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La France fascine à nouveau les Allemands

Cécile Calla, mis à jour le 31.10.2017 à 15 h 09

Au-delà de la Macronmania, l'Hexagone est redevenu cette année un sujet d'intérêt outre-Rhin. La France inspire ainsi une vague d'essais tentant de capter la spécificité de ce regain politique et intellectuel à l'heure où une nouvelle génération d'écrivains trouve son public.

La France était le pays hôte cette année au salon de la littérature de Francfort

La France était le pays hôte cette année au salon de la littérature de Francfort

La France est devenue presque incontournable dans les rayons des librairies allemandes. Une douzaine d’ouvrages a été publiée depuis l’été et aborde tout azimut la dernière campagne électorale, le système de la Ve République, les réformes économiques, la littérature, la gastronomie, la sociabilité et l’art de vivre. Et à en croire les titres évocateurs de ces livres –Il faut aimer la France pour la comprendre, La France secrète, Pourquoi les français écrivent de si bons livres, Le Nouveau Rêve français, pour ne citer que quelques-uns–, la France fascine à nouveau outre-Rhin.

Alors que l’apprentissage du français stagne voir diminue en Allemagne, 18,4% des élèves apprenaient notre langue en 2014-2015 –chez nous, ils ne sont que 15,4% à apprendre l'allemand–, les livres sur l’hexagone font fureur. Frankreich muss man lieben, um es zu verstehen (soit Il faut aimer la France pour la comprendre), celui d’Ulrich Wickert, célèbre journaliste de télévision, revient à la fois sur l’ascension fulgurante d’Emmanuel Macron et livre à une sorte de peinture des mœurs de la Ve République. Il se classe pour la sixième semaine consécutive dans la liste des vingt meilleures ventes de documents. Iris Radisch, journaliste qui dirige les pages culture de l’influent hebdomadaire die Zeit, fait salle comble lors des lectures de son essai sur la littérature française Warum die Franzosen so gute Bücher schreiben (Pourquoi les Français écrivent de si bons livres).

La fin de l'antimodèle

 

La campagne présidentielle et la crainte d’une élection de Marine Le Pen puis l’immense soulagement de voir un candidat pro-européen remporter l’élection a été suivie avec une rare intensité et fébrilité outre-Rhin. Les Allemands semblaient plus inquiets que les Français de voir arriver la présidente du Front national à l’Élysée. La présence de la France au salon du livre de Francfort en octobre comme invitée d’honneur a bien sûr cristallisé ce regain d’intérêt pour l’hexagone, incitant nombre de maisons d’édition à offrir plus d’espace aux auteurs français dans leurs programmes.

Vue d’Allemagne, «l’évolution géopolitique des derniers mois avec le Brexit et l’élection de Donald Trump a remis la relation franco-allemande dans une “dimension existentielle”», explique Nils Minkmar, auteur de Das geheime Frankreich [La France secrète] et éditorialiste à l’hebdomadaire der Spiegel. Il y a un an, la situation était tout autre. Lorsque la France faisait la une des journaux ou l’objet de débats publics, c’était pratiquement toujours en qualité d’antimodèle.

Depuis près d’une décennie, tout, que ce soit les commentaires de la presse, les déclarations d’experts et d’hommes politiques, mais aussi les conversations quotidiennes, indiquait que la France avait perdu de son aura en Allemagne. Les difficultés économiques, le chômage et la dérive des comptes publics, les débats autour de l’identité nationale et de la laïcité, les manifestations de masse contre le mariage pour tous, les problèmes dans les banlieues, mais aussi les réponses apportées au défi du terrorisme, l’inventaire des maux français semblait interminable et les Allemands de plus en plus perplexes sur l’évolution de leur voisin. Même les sujets sur lesquels l’hexagone semblait garder un monopole incontestable, la politique familiale et l’art de vivre, donnaient parfois lieu à des articles au vitriol. Face à la faiblesse du président Hollande, la chancelière Merkel semblait gouverner seule en Europe et imposait ses conceptions dans la gestion de la crise de la zone euro.

L'effet Macron

 

Nils Minkmar reconnait dans son ouvrage que lorsqu’il a débuté son projet de livre à l’été 2016, ses amis et collègues le regardaient avec «pitié». «La France passait pour une potentielle zone de crise, un véritable cas, incarné par la voix et la stature d’un Michel Houellebecq se laissant complètement aller.» En même temps, souligne t-il, «c’est ce déclin, qui a engendré un paysage intellectuel très intéressant». Au fil des pages de son livre, ce journaliste qui possède la double nationalité dissèque avec beaucoup de finesse les particularités françaises, entre autre cette culture du «jardin secret», cette «discrétion cultivée» qu’il interprète comme une «expression de la liberté».

L’admiration pour la campagne pro-européenne d’Emmanuel Macron, pour sa volonté de réformer profondément l’Europe, déjà très visible dans de nombreux articles et éditoriaux au printemps dernier, se confirme à la lecture de ces ouvrages. Dès les premières pages d’Il faut aimer la France pour la comprendre, Ulrich Wickert ne tarit pas d’éloges pour le président français dont il a suivi, affirme-t-il, très tôt les premiers pas. Chez lui comme chez tant d’autres, on ne trouve guère de trace des réactions de colère que sa politique suscite en France.

«Il revigore le paysage européen», s’exclame Nils Minkmar qui se souvient qu’au moment de sa victoire en mai dernier, on se demandait pourquoi on n’avait pas de Macron en Allemagne. Les Allemands ont beaucoup apprécié qu’il place la relation franco-allemande au cœur de sa politique européenne et qu’il fasse des réformes en France une priorité et une condition indispensable à la restauration des liens de confiance entre Paris et Berlin. Un sondage avait montré début mai qu’une très large majorité d’Allemands (72,8%) auraient plébiscité Emmanuel Macron s’ils avaient pu participer au scrutin.

Une alternative aux Anglo-Saxons

 

Même subjugués par la figure du président français, la plupart des auteurs allemands ne taisent pas les difficultés françaises qui persistent. Nils Minkmar se fend même de quelques conseils en reprenant à son compte la proposition formulée par Philippe Poutou pendant la campagne électorale de transformer l’Élysée en musée et d’installer le président et ses collaborateurs dans un bâtiment neuf.

Cette macromania galopante profite aussi de la perte d’aura de la chancelière Angela Merkel au pouvoir depuis douze ans et actuellement très affaiblie par le piteux résultat de son parti l’Union chrétienne démocrate (CDU) lors des élections législatives fin septembre. Les récents discours du président français, celui prononcé à la Sorbonne fin septembre en vue d’une refondation de l’Europe et celui prononcé à Francfort lors de l’inauguration de la foire de Francfort ont aussi marqué les esprits en Allemagne.

Les journalistes ont loué à Francfort l’éloquence de son discours truffé de nombreuses références littéraires, un contraste saisissant avec celui beaucoup plus sobre, prononcé dans la foulée par la chancelière. «J’ai été impressionnée par son incroyable plaidoyer en faveur de la littérature», souligne Iris Radisch.

Pour cette fine connaisseuse de la littérature française, la France suscite actuellement beaucoup l’intérêt car «elle semble pouvoir offrir une alternative à la puissance culturelle de l’espace anglo-saxon». Dans son essai intitulé Pourquoi les Français écrivent de si bons livres et paru fin septembre, elle entraîne le lecteur dans un voyage à travers les différents courants littéraires français, de la fin de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui en présentant les grands auteurs français depuis Sartre. Michel Houellebecq qui est quasiment une rockstar outre-Rhin, y obtient une place de choix. «Nous n’avons pas d’écrivain aussi provocateur en Allemagne», explique-t-elle. Parmi les raisons qu’elle invoque pour expliquer la singularité de la littérature française, elle cite cette sociabilité urbaine et une vie amoureuse complexe et intense.

Une nouvelle génération

 

Elle revient aussi longuement sur la nouvelle génération d’auteurs français et francophones tels que Mathias Énard, Yasmina Reza, Kamel Daoud, Boualem Sansal, qui séduit tant les critiques allemands et montre que «la littérature française s’est ouverte au monde». Certains d’entre eux comme le sociologue et philosophe Didier Eribon, jouissent d’une immense célébrité outre-Rhin. La traduction de son essai Retour à Reims en 2016 est devenu un bestseller et chacune de ses visites en Allemagne est toujours très attendue.

À l’image de Michel Houellebecq ou Yasmina Reza dont les écrits ont été plusieurs fois à l’affiche des théâtres allemands, Retour à Reims est actuellement joué à la Schaubühne, l’un des théâtres berlinois les plus connus.

«Publié l’année de l’élection de Donald Trump, son essai a permis d’apporter des réponses aux Allemands dans ce débat sur le retour des idées populistes et d’extrême droite», analyse Mme Radisch.

Le contraire n’est pas vrai. L’intérêt de la France pour la littérature contemporaine allemande reste en comparaison bien limitée. «Les Français se sont ouverts au monde francophone, mais ils continuent de tourner beaucoup autour d’eux-mêmes», regrette Iris Radisch. Pour son collègue du Spiegel, Nils Minkmar, cela tient aussi «à la faiblesse actuelle de la littérature allemande».

Une vision goûtée des élites

 

La frénésie allemande pour les écrivains français ne date pas de la dernière campagne électorale. En replaçant la question sociale et politique au cœur de nombreux romans, la littérature française, à commencer par Michel Houellebecq, a conquis le public allemand. Le magazine en ligne culturel Perlentaucher a répertorié pas moins de 94 nouvelles traductions en langue allemande de romans français, citées ou commentées par les grands journaux d’outre-Rhin en 2016 et 2017.

«J’ai le sentiment que la société française a une longueur d’avance sur un certain nombre d’expériences, que lorsque nous lisons la littérature française, nous pouvons peut-être apprendre quelque chose sur notre avenir», déclarait en avril dernier Andreas Rötzer, directeur de la maison d’édition Matthes & Seitz qui publie beaucoup de littérature française et francophone dont Emmanuel Carrère, Mathieu Riboulet et Éric Vuillard.

Les débats liés à l’islam, l’extrême droite, l’immigration et le droit d’asile ont été propulsés sur le devant de l’actualité outre-Rhin avec la crise des réfugiés depuis 2015 et la percée d’un parti populiste d’extrême droite l’Alternative für Deutschland (AfD) qui vient de faire son entrée au Bundestag, la chambre basse du parlement allemand, avec 92 députés. Les auteurs français contribuent ainsi à la réflexion allemande sur ces défis contemporains. Nils Minkmar regrette néanmoins que ce phénomène soit cantonné aux élites. «La dimension populaire de la culture française qui existait dans les années 1960 ou 1970 a disparu.»

Il faut néanmoins nuancer ce propos, et rappeler que la trame d’un nombre incalculable de romans populaires et policiers allemands s’ancre souvent dans des régions françaises particulièrement appréciées des vacanciers, telles que la Provence ou la Bretagne. De même, les guides gastronomiques ou carnets de voyage d’Allemands en France qui célèbrent l’art de vivre à la française trouvent toujours un important public. La France reste encore de ce point de vue, un espace de projections pour l’imaginaire allemand.

Cécile Calla
Cécile Calla (1 article)
Journaliste
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