Monde

Comment Moscou perçoit l'«enquête russe» autour de Donald Trump

Daniel Vernet, mis à jour le 02.11.2017 à 15 h 54

L'inculpation de trois anciens conseillers de Donald Trump est l'arbre qui cache la forêt des relations désormais désastreuses entre la Russie et les États-Unis.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, devant l'Association of European Businesses, le 31 octobre 2017 à Moscou. © Kirill Kudryavtsev / AFP.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, devant l'Association of European Businesses, le 31 octobre 2017 à Moscou. © Kirill Kudryavtsev / AFP.

Il a fallu deux jours aux autorités russes pour trouver un commentaire à l’inculpation de Paul Manafort. L’ancien directeur de campagne de Donald Trump est accusé par le procureur spécial Robert Mueller d’avoir caché des paiements de l’ancien Parti des régions, la formation du président ukrainien déchu Viktor Ianoukovitch.

Sans surprise, le Kremlin déclare ne pas se sentir concerné. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ajoute que toute cette affaire est une manœuvre de diversion pour ne pas aborder les vrais problèmes des relations Washington-Moscou.

La dénégation comme ligne de défense

 

Sur le premier point, la réaction officielle russe est peu convaincante. Le porte-parole de Vladimir Poutine, Dmitri Peskov, a déclaré: 

«Toute accusation portée contre des citoyens américains dans le cadre d’une enquête interne aux États-Unis ne nous concerne pas; c’est une affaire intérieure américaine.»

Mais il est difficile de le croire. D’ailleurs, il ajoute immédiatement: «Mais nous suivons l’histoire de près».

Outre Paul Manafort, les deux autres personnes mises en cause par Robert Mueller, Rick Gates et George Papadopoulos, étaient certes davantage impliquées en Ukraine, mais les responsables russes omettent de mentionner que Ianoukovitch et son parti étaient très liés à la Russie. 

Devant l’Association of European Businesses, Sergueï Lavrov s’est étonné qu’après neuf mois d’enquêtes sur les «supposées» ingérences russes dans l'élection présidentielle américaine, «aucune preuve d’aucune sorte n’ait été apportée».

Sans doute pour souligner l’incongruité de telles accusations, Sergueï Lavrov a manié l’ironie, soulignant que les Russes étaient tenus responsables de tous les maux, des manifestations anti-Trump comme de la faillite de certaines sociétés voire des inondations.

Il n’empêche que catastrophes naturelles ou pas, un faisceau d’indices montrent que des Russes proches des milieux officiels ont approché des responsables de la campagne de Donald Trump et que des hackers «de l’Est» ont tenter de jouer les trouble-fête. La ligne de défense du Kremlin est claire: c’est la dénégation. Et on ne pouvait pas s’attendre à autre chose.

Des Russes déçus par Donald Trump

Sur le second point qui concerne les relations entre les deux puissances américaine et russe, la réaction de Moscou a une part de vérité. Non que le Russiagate ait été organisé sciemment pour faire capoter un rapprochement entre les États-Unis et la Russie, après le froid des dernières années de l’administration Obama. Mais il est vrai que l’imbroglio autour des rapports entre Donald Trump et son équipe avec la Russie empêche la Maison-Blanche d’avoir une politique russe au-dessus de tout soupçon. Si elle parait trop favorable à un dégel, le président sera soupçonné d’être sous influence. Si elle est trop rigide, on pensera qu’il essaie de se dédouaner.

Les Russes ont été déçus par Donald Trump. Au soir de son élection, des députés à la Douma, le Parlement russe, membres du parti officiel, ont sabré le champagne. Les officiels étaient certes plus prudents mais après une période de froid, ils espéraient que le nouvel élu aurait une approche des relations américano-russes moins «idéologique» que son prédécesseur. Le candidat Trump n’avait-il pas laissé entendre qu’il pourrait passer outre l’annexion de la Crimée et lever les sanctions qui font tort au business? 

Tous n’étaient pourtant pas dupes, même s’ils détestaient Hillary Clinton plus encore qu’ils comptaient sur Trump. Comme le disait un vieil observateur russe de la politique de Moscou depuis la fin des années 1980, le résultat des présidentielles américaines était à la fois une bonne une mauvaise nouvelle. La bonne, c’était qu’Hillary Clinton avait été battue; la mauvaise, c’était que Trump avait été élu.

Depuis, les relations russo-américaines n’ont connu que des déboires. Les sanctions ont été aggravées par le Congrès et Donald Trump n’a pas pu s’y opposer. Pour protester contre les ingérences russes dans la campagne, le personnel de l’ambassade à Washington a dû être réduit et le consulat de San Francisco fermé. En représailles, le Kremlin a demandé à plusieurs centaines de diplomates américains de quitter la Russie.

Un dialogue au point mort

La coopération sur la Syrie, officiellement souhaitée par la présidence américaine, est au point mort. Comme le sont les grands sujets qui étaient à l’ordre du jour des négociations entre les deux pays, même au temps de la guerre froide. La réduction des armements nucléaires était au centre des préoccupations des dirigeants, de même que le contrôle des risques de dérapage des crises régionales.

Malgré des divergences irréductibles stratégiques et idéologiques, un dialogue subsistait, avec ses hauts et ses bas. Il semble aujourd’hui inexistant, malgré quelques tentatives vaines du secrétaire d’État Rex Tillerson, lui aussi bien introduit au Kremlin quand il présidait ExxonMobil. 

Donald Trump n’est pas arrivé à la Maison-Blanche armé d’une ambitieuse politique russe, mais les déboires de ses anciens conseillers —qui pourraient bien l’atteindre un jour— empêche l’administration américaine dans son ensemble de renouer avec Moscou. Personne ne peut s’en réjouir: ni les Russes, ni les alliés traditionnels des États-Unis.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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