Monde

Violée en Chine, je suis bien placée pour savoir le déni des autorités sur les violences sexuelles

Bethany Allen-Ebrahimian, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 05.11.2017 à 17 h 03

Pour le Parti communiste chinois, c'est la faute de Hollywood et des «femmes débauchées».

Publicité pour les préservatifs en Chine I FREDERIC BROWN / AFP

Publicité pour les préservatifs en Chine I FREDERIC BROWN / AFP

À l'automne 2004, j'avais 19 ans et j'étudiais dans la magnifique ville côtière de Xiamen, en Chine. Un vendredi soir, j'assiste à une rencontre entre étudiants anglophones, dans l'espoir de me faire des amis locaux. À ma grande surprise, un groupe de Chinois –jeunes, mais plus âgés que moi– m'encercle, me demande avec insistance si j'ai des petits copains, si ma vie amoureuse ressemble à la série Friends, si je suis «ouverte» –j'apprendrai plus tard qu'il s'agissait d'une mauvaise traduction d'une formule chinoise signifiant «sexuellement libérée». Je ne l'étais pas.

Le lendemain, l'un d'entre eux m'invite à le rejoindre avec ses amis dans des sources chaudes du coin. Je pensais m'amuser, j'ai dit oui. Mais une fois là-bas, je me rends compte que je serai en réalité seule avec lui. Je n'ai pas de téléphone portable. Plus tard dans la journée, il me viole. Ce moment marquera une nouvelle ère pour moi –entre un avant et un après qui altérera pour toujours la trajectoire de mon existence.

Sans le vouloir, j'avais été happée dans une lutte pour redéfinir l'identité chinoise, dans un pays incapable de gérer sa propre révolution sexuelle– et l'épidémie de violences sexuelles qui faisait rage derrière ses portes closes.

«La Chine est une société traditionnelle fondée sur des valeurs et des vertus»

Cette lutte vient de remonter à la surface dans le sillage de l'affaire Harvey Weinstein. À la faveur d'enquêtes dans le New York Times et le New Yorker, les décennies d'agressions sexuelles et de viols dont se serait rendu coupable le magnat de Hollywood, sur des dizaines et des dizaines de femmes, ont été exposées au grand jour et avec elles la complicité d'une industrie du cinéma machiste. Des accusations à l'origine d'une prise de conscience et de parole planétaire, grâce aux hashtag #metoo signalant sur les réseaux sociaux les femmes victimes de violences sexuelles. Une stupéfiante démonstration publique qui a permis d'ouvrir les yeux sur une expérience universelle.

Et c'est ce moment de confession et de vulnérabilité partagée qu'a choisi un média d’état chinois pour essayer de gagner des points de supériorité civilisationnelle. Le 16 octobre, le quotidien chinois anglophone China Daily publiait une tribune intitulée «L'affaire Weinstein démontre des différences culturelles» dans laquelle son auteur –Sava Hassan, un «éducateur canado-égyptien» ayant enseigné en Chine– se posait cette question:

«Qu'est-ce qui empêche le harcèlement sexuel d'être un phénomène courant en Chine, comme il l'est dans la plupart des sociétés occidentales?» 

Si on en croit Hassan, les violences sexuelles ne sont pas universelles. «C'est un fait bien connu que la Chine est une société traditionnelle fondée sur des valeurs et des vertus estimables respectant la dignité et l'humanité de ses citoyens, quel que soit leur sexe, explique-t-il. Les autorités chinoises répriment durement ceux qui se manquent de respect à eux-mêmes en se comportant de manière déplacée envers autrui». (L'article a depuis été retiré du site).

Épouses et concubines

 

L’idée que la société chinoise serait intrinsèquement moins sexiste que les autres est, évidemment, ridicule. Mais il s'agit d'une vision du monde, lourdement promue par le Parti communiste chinois, dans laquelle la violence et l'instabilité sociales sont des vices idéologiques, voire civilisationnels. Et avec la démocratie occidentale comme principal concurrent, le parti saute sur n'importe quelle opportunité, qu'importe sa vulgarité, pour démontrer la supériorité chinoise, surpassant ce qu'il présente comme un Occident chaotique, violent et débauché.

Ce qui explique à la fois l'article abject du China Daily et ce qui m'est arrivé.

Jusqu'au début du XXe siècle, la structure familiale chinoise et ses valeurs sexuelles sont restées «féodales», pour utiliser la propre terminologie du Parti. Les femmes étaient soumises à l'autorité des membres masculins de leur famille, la chasteté féminine était tenue en grande estime et les hommes pouvaient avoir des concubines. Après 1949, le Parti allait faire de la réforme du mariage une priorité, intégrée à son projet de création d'une Nouvelle Chine débarrassée à la fois de l'impérialisme occidental et des traditions féodales.

La Chine en 1949 I STAFF / INP / AFP

La toute première loi adoptée par la République populaire de Chine, en 1950, a été une réforme du mariage. Les mariages d'amour étaient encouragés, le concubinage et le mariage infantile rendus illégaux et hommes comme femmes jouissaient de droits égaux dans les procédures de divorce.

Mais cela n'eut rien d'une révolution sexuelle à l'occidentale: la société chinoise demeurait profondément conservatrice, ce que le Parti communiste voyait d'un très bon œil. Les rapports sexuels avant le mariage étaient illégaux, l'éducation sexuelle quasi inexistante et les publications parlant de sexe et d'amour interdites à cause de leur caractère «bourgeois».

Une révolution sexuelle tardive

 

Derrière les portes closes, les femmes subissaient des violences au quotidien. Dans les journaux intimes, on trouve de nombreux passages sur la coercition des dignitaires du Parti communiste chinois. Durant la Révolution culturelle, les jeunes femmes membres des «Gardes rouges» ont souvent été victimes d'agressions sexuelles, notamment dans les campagnes. L'actrice Bai Ling a dénoncé les agressions sexuelles dont elle a été victime adolescente, lorsqu'elle faisait partie des «unités de divertissement» de l'Armée populaire de libération.

Mais après 1978 et les réformes économiques, l'industrialisation et l'urbanisation allaient radicalement modifier la nature des relations. Les usines germèrent dans les villes de la côte est. Avec l'exode rural, les individus en recherche de travail n'étaient plus sous la surveillance directe de leurs parents ou des habitants de leur village. Du fait de leurs études et de leurs opportunités professionnelles nouvelles, les jeunes restaient célibataires plus longtemps, tout en étant pressés dans des espaces urbains confinés loin de leur famille.

Et la jeunesse de Chine se mit à faire ce que d'autres jeunesses, ailleurs dans le monde et dans des conditions similaires, avait déjà fait: flirter, sortir, avoir des relations sexuelles. En 1989, seulement 15,5% de la population chinoise avait couché avant le mariage, selon la sexologue Li Yinhe. En 2012, le chiffre dépassait les 70%.

En matière de sexe, certains comportements chinois sont entrés dans la modernité, quand d'autres sont restés profondément traditionnels. La prostitution prospérait, mais les femmes devaient toujours arriver vierges au mariage. Le sujet des maladies sexuellement transmissibles était tabou. Dans les années 1990, le gouvernement chinois allait camoufler l'épidémie de sida. La législation interdisant aux couples non mariés de partager une chambre d'hôtel ne sera officiellement abrogée que dans les années 2000, même si elle n'était plus appliquée depuis des années.

Reste que les enfants nés hors mariage sont toujours des parias. Pour contrôler la croissance démographique, l’État encourageait la contraception et les épiceries mettaient bien en évidence les présentoirs de préservatifs, à côté des bonbons et des chewing-gum près des caisses. Sauf que les conversations et le débat public demeuraient corsetés. Parler de «cohabitation» suffisait à embarrasser vos convives.

Haro sur «l'infiltration culturelle occidentale»

 

Avec l'ouverture de la Chine au monde vint un ruisseau, puis un torrent de culture pop étrangère. La mode japonaise, les magazines de Hong Kong et les films de Hollywood exposèrent à la masse chinoise les idées d'amour juvénile, de choix romantique et de liberté sexuelle. Lorsqu'une version expurgée de Sur la route de Madison, dépeignant une aventure extra-conjugale passionnée, arriva dans les cinémas de Pékin en 1996, 1,3 million de tickets furent vendus en un seul week-end.

Mais pour beaucoup de Chinois, s'adapter à la mise en pièces de l'ascétisme de la première époque communiste ne fut pas chose facile. Le Parti avait depuis longtemps associé le succès de la Chine, et sa propre légitimité, à une lutte fondamentale contre l'impérialisme, le capitalisme et les valeurs bourgeoises occidentales. La spécificité économique chinoise fondait comme neige au soleil. Son sens de la distinction morale allait-il lui aussi disparaître?

Le problème, c'est que les changements économiques contribuaient aux changements moraux et comportementaux –et que l’État faisait la part belle aux premiers tout en s'opposant officiellement aux seconds. Et au lieu de reconnaître que l'urbanisation, l'industrialisation et la mondialisation sapaient les mœurs traditionnelles chinoises, pour les nouvelles habitudes intimes de leurs administrés, les autorités allaient commodément accuser un ennemi aussi étranger qu'insaisissable.

Dès 1990, les médias d’État s'en prennent à une «infiltration culturelle occidentale» pour expliquer la prolifération de la pornographie. Des nouvelles lois interdisent les films et les émissions de télévision où les femmes montrent leur décolleté, où il est question d'aventures sans lendemain ou qui traduisent une «admiration pour les modes de vie occidentaux».

L'Occident fantasmé

 

Cette répression n'aura que peu d'incidence sur les comportements individuels et il ne fallut pas longtemps avant que le libéralisme chinois tire lui-même profit de l'association entre sexe et Occident. Des images de femmes étrangères –en général blanches et blondes, comme moi– se multiplièrent dans les rayons de lingerie, sur les boîtes de préservatifs et les emballages de sex-toys. Inévitablement, la connexion allait même contaminer le langage. Pour parler des femmes qui fréquentaient les boîtes de nuit de Shanghai, les Chinois se mirent à utiliser un mot signifiant «plus occidentalisées que l'Occident».

Mais rien ne scella peut-être autant l'accord que Friends. Le sitcom américain aura un succès incroyable en Chine, tellement que ses personnages et ses histoires sont encore une lingua franca entre les jeunes Chinois et les Américains se rendant en Chine. Il y a même un café Friends à Pékin. Durant les dix saisons de la série, les six personnages principaux ont en tout 85 partenaires sexuels apparaissant à l'écran. La série –et par extension la culture américaine et globalement tout l'Occident– incarnera les libertés sexuelles qui avaient tant révolutionné les chambres à coucher chinoises.

En Chine, les femmes blanches en sont venues à représenter la «fusion du sexuel et du politique», faisait remarquer Louisa Schein, professeur d'anthropologie à Rutgers, dans un article de 1994. Lorsque les Chinois regardent des corps d'Occidentales, ils voient la liberté, la démocratie, l'abandon, la critique de la moralité et d'autres idées encore, écrit Schein. La femme blanche sera dès lors partie intégrante de la «récupération du manichéisme Est-Ouest», opposant une société chinoise stable et essentielle à une culture occidentale, artificielle et inférieure. Une dualité conçue comme un «antidote» aux changements parfois chaotiques de la modernité.

En d'autres termes, les images que les Chinois voyaient dans les magazines et les émissions de télé illicites et, plus tard, sur internet, allaient faciliter l'amalgame entre changements sociétaux et impérialisme sexuel occidental. Une solution commode aux problèmes identitaires chinois dans une société post-communiste –peut-être que des Chinois choisissaient des relations libres, mais ce faisant, ils se gorgeaient d'une liberté fondamentalement occidentale. Une dissonance cognitive similaire allait s'exprimer dans le Parti communiste chinois. La liberté sexuelle était permise, mais tous les dégâts sociaux qu'elle pouvait causer étaient vus comme une faute de l'Occident, pas du gouvernement chinois.

Ils eurent l'impression de croiser Rachel ou Monica

 

Évidemment, à 19 ans, je ne savais rien de tout cela. Je venais tout juste de descendre d'un avion qui m'avait fait quitter ma petite université chrétienne, dans une ville du Texas où les églises se comptaient par centaines et les boîtes de nuit sur les doigts d'une seule main. Ce vendredi soir, à l'English Corner, ce que les jeunes Chinois me diront des femmes américaines ne me ressemblait en rien et ne ressemblait pas non plus d'ailleurs à la majorité des Américaines. En me voyant, ils eurent l'impression de croiser Rachel, Phoebe ou Monica. De voir l'incarnation de la révolution sexuelle. De voir un Occident qui n'existait que dans leur imagination. Un Occident sans valeurs ni dignité.

Le lendemain, dans un dernier effort pour sauver ma peau, j'ai dit à mon agresseur que j'étais vierge. Il ne m'a pas crue. Comment l'aurait-il pu?

Et si c'est de loin la pire, ce n'est pas la seule agression que j'ai pu vivre en Chine. Ces dix dernières années, j'y ai vécu quatre ans et je perds le compte des Chinois qui, parce que je suis une Américaine, ont cru qu'ils pouvaient me toucher, me dire des trucs salaces, me ramener chez eux.

«Beaucoup de Chinois, surtout parmi les plus âgés et les plus conservateurs pensent que tous les Occidentaux sont débauchés sexuellement, et notamment les femmes», explique Lijia Zhang, journaliste et auteur du roman Lotus.

Aucune statistique

 

Bien sûr, la télévision américaine n'a pas causé ces comportements, mais elle est devenue leur bonne excuse. Dès lors, rien de surprenant à ce que la société chinoise, opiniâtrement patriarcale, et son parti gouvernant obsédé par la stabilité, aient été tous les deux incapables de reconnaître l'ampleur des violences sexuelles que subissent les femmes dans le pays. Selon une enquête menée par l'ONU en 2013, un Chinois sur cinq admet avoir commis un viol. Deux pourcents reconnaissent avoir participé à des viols collectifs, 44% déclarent avoir déjà été violent envers leur partenaire.

«C'est endémique au système chinois, c'est un problème très grave», explique Leta Hong Fincher, spécialiste du féminisme chinois. Le gouvernement chinois ne publie aucune statistique sur les agressions sexuelles, considérées comme un problème politiquement sensible. «La Chine ne veut pas admettre la gravité de ces problèmes de violences sexuelles (…) pour des raisons idéologiques évidentes.»

Des violences qui ont tendance à susciter des réflexes d'auto-conservation chez le gouvernement chinois, mais pas des envies de justice pénale. En mai 2013, à Pékin, une femme de 22 ans aurait été violée par plusieurs agents de sécurité, avant d'être jetée par la fenêtre. Les autorités chinoises refuseront d'attribuer sa mort à des causes suspectes, ce qui poussera des centaines de manifestants dans les rues du sud la capitale pour accompagner sa famille. La police anti-émeute interviendra et des images circuleront en ligne, avant d'être rapidement censurées.

Ici, le déni relève d'un mélange subtil de nationalisme et d'idéologie politique. Après l'atroce viol collectif et le meurtre de Jyoti Singh dans un bus de Delhi, en Inde, à la fin 2012, l'agence de presse chinoise Xinhua allait relayer une dépêche intitulée «Une affaire de viol collectif révèle le vrai visage de l'Inde». Selon l'article, le crime avait choqué la planète entière et «rabattu le voile de la démocratie». En 2015, le documentaire India’s Daughter ne sera pas censuré en Chine. Au contraire, tout le monde a pu le trouver sur des sites de streaming.

À l'époque, j'avais un collègue chinois qui, comme beaucoup d'hommes de sa génération, faisait montre d'un nationalisme confiant et sans faille. Après avoir vu le film, il s'est félicité de venir d'un pays meilleur, plus sûr. Jamais ce genre de chose ne pouvait m'arriver en Chine, m'avait-il fièrement dit.

J'ai serré les dents, mais en revenant à mon poste, j'avais les mains qui tremblaient.

Censure

 

D'autres femmes ont été plus courageuses et plus audacieuses que moi. La militante féministe Li Tingting et trois de ses camarades ont attiré l'attention du monde en mars 2015, lorsque les autorités chinoises les ont emprisonnées pendant plus d'un mois pour avoir voulu parler du problème des violences sexuelles dans les transports en communs.

Expo promouvant le preservatif en Chine I PETER PARKS / AFP

Reste qu'il est peu probable que la campagne #MeToo devienne virale en Chine. Les réseaux sociaux chinois ont été conçus pour être leur propre écosystème, isolé du reste du monde. Twitter et Facebook sont tous les deux bloqués en Chine, justement pour éviter la contagion d'idées et de mouvements venus de l'extérieur.

Les femmes continueront donc à payer le prix de l'incapacité de la Chine à prendre ses responsabilités quant aux changements de sa propre société et à subir les angoisses idéologiques du parti, vis-à-vis du vaste monde et du vaste pays qu'il régit. J'ai payé ce prix avec mon corps. Mais, plus jamais, je ne serrerai les dents.

 

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