Culture

Dur de s'emballer pour l'univers fantastique de «Stranger Things» après «Twin Peaks»

Thomas Deslogis, mis à jour le 02.11.2017 à 15 h 59

La sortie de la saison 2 de «Stranger Things» fait événement sur Netflix. Si le résultat est amusant et bien ficelé, la comparaison avec la troisième partie de «Twin Peaks», diffusée cet été sur Showtime, dessine bien les limites entre l'art et le simple divertissement.

Stranger Things I Twin Peaks

Stranger Things I Twin Peaks

Avertissement: l'article fait quelques allusions à des péripéties des saisons 3 de Twin Peaks et saison 2 de Stranger Things pour les besoins de la démonstration, sans rentrer dans le détail des trames narratives pour ceux qui ne les auraient pas encore vues.

Deuxième grand coup de la rentrée de Netflix après Mindhunter, l’arrivée de la saison 2 de Stranger Things a fait grand bruit. Fidèle à la recette du succès de la première saison, la série des frères Duffer reste et s’assume comme un objet grand public, comme la saison 3 Twin Peaks se présentait à juste titre comme une œuvre résolument auteuriste.

Il n’empêche que les très nombreuses similarités entre les deux fictions diffusées à quelques mois d'intervalle mettent en perspective ce qu’implique, outre les scénarios, cette différence d'approche. Elles nous permettent de comprendre de manière plus intime l’importance des œuvres dites d’auteurs dès lors qu’il s’agit de diversifier et de bousculer l’expérience du spectateur.

Rétro vs nostalgie

 

Pour commencer, les décors des deux séries sont quasiment identiques. Deux petites villes américaines tout ce qu’il y a de plus typique, encerclées d’arbres et/ou de montagnes servant de frontières avec les mégapoles. Twin Peaks et Hawkins –la ville de Stranger Things– font partie de la nature. Comprendre, les gens y sont «vrais», au contraire des urbains et de leur prison d’immeubles. On retrouve aussi, dans les deux villes, un poste de shérif authentique dont le travail est constamment opposé aux méthodes plus officielles et plus froides des agents nationaux, même si chez David Lynch le contraste sert une collaboration en bonne entente.

Stranger Things / Twin Peaks

Mais ce qui marque l’œil au-delà des similarités factuelles, c’est le style des décors, des vêtements, des maquillages, des couleurs. Stranger Things joue à fond la carte de la nostalgie années 1980, justifiée par la date à laquelle son scénario se déroule. Pour vendre leur show à Netflix, les frères Duffer avaient notamment réalisé une fausse bande-annonce à partir des films qui les inspiraient, à commencer par ceux de John Carpenter et le ET de Steven Spielberg. Tout est ici clairement très référencé.

Tout aussi rétro, le style de Twin Peaks a, lui, quelque chose de beaucoup plus intemporel. Les références sont brouillées, notamment dans cette troisième saison qui mélange des objets très contemporains et d'autres clairement venus du passé. On connaît notamment le goût de David Lynch pour tout un imaginaire qui se rattache aux années 1950/60. Ce mélange fétichiste, plus déboussolant que les souvenirs génétiquement modifiés des frères Duffer, est de fait, plus créatif.

Stranger Things / Twin Peaks

On touche là à la première grosse différence de traitements entre les deux séries. Hawkins reste un décor, une excuse, une surface. On ne sait d'ailleurs que très peu de choses sur son fonctionnement, ses habitants. Twin Peaks, à l’inverse, est un personnage à part entière de la série éponyme. Ses rouages, ses souterrains pourtant moins visibles que ceux où le mal se propagent sous la ville de Stranger Things, ses secrets et sa magie sont l’essence véritable de l’œuvre de Lynch qui, au fond, à travers ses nombreux personnages et leurs micro-histoires intégrées à la grande, parlent de nous et de nos affreuses duplicités. Twin Peaks, c’est nous. Hawkins, elle, n’est que le théâtre d’une nostalgie.

Twin Peaks

Références vs mythologie

 

Ce que les deux villes partagent d’autre, c’est d’avoir leur tranquillité «naturelle» perturbée par la science-fiction, incarnée par une force maléfique non-identifiée et la présence d’un autre monde, parallèle, tout aussi inquiétant et mystérieux. Pot-pourri de milles références, la culture populaire est parfaitement digérée dans Strangers Things. On retrouve dans la saison 2 des acteurs vus dans les Goonies ou Aliens, des costumes inspirés de SOS Fantômes et autres règles tirées des Gremlins que Vanity Fair s'est d'ailleurs amusé à détailler.

Stranger Things

La science-fiction de Twin Peaks n’a elle aucun équivalent si ce n’est les œuvres précédentes de Lynch qu’elle semble parfois même dépasser (l’épisode 8 restera à jamais une œuvre folle gravée dans la mémoire collective que certains n'ont pas hésité à comparer au 2001 de Stanley Kubrick). Avec cette troisième partie, David Lynch retravaille sa propre mythologie, n'hésitant pas à dynamiter le ton des deux premières saisons pour travailler les motifs plus sombres qui habitent ses œuvres cinématographiques.

L’autre monde de Twin Peaks ne ressemble à aucun autre, même si on y voit l’écho des propres peintures de David Lynch, et donc de celles de Francis Bacon avec qui il partage un même sens de la distorsion chaotique mais épurée. Le «dark world» de l'artiste américain sert de toile à la création sans limite quand celui des frères Duffer semble se contenter d’un simple obscurcissement des sens, comme déjà filtré par les écrans. Le détail référentiel prend le pas sur le grand tableau. 

Efficace et bien foutu, l'univers de Stranger Things se limite à un effet miroir du monde «normal», un peu à l’image de ce qu’est la série de façon plus globale: un miroir, ni plus ni moins, du cinéma années 1980 et grand public dont il s’inspire.

Jump-scare vs horreur brute

 

Il en va de même pour la peur. Elle n’est qu’effleurée dans la série Netflix, et son traitement est des plus classiques puisqu’il reprend les ficelles toujours d’actualité des blockbusters de l’horreur light, usant et abusant des faux jump-scares. Après de brèves montées de tension, le résultat n'est jamais véritablement effrayant. Dans Stranger Things, le mal est d'abord une menace qui vient mettre en péril la communauté et dont il faut se débarrasser. De manière réconfortante, c'est quelque chose qui nous est extérieur.

Stranger Things

Chez David Lynch, le mal peut prendre possession de chacun des personnages, littéralement. Personne n'est épargné, pas même le héros de la série qui se voit accompagné dans cette troisième partie d'un double maléfique. Il est en nous, il est partout, invitant à une dérangeante introspection.

Twin Peaks

Du côté de Stranger Things, l’incroyable puissance marketing qui entoure la série devient logiquement sa grande faiblesse créative. Les frères Duffer ne veulent pas prendre le risque de perdre une partie du public ici voulu plus large que jamais, limitant fortement le champ des possibles. Quand on vient d’expérimenter l’épouvante lynchienne plus ambiante que concrète et pourtant ponctuellement si jouissive et glaçante de façon, encore une fois aussi inattendue qu’un sourire en noir et blanc au milieu du visage ouvert de Sarah Palmer, on se dit que les frères Duffer auraient pu faire preuve d’un brin d'imagination. Et tenir ainsi la promesse markerting de donner quelques frissons à l'aide d'un usage plus subtil des hors-champs ou du son. Mais il faudra bien se contenter des demo-dog au style Alien.

Stranger Things vs Twin Peaks

Punchline vs burlesque

 

L’humour est également très présent dans les deux séries. Évidemment ultra-référencé du côté de chez Netflix, il n’en demeure pas moins drôlement efficace quoi qu’enfantin. On se surprend, en tout cas durant la première moitié de cette nouvelle saison, à sourire bien plus qu’on ne le ferait devant les supposées comédies françaises de l’année. Mais de nouveau Stranger Things s’arrête là où Twin Peaks déverse généreusement un mélange d’humour noir et de burlesque dont l’agent Cooper devenu Dougie (Kyle MacLachlan) était le moteur, illustrant à merveille l’absurdité d’un certain modèle de vie à l’américaine.

Notons au passage que Dougie et son état quasi-végétatif n’incarnent pas seul cet absurde. il relève davantage celui des autres incarnés par le «tout le monde» du «Tout le monde aime Dougie» répété à plusieurs reprises. Tout le monde aime Dougie parce qu’incapable de parler par lui-même, il ne fait que répéter les derniers mots prononcés par ses interlocuteurs, les rendant tout simplement heureux d’avoir été, pensent-ils, écoutés et compris. Ravageur.

Dans Stranger Things, c’est le personnage de Dustin (Gaten Matarazzo) qui est là pour faire rire le spectateur. Un humour d’enfant téméraire mais maladroit, intelligent mais pas bien beau, attachant et à la punchline facile. Franchement drôle mais jamais surprenant. Une absence d’innovation qui concernent autant les situations que les dialogues, particulièrement pauvres et milles fois entendus, et rendant certaines scènes, notamment celles censées regorger d’émotion, péniblement longues.

Stranger Things

Le laisser-aller des créateurs relève ici de la quasi faute professionnelle. L’épisode 7, le seul qui sort de la petite ville de Hawkins pour s’aventurer dans une mégapole, est d’ailleurs affligeant, et pas seulement au niveau des dialogues. Tout sonne faux dans cet épisode qui tend à nous faire croire que les Duffer sont incapables, à ce jour, de sortir du registre du fantasme d'une enfance culturelle partagée, heureusement pour eux et pour Netflix, par de nombreux membres de la génération Y.

Pourtant, tout porte à penser que l’empreinte de Twin Peaks, malgré ses audiences calamiteuses, passera le test du temps. C’est le privilège de l’art sur les produits de consommation. C’est ce qu’on gagne à ne pas faire qu’utiliser mais à décortiquer, à déconstruire, à faire exploser les contours de la science-fiction. Stranger Things, malgré sa confection soignée et la sincérité de son hommage, ne fait bel et bien que réitérer des clichés en boucle. On a parfois reproché à Twin Peaks d’être lent. Mais ne vaut-il pas mieux prendre son temps plutôt que de le perdre?

Thomas Deslogis
Thomas Deslogis (6 articles)
Journaliste
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