Monde

Asile pour Puigdemont: le Belge Theo Francken n'en est pas à son coup d'essai

Jacques Besnard, mis à jour le 02.11.2017 à 14 h 07

Le secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration, qui a tendu la main à l'ancien président catalan, n'en est pas à sa première polémique. Certains demandent sa tête, mais c'est loin d'être gagné.

Theo Francken arrive au Conseil européen à Bruxelles, le 9 novembre 2015. © Emmanuel Dunand / AFP.

Theo Francken arrive au Conseil européen à Bruxelles, le 9 novembre 2015. © Emmanuel Dunand / AFP.

Dimanche 29 octobre, la journée du Premier ministre belge Charles Michel, membre du Mouvement réformateur [libéral, NDLR], a certainement été compliquée par la déclaration de son secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration, Theo Francken. 

Sans préavis, ce membre du parti nationaliste flamand (N-VA) a affirmé que le président catalan destitué par Madrid, Carles Puigdemont, pourrait faire une demande d'asile politique à la Belgique, avant de mettre en doute le système judiciaire espagnol.

«En regardant la répression de Madrid et les peines de prison envisagées, la question peut se poser de savoir s'il [Puigdemont, NDLR] a encore une chance d'avoir un procès équitable.»

Un simple rappel à l'ordre

De quoi ajouter un peu de glace pilée à une relation belgo-espagnole déjà givrée par de récentes déclarations. Charles Michel avait, pour rappel, condamné les violences policières en Catalogne lors du référendum du 1er octobre, provoquant la colère du gouvernement Rajoy.

Après la sortie de Francken, Charles Michel a bien évidemment été obligé de réagir en demandant à son secrétaire d'État «de ne pas jeter de l'huile sur le feu», affirmant qu'un asile du Catalan n'était «pas à l'ordre du jour». Un simple rappel à l'ordre et puis c'est tout. Comme d'habitude, on a envie de dire.

Car cette sortie unilatérale de Francken est loin d'être le premier dossier explosif qu'a été obligé de gérer le Premier ministre suite aux frasques de son secrétaire d'État. Juste après la prestation de serment du gouvernement en 2014, Francken a participé, en effet, à la fête d'anniversaire de Bob Maes, un membre de la N-VA, condamné pour collaboration après la Seconde Guerre mondiale, qui avait fondé la milice d'extrême droite Vlaamse Militanten Organisatie (VMO).

Au moment où a surgi cette polémique, la presse belge a rappelé que Theo Francken avait organisé par le passé des réunions d'extrême droite pour le Vlaamse Nationale Vrienden (VNV).

La communication pendant les attentats

Depuis qu'il a été nommé, Francken a une utilisation compulsive des réseaux sociaux, sur lesquels il dégaine comme un cowboy jamais avide d'une bonne polémique pour s'attirer les projecteurs médiatiques. Ce fut le cas lors des attentats de Paris et de Bruxelles.

Avant l'annonce officielle de l'arrestation de Salah Abdeslam, il balance un «On l'a eu» avant d'effacer son tweet. Cela ne lui sert apparemment pas de leçon puisqu'après les attentats de Bruxelles, il traite Fayçal Cheffou, accusé à tort d'être l'homme au chapeau, de «sale type djihadiste extrémiste».

 

La gestion de la crise migratoire

Theo Francken fait régulièrement parler de lui dans les médias pour sa gestion de la crise migratoire. Dans un tweet publié en septembre 2015, il critique les migrants qui «préfèrent apparemment leur campement de tentes trop douillet» au nouveau centre d'accueil déserté de Bruxelles.

Lors d'une visite dans un centre d'accueil à Louvain en mai 2016, il s'irrite et demande à un couple de réfugiés «un peu de reconnaissance».

Quatre mois plus tard, il partage la parodie d'une publicité pour Coca-Cola qui se moque de sa politique de tolérance zéro.

En décembre 2016, il refuse de délivrer des visas humanitaires à une famille syrienne, malgré la décision de la justice belge.

En mars dernier, il échange plusieurs messages violents sur Twitter avec l'association Médecins sans frontières. Il invite l'ONG à quitter la Méditerranée, l'accusant de «contribuer à la traite des êtres humains» et  de «causer indirectement plus de morts». Il fera finalement son mea culpa, après avoir été rappelé à l'ordre par le chef de son gouvernement.

En avril, il en remet une couche. Après avoir rappelé que la Belgique a sauvé 600 chrétiens syriens, Francken lance un sondage sur Facebook autour de la question «Qui faut-il sauver au Moyen-Orient?», à laquelle il propose quatre réponses:

«1) Je trouve que les opérations de secours envers les minorités religieuses concernées (Chrétiens, Druzes et Yézidis) au Moyen-Orient sont une bonne chose.

2) Je ne pense pas que nous devons faire un effort supplémentaire envers les minorités religieuse concernées au Moyen-Orient.

3) Je trouve que les opérations de secours ne doivent pas dépendre des croyances ou de la culture. Tous ceux qui sont en danger doivent être sauvés (Chrétiens, Druzes, Yézidis ou Musulmans).

4) Je ne pense pas qu'il faut organiser d'opérations de secours supplémentaires (ni pour les Chrétiens, ni pour les Musulmans).»

Le 13 septembre, enfin, il utilise le hashtag #opkuisen [nettoyer, NDLR] pour évoquer les opérations effectuées dans le parc Maximilien à Bruxelles, où sont installés des réfugiés. 

 

Accord avec le Soudan

Le timing de ce dernier dossier tombe d'autant plus mal que le quotidien De Morgen publie, quelques jours plus tard, une enquête dénonçant l'accueil par la Belgique d'une délégation soudanaise chargée d'identifier des migrants du parc Maximilien.

L'affaire a évidemment fait grand bruit au Plat pays. Faut-il rappeler que le président soudanais, Omar el-Béchir, est poursuivi par la Cour pénale internationale pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité? Francken s'est félicité de cette coopération et d'avoir déjà renvoyé certains migrants soudanais.

L'opposition n'a pas manqué de réagir. Jean-Marc Nollet, chef du groupe Ecolo à la Chambre, a dénoncé sur La Première «une affaire très grave». Les jeunes du parti Ecolo (Ecolo J) ont été plus loin, avec un photomontage présentant le secrétaire d'État dans un uniforme nazi. Francken a annoncé sa décision de porter plainte.

L'affaire Puigdemont ne passe pas

Après toutes ces frasques, la proposition d'accueillir l'indépendantiste catalan Carles Puigdemont, menacé de poursuite en justice pour «rébellion», ne passe évidemment pas.

Dans une lettre très partagée et adressée à Charles Michel, Thierry Fiorilli, rédacteur en chef du magazine Le Vif/L'Express, a demandé au Premier ministre belge de «limoger Theo Francken» pour démontrer «que le chef du gouvernement belge réside bel et bien au 16, rue de la Loi [Matignon belge, NDLR], pas à l'Hôtel de Ville d'Anvers». En référence à Bart de Wever, président de la N-VA et bourgmestre [maire, NDLR] de la ville qui a d'ailleurs déclaré que Carles Puigdemont «était un ami» et qu'il serait «toujours le bienvenu». Ce n'est pas gagné...

Car dans ce gouvernement, le Mouvement réformateur est pris en étau, coincé entre trois partis flamands: la N-VA (nationalistes), grand vainqueur des élections de 2014, le CD&V (démocrates chrétiens) et l'Open VLD (libéraux).

Charles Michel, qui avait affirmé qu'il y avait des «relents racistes» à la N-VA avant de rétropédaler, a bien du mal à affirmer son autorité sans prendre le risque de déstabiliser cette coalition suédoise. Une éviction de Theo Francken est d'autant moins probable, qu'à même pas 40 ans, il serait préssenti pour prendre les rênes de son parti en 2019.

Les méthodes du secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration trouveraient, en outre, un certain écho dans la population, comme l'expliquait à La Libre Belgique Jérôme Jamin, professeur de sciences politiques à l’université de Liège:

«Ce que veulent les gens, c’est une autorité incontestée, une personnalité forte, qui donne des signaux de fermeté, ne se laisse pas influencer par des pressions extérieures. De ce point de vue, Theo Francken répond aux attentes, un peu à l’image de Nicolas Sarkozy lorsqu’il était ministre de l’Intérieur en France.»

Le Mouvement réformateur y trouverait aussi son compte. Selon un baromètre politique publié en septembre dernier, le parti francophone serait en tête des sondages à Bruxelles et détrônerait le PS en Wallonie. En avril, un sondage faisait même du Wallon Charles Michel la figure politique la plus populaire de Flandre. Devant qui? Theo Francken...

Jacques Besnard
Jacques Besnard (64 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte