative entre le patient et le médecin pendant le traitement

  • Une charge émotionnelle du patient pendant la prise de l’analgésique

  • Une information négative sur le traitement fournie par une brochure

 Ces situations négatives peuvent être mises en regard des caractéristiques du traitement homéopathique:

  • Une consultation plus longue et plus approfondie chez le thérapeute

  • Une prise en compte de l’historique médical du patient et de son état général

  • Une attention soutenue portée à sa santé pendant la prise quotidienne de granules sur une longue période

Le secret de l’efficacité de l’homéopathie n’est autre que celui de l’induction d’un effet placebo qui ne doit rien au contenu des granules mais tout au conditionnement psychologique du patient. De là à imaginer qu’une consultation classique, qui se résume parfois à la consultation du Vidal pour trouver le médicament qui correspond aux symptômes d’une maladie, puisse plutôt provoquer un effet nocebo, il n’y a qu’un pas.

Loin de se contenter de stigmatiser l’absence de substances actives dans les granules homéopathiques, les médecins pourrait s’inspirer d’une méthode qui, en matière de relation avec leurs patients, peut induire un effet placebo important. Ce dernier peut accompagner aussi bien les pratiques dites douces ou parallèles que les traitements classiques. Le négliger, voire prendre le risque d’induire un effet nocebo, réduit sensiblement le bénéfice d’un traitement pour le patient. De surcroît, sous-estimer l’importance de la relation médecin-patient alimente la méfiance envers la médecine classique. Avec le risque d’un recours exclusif très dangereux à l’homéopathie ou à d’autres pratiques alternatives. Ou d’un rejet de la vaccination…

Michel Alberganti
Michel Alberganti (227 articles)
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