Life

Le gros coup de flip d'un vieux geek

Michael Agger, mis à jour le 08.01.2010 à 18 h 29

Pourquoi Jaron Lanier s'énerve contre ce que le web est devenu

You Are Not a Gadget de Jaron Lanier possède, parmi tous les livres récents, la préface qui refroidit le plus. «Nous sommes au début du XXIe siècle, ce qui signifie que ces mots seront principalement lus par des non-personnes», débute-t-elle. Des mots qui seront «hachés menus par les mots-clés d'un moteur de recherche», puis «copiés des millions de fois par un quelconque algorithme avec une quelconque visée publicitaire», et, enfin, comme une insulte définitive: «scannés, tailladés, et déformés par une armée de lecteurs négligents». La conclusion de Lanier: «des vrais yeux humains ne liront ces mots que dans une infime minorité des cas». Ma conclusion : est-ce vraiment une si mauvaise chose?

Lanier est célèbre pour être l'un des pionniers de la réalité virtuelle et l'une des premières stars du magazine «Wired». C'était le type aux dreadlocks et au visiocasque sur le haut du crâne, l'émanation du shaman-gourou hippie remanié à la sauce techno. Dans une sorte d'apogée, le gant de réalité virtuelle de Lanier avait été utilisé dans un clip des Grateful Dead afin d'en améliorer le graphisme. Lanier coula son entreprise au début des années 1990, lors d'une faillite qui fit à l'époque pas mal de bruit, et travaille depuis dans les parages de l'université et de la Silicon Valley. C'est le type pied nu dans les salles de réunion, toujours créatif, enfantin.

Globalement Your Are Not a Gadget, est une compilation de ses chroniques et articles sur Internet, reliés, mis en forme et devenus un «manifeste». Depuis des années, Lanier exprime son scepticisme quant à ce truc informe appelé «Web 2.0.». Le gros de son courroux est dirigé vers les «commentaires anonymes, les blagues vidéos insipides, et la pâtée insignifiante» qui bourrent nos navigateurs et flux Twitter. Mais il est tout aussi critique vis-à-vis d'autres repères plus importants de l'Internet, tels Wikipédia, le logiciel libre Linux, et condamne «l'esprit de ruche» en général.

«Computationnisme réaliste»

Le triste destin de Lanier devenu saucisse pour algorithme de recherche pourrait avoir sa pertinence s'il avait organisé ses opinions en une thèse cohérente. La réalité, c'est que les idées stimulantes et à demi-formulées de Lanier sont précisément le genre de pensées qui gagneraient à être affinées et élargies sur de vivaces plateformes web telles Marginal Revolution, Boing Boing, et MetaFilter. Lanier, par exemple, soutient que le développement musical est aujourd'hui globalement au point mort. Et nous met au défi: «Faites-moi écouter de la musique caractéristique de la fin des années 2000, et opposez-la à celle de la fin des années 1990.». Pour Lanier, les auditeurs ne peuvent pas faire la différence entre les époques musicales récentes parce que y tout est «rétro, rétro, rétro». Je voudrais voir comment ce débat se débrouillerait dans les colonnes de Pitchfork. Etre scannées et tailladées sur un blog quelconque pourrait bien être la meilleure chose à faire avec de telles sentences.

Principalement, c'est parce que Lanier est un indécrottable geek qui vous balance des termes comme «computationnalisme réaliste» et «néoténie numineuse» à vous faire saigner des oreilles. Il passera ainsi quelques pages à déplorer qu'une technologie «fermée» comme un «fichier» d'ordinateur a bloqué d'autres façons potentiellement plus belles d'organiser l'information sur une machine.

De l'Eden à la ruche

De ce que j'ai pu comprendre, l'opinion de Lanier est que le Web a commencé comme un Eden digital. On faisait des sites à la main, on jouait un peu dans des monde virtuels, on écrivait de très beaux petits programmes pour le fun, et généralement, notre humanité se faisait en ligne. Les standards n'avaient pas encore été fixés. Les gros sous et les grosses compagnies n'étaient pas encore arrivés.

Aujourd'hui, Google a lié recherche et publicité. La longue traîne d'Internet n'aide que les Amazons du monde entier, et pas les petits gars et meufs qui font des chansons, vidéos, et livres dans leurs coin. Wikipédia, le produit médiocre d'une écriture de groupe est devenu la cheville intellectuelle du Web. Et, encore plus déprimant, tout un chacun s'est agglutiné dans un «esprit de ruche» où n'importe quel entrepreneur avec un dollar et un rêve tente d'en tirer des bénéfices.

Pourtant, au moment où vous vous apprêtiez à bailler et aller regarder votre Twitter, Lanier écrit quelque chose qui vous fait réfléchir. Sur qui profite réellement de Facebook par exemple:

Le vrai client est le publicitaire de l'avenir, mais cette créature doit encore advenir au moment où j'écris ces lignes. Tout l'artifice, toute l'idée de ces fausses amitiés, n'est que l'appât posé par les seigneurs des nuages pour leurrer d'hypothétiques annonceurs - que nous appellerons des annonceurs messianiques, qui pourraient un jour se pointer.

C'est un peu exagéré, mais nous pouvons facilement oublier que Facebook doit faire de l'argent avec nos amitiés. Notre divertissement favori attend son Messie qui justifiera sa cotation à un milliard de dollars. «Le seul espoir d'un réseau social, d'un point de vue financier», écrit Lanier, «c'est la formule magique qui fera que la violation de la vie privée et de la dignité deviendront acceptables.» Avez-vous récemment jeté un œil à vos paramètres de vie privée? Lanier s'est révélé prophétique sur ce coup-là.

Nostalgie ridicule

Comme beaucoup de ceux qui sont sur le Web depuis ses débuts, Lanier pense que la place a «perdu de son goût». Peut-être les sites du milieu des années 1990 ont-ils pour eux une qualité esthétique folklorique, même ceux dominés par les références aux Simpsons et à Star Trek. Peut-être nos personnalités enrégimentées par Facebook ont affadi les choses. Peut-être tombiez-vous sur des chemins de connaissance plus originaux avant que Wikipédia ne domine les résultats de Google.

Mais ce genre d'observations nostalgiques sont ridicules pour toute personne jeune. Le Web n'a pas perdu son goût; vous avez perdu le goût du Web. Ce que Samuel Johnson disait de sa ville natale reste vrai d'Internet: «Non, Monsieur, quand un homme est fatigué de Londres, il est fatigué de la vie; car on trouve à Londres tout ce que la vie peut vous offrir.»

Le problème Ani DiFranco

Comme dans la standardisation et corporatisation générales du Web, Lanier voit dans la «culture ouverte» du Web un échec. Au lieu de créer de nouvelles chansons ou vidéos, nous ne faisons que voler les décennies pop précédentes et créons des parodies et des collages. Au lieu d'écrire de brillants nouveaux programmes informatiques, les ados informaticiens d'aujourd'hui ne cherchent qu'à améliorer Linux, gratuit et open-source, qui n'offre pas de réelle innovation par rapport à plusieurs décennies d'Unix. Sa meilleure critique, et la plus compréhensible, sur comment le Web a étouffé toute créativité implique ce qu'on pourrait appeler le problème Ani DiFranco:

A l'époque - quand j'ai moi-même signé dans un label, il y avait très peu d'artistes qui s'en sortaient tous seuls, comme Ani DiFranco. Elle est devenue millionnaire en vendant elle-même ses CD quand une majorité de gens avaient l'habitude d'acheter, avant l'ère du partage de fichiers. Est-ce qu'une nouvelle armée d'Ani DiFrancos a commencé à apparaître?

Selon Lanier, cette caste intermédiaire de musiciens pouvant faire de la musique selon leurs propres standards, et vendre directement aux fans sans mourir de faim, n'existe pas. Les musiciens ne sont plus que des ados dans des camionnettes qui n'ont assez d'argent que pour tenir jusqu'au prochain concert, ou des dilettantes avec une carrière en violon d'Ingres. La génération Facebook obtient sa musique gratuitement, et ne s'attend pas à devoir la payer, et elle est responsable de cet âge des ténèbres musicales.

Ce n'est pas une idée folle, mais c'est juste le pressentiment de Lanier. Lorsque vous commencez à fouiller pour trouver des données, le tableau s'éclaircit. Selon cette étude britannique, les artistes génèrent aujourd'hui leurs revenus principalement des concerts, et la totalité des recettes artistiques a augmenté. Le théorique musicien moyen actuel devra peut-être voyager plus, mais il ou elle aura toujours de quoi vivre.

Lanier, un snob romantique

Il y a aussi le problème du contre-exemple: quel grand artiste est aujourd'hui laissé ignoré de l'Internet? Qui n'a pas trouvé sa niche? Lanier, à son honneur, n'est pas un pessimiste lambda. Il propose en effet une solution à la difficulté de rémunération des artistes, des artisans et des programmeurs de l'ère numérique: une banque de données qui serait gérée par une quelconque organisation gouvernementale. «Nous devrions en effet ne garder qu'une seule copie de chaque expression culturelle — livre ou chanson, et payer son auteur d'un montant faible et abordable chaque fois que quelqu'un y accède». Encore, ce n'est pas une si mauvaise idée, mais c'est une idée platonicienne qui ne sonne bien qu'en théorie. Je ne vois pas le gouvernement ouvrir rapidement un iTunes Store.

Lanier est un survivant et ses instincts ont donc été éprouvés: nous avons besoin de nous méfier des foules intelligentes, de ne pas forcément faire confiance à la collaboration ouverte pour produire les meilleurs résultats, de ne pas forcément croire à l'orthodoxie grandissante selon laquelle la gratuité profitera toujours aux producteurs de produits culturels. Mais sa critique, au fond, n'est qu'un autre genre de snobisme. Lanier est un snob romantique. Il croit au génie individuel et à la créativité, que ce soit de Steve Jobs qui pousse une entreprise à créer l'Iphone, ou d'une fille dans sa cave qui compose une chanson sur un instrument de musique atypique.

L'élan novateur des usages

Le problème, c'est que le Web est bien plus gros aujourd'hui, et que Jobs, comme la joueuse dans sa chambre doivent, avec leurs moyens spécifiques, trouver comment attirer l'attention de l'esprit de ruche. Et les résultats peuvent tomber comme la foudre: il y a juste quelques semaines, un type en Uruguay a reçu un contrat à 30 millions de dollars pour un film, juste après avoir posté un court métrage de science-fiction sur Youtube. Personne n'aime devenir grincheux ou dépassé, mais, selon moi, Lanier ne souhaite pas jouer sur ce nouveau terrain. Les talents et les prévisions de Lanier et de ses amis étaient destinés à une élite de techniciens dont l'impact ne sera plus jamais le même.

L'élan novateur appartient aujourd'hui à ceux qui démocratisent le Web et ses usages — Flickr, Twitter et, oui, Facebook. On rigolait bien au début, mais la réalité virtuelle a évolué. Le temps est venu de retirer ses gants et ses visiocasques et de nous rejoindre ici, sur terre.

Michael Agger

Traduit par Peggy Sastre

Image de une: Flickr Francis Storr

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