Culture

Les films que vous ne verrez jamais: le biopic hollywoodien de Leni Riefenstahl

Michael Atlan, mis à jour le 12.11.2017 à 12 h 44

Jodie Foster, Paul Verhoeven ou Steven Soderbergh font partie des quelques cinéastes à s'y être essayé. Sujet trop brûlant et polémique? Tous ont échoué à faire de celle qui est considérée comme la réalisatrice des plus grands films de propagande de tous les temps le sujet d'un biopic hollywoodien à gros budget.

Leni Riefenstahl |  via Wikimedia CC License by

Leni Riefenstahl | via Wikimedia CC License by

Cet article est le quatrième volet d'une série sur des projets de films avortés.

Retrouvez les trois premiers volets:
Le Jeanne d'Arc de Kathryn Bigelow (volé par Luc Besson) 
«Ronnie Rocket» de David Lynch
-«Barracuda» par Yves Boisset

Hollywood ne se lassera jamais des biopics. La vie des hommes et des femmes ayant accompli de grandes et belles choses dans leur vie est une matière première dont une machine à rêve ne peut pas se passer. Sur ces deux dernières années, iMDB en recense plus de 500 dont près de 200 venus d’Amérique.

Avec une grande diversité de sujets. Au-delà des personnalités inspirantes et consensuelles tels que les mathématiciennes des Figures de l’ombre, le sauteur à ski de Eddie The Eagle ou la victime d’attentat de Stronger, des figures plus controversées comme Edward Snowden, Lyndon B. Johnson, Barry Seal ou, bientôt, Tonya Harding émergent amplement. C’est la beauté du genre: trouver l’humanité, la complexité de ceux dont les médias et/ou l’inconscient collectif n’ont souvent laissé que des caricatures, des bribes de faits et d’anecdotes pas toujours fiables.

Mais que faire des personnalités qui ont passé le stade de la controverse, celles que l’histoire a définitivement rangé dans ses poubelles? Les dictateurs par exemple. Impossible. Quand Kevin MacDonald s’attaque à Idi Amin Dada ou Olivier Hirschbiegel à Adolf Hitler, ils le font ainsi par un prisme extérieur, celui d’un médecin trop naïf ou d’une secrétaire. Pas en épousant leur point de vue. Ce serait se frotter à un matériau trop brûlant. Ce serait, d’une façon ou d’une autre, les glorifier, les mettre sur un piédestal.

«C’est une femme extraordinaire»

 

S’attaquer à Leni Riefenstahl, la réalisatrice qui a imprimé pour toujours l'esthétique et l’idéologie nazie sur pellicule, et en faire «l’héroïne» de son propre biopic à gros budget était donc peut-être une limite que même Hollywood ne pouvait pas dépasser. Ils ont pourtant été plusieurs à vouloir essayer. Et la première (après une rapide tentative de Paul Verhoeven) n’est pas la personne la moins éclairée de l’usine à rêve. Jodie Foster disait ainsi en 2000 dans un communiqué de presse:

«Je suis intéressée par Leni depuis de nombreuses années. J’ai parlé avec elle au téléphone plusieurs fois et nous nous sommes rencontrées. Elle est vraiment une des plus grandes histoires du XXe siècle et une grande leçon pour chacun d’entre nous. C’est une femme extraordinaire –plus vive et belle qu’elle ne l’a jamais été, avec un corps incroyable. Elle était une femme incroyablement douée mais elle a fait de très sales choix à un moment terrible et horrible de l’histoire. Elle a besoin d’être racontée. Il n’y a aucune femme du XXe siècle qui a été si injuriée et admirée en même temps.»

UPI / AFP

Cette vision de la réalisatrice du Triomphe de la Volonté, film de propagande commandé par Hitler sur le cinquième Congrès de Nuremberg en 1933, n’est pas étonnante, ni nouvelle. Depuis la fin de la guerre, Riefenstahl, qui, malgré deux ans d’emprisonnement à la libération, n’a jamais été condamnée comme nazie, est largement vue, dans les milieux artistiques comme «la réalisatrice occidentale la plus techniquement talentueuse du XXe siècle, à côté de Orson Welles et Alfred Hitchcock», la réalisatrice des «les deux plus grands films de l’histoire réalisés par une femme» comme l’écrivait en 1982 la mythique critique du New Yorker, Pauline Kael.

En 1954, Jean Cocteau insista même (sans succès) pour que son film Tiefland, tourné quelques années en plein cœur de la guerre, soit montré au Festival de Cannes, avant d’envisager une collaboration sur un film basé sur la relation d’amour-haine entre la France et l’Allemagne. En 1974, elle photographiait même Mike Jagger et sa femme Bianca pour le Sunday Times.

Triomphe de la volonté

Sur la défensive

 

Encore récemment, le film La Couleur de la Victoire, biopic du sprinteur Jesse Owens, dépeignait la réalisatrice, incarnée par la hollandaise Carice van Houten, comme une véritable héroïne, n’hésitant pas, dans un grand geste rebelle, à aller contre les ordres de Goebbels et à filmer le sprinteur noir. «J’ai une énorme fascination et admiration pour son travail, disait alors l’actrice au Telegraph. Quand vous voyez Les Dieux du Stade, c’est incroyable ce qu’elle a fait.»

Très procédurière envers quiconque affirmait le contraire, Riefenstahl, préférant que l’histoire ne retienne que son génie technique et ses photos océanographiques et ethnographiques (notamment sur les tribus soudanaises), a toujours nié avoir été au courant de la Solution Finale, des camps d’extermination et de l’Holocauste, se protégeant derrière une (soi-disant) grande naïveté politique.

Comme le racontait Variety, elle ira même jusqu’à envoyer une lettre au Centre Simon-Wiesenthal pour leur demander (sans succès) une compensation financière pour leur utilisation de ses images dans leur film Genocide, Oscar du meilleur documentaire en 1982. Le rabbin Marvin Hier lui avait répondu qu'«elle avait fait le film au nom du parti Nazi et qu'ils ne dédommageaient pas les Nazis.»

«Pour moi, Hitler est le plus grand homme de tous les temps»

Car ses déclarations, comme celle au Detroit News en 1937, pendant la promotion de son film aux États-Unis, ne laissaient alors guère de place à l'ambiguité:

«Pour moi, Hitler est le plus grand homme de tous les temps. Il est vraiment sans défauts, si simple et en même temps avec une force très masculine», disait-elle. 

Et au-delà des mots, il y a des actes (ou des absences d'actes) très troublants dans l'histoire de Riefensthal pendant la guere. Correspondante de guerre pour le régime, elle fut par exemple témoin du massacre de trente civils à Konskie en Pologne par les militaires qu’elle devait suivre: elle a toujours nié avoir été au courant qu’ils étaient tous juifs.

Comme elle a toujours nié être au courant que les figurants de son film Tiefland –financé intégralement sur les fonds personnels de Hitler–, étaient en fait des gitans réquisitionnés dans des camps de travail et forcés à travailler avant d’être envoyés se faire gazer à Auschwitz. Elle affirma même avoir revu «tous les gitans» (dont 500.000 ont été tué par les Nazis) après la guerre.

Le rabbin Marvin Hier, fondateur du Centre Simonn-Wiesenthal, résumait bien la situation au Telegraph:

«Elle a vendu Hitler à des millions de gens et l’a décrit comme un dieu. Et elle essaye désormais de s’en distancer. C’est très simple aujourd’hui pour elle de dire qu’elle n’avait rien à voir et qu’elle n’était pas éprise de l’idée du nazisme et qu’elle n’aimait même pas Hitler. Mais à chaque fois que je regarde une photo d’elle à côté du Führer, elle semble très éprise de lui.»

«Quatre-vingt-dix-neuf pourcent de ce qui a été publié sur moi est faux»

En fait, pour beaucoup, historiens, documentaristes, écrivains et journalistes, Leni Riefenstahl, dont Hitler disait qu’elle était «la parfaite femme allemande», a passé la deuxième partie de sa vie à mentir, cette interview mythique de 1945 au scénariste hollywoodien Budd Schulberg en guise de preuve. Elle y expliquait alors qu’elle avait fait Le Triomphe de la Volonté sous la contrainte, pour ne pas dire non à Goebbels et par peur de finir en camps de concentration, des camps dont elle a toujours nié avoir été au courant.

Des incohérences qui expliquent sûrement pourquoi la réalisatrice, avant sa mort en 2003, à 101 ans, a refusé à Jodie Foster –et son scénariste Ron Nyswaner (Philadelphia)– le droit de filmer son histoire: elle voulait avoir la possibilité de rejeter les parties du film qu’elle considérait inexactes. «Quatre-vingt-dix-neuf pourcent de ce qui a été publié sur moi est faux. Jodie Foster peut faire le film mais ce ne sera pas l’histoire officielle de Leni Riefenstahl», disait-elle alors avec de beaux restes de rhétoriques propagandistes.

Leni Riefenstahl en 1972 I AFP

Foster, même en relançant le projet en 2007 avec un nouveau scénariste, l’Anglais Rupert Walters, n’a donc jamais réussi à aller au-delà de la controverse posée par son projet. La productrice allemande du projet, Gabriele Bacher avait beau argumenter dans le Guardian que le projet n’était pas d’en faire une héroïne –«nous n’allons pas minimiser ses opinions politiques»– elle avouait quand même que «la façon la plus forte de la comprendre est d’embarquer avec elle dans son aventure».

Mais comment raconter le point de vue d’une femme soupçonnée d’avoir beaucoup menti au cours de sa vie? Comment combler les trous béants de son histoire? Comment filmer ce point de vue sans exalter l’idéologie génocidaire que cette femme a défendu par son art (et peut-être ses actes, ou son absence d’actes)? L’associée de Jodie Foster le disait elle-même à Variety: «C’est délicat de montrer le comment et le pourquoi», admettant que «le film sera très provocant».

«Voir si nous pouvions faire sympathiser le public avec elle»

Aucun doute que l’histoire de Riefenstahl permette de traiter de thèmes fascinants, comme la place de l’Art dans son époque ou la responsabilité de l’artiste sur son art, mais la raconter, de cette façon, de son point de vue à elle, est, pour beaucoup, impossible. Des réalisateurs chevronnés comme Rob Reiner (Stand By Me, Quand Harry Rencontre Sally, Misery) et surtout Steven Spielberg (déjà auteur d’un portrait de nazi avec La Liste de Schindler) ont d'ailleurs affiché de grandes réserves sur ce projet.

Un problème de point de vue qui a justement attiré Steven Soderbergh, jamais le dernier pour expérimenter autour des grands genres hollywoodiens, comme il l’a raconté en 2013 lors d’une conférence au Pratt Institute à Brooklyn:

«Scott et moi avons travaillé dessus et je pensais avoir une idée intéressante: voir si nous pouvions faire sympathiser le public avec elle en traitant Hitler et Goebbels comme des patrons de studios et Riefenstahl comme l’artiste lésée qui serait étouffée par les Philistins. L’idée était vraiment de retourner la chose. Le boulot est de ne pas juger vos personnages, votre boulot est de présenter leur point de vue comme ils voudraient qu’il soit présenté. Alors je me suis dit que ce serait intéressant, sur 90 minutes, de convaincre quelqu’un de sympathiser avec une personne qui était probablement, sur certains points, plutôt horrible.»

Mais rapidement, lui et son scénariste, Scott Z. Burns (The Informant!, Contagion, Effets secondaires), se sont confrontés au même problème que tous les autres, comme il l’a raconté à NPR:

«Le film ne quitte jamais son point de vue ou ne dévie sur les questions morales. Tout le film est conçu pour que vous sympathisiez avec elle et l’encouragiez à gagner. Et le film se termine avec elle, radieuse, sur scène après l’avant-première du Triomphe de la Volonté avec des gens lui lançant des roses. C’est la fin du film. Ceci étant dit, nous avons fini par réaliser, après avoir résolu ce problème créatif, que personne n’irait voir ce film. (...) Donc, bonne nouvelle, le film ne se fera jamais.»

Il y a peut-être certains sujets qu’il est bon de laisser aux documentaristes.

 

Michael Atlan
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