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Bronner contre Bourdieu: l'économie a tranché

Pierre Rondeau, mis à jour le 31.10.2017 à 9 h 35

Le débat anime la sociologie: à quel point l'individu est-il influencé par la société? Les économistes ont peut-être la réponse.

Choice Erreur | Alan Levin  via Flickr CC License by

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Lors de la rentrée littéraire, deux sociologues, Gérald Bronner, professeur à l'Université Paris-Diderot, et Etienne Gehin, ancien maître de conférence, ont fait parler d'eux avec la publication du livre Le Danger Sociologique.

Un ouvrage dans lequel ils mettent en garde contre une probable «démystification de la discipline», où la démonstration ne passerait plus par des faits mais par «des a priori idéoligiques». D'après eux, «la plupart des sociologues croient que le déterminisme règne dans le monde humain, comme dans le monde physique, et, par conséquent, la méthode ne diffère pas essentiellement de celle qui permet d'expliquer les phénomènes de la nature».

Autrement dit, comme un virus qui aurait comme origine non pas sa volonté d'exister mais l'environnement propice aux bactéries dans lequel il vit, les phénomènes sociaux seraient déterminés par d'autres faits sociaux, par un déterminisme conducteur des comportements humains. Les sociologues, d'après Bronner et Gehin, expliqueraient tout «par la société». Nous ne serions pas responsables de nos actes mais dépendants de notre environnement.

Les inégalités, la délinquance, la réussite ou l'échec scolaire, même le terrorisme, pour les tenants de la sociologie dominante tout s'expliquerait par l'environnement et l'influence des faits sociaux. On échouerait à l'école ou on serait pauvre seulement parce qu'on serait originaire d'une classe précaire, sans aucune autre issue possible. «L'acteur social serait rendu irresponsable et sans cerveau», répètent Bronner et Gehin. Ils accusent cette conception et cette domination épistémologique en considérant que «la compréhension du monde doit aussi venir de l'étude et de la compréhension des individus directement».

«L'optimum collectif n'est que la somme des optimums individuels»

Ils admettent  en revanche une sociologie analytique, basée sur «la prise en compte de ce qui se passe dans la tête des acteurs», reprenant ainsi la méthodologie de l'individualisme méthodologique. Seulement, et c'est le but de leur ouvrage, les auteurs considèrent que cette version de la sociologie «n'a pas une place égale à celle de la vulgate», celle monopolisée dans les médias par Pierre Bourdieu ou Bernard Lahire.

Bronner et Gehin, tout au long de leur essai, ne cessent de remettre en cause la sociologie française, basée sur ce déterminisme tant critiqué. Ils citent la science économique pour illustrer leur propos, montrant que cette discipline a admis, depuis longtemps, l'importance de l'acteur social pour rendre compte des phénomènes et élaborer des modèles standards objectifs.

En effet, l'école néoclassique pose l'individu comme centre de l'analyse, et toutes les relations et les échanges partent de ce point. «Le tout est réductible au jeu des parties» en quelque sorte. L'individu serait responsable et autonome, il veut maximiser son utilité, et l'optimum social sera atteint si tout le monde agit de la sorte. «L'optimum collectif n'est que la somme des optimums individuels».

Or, contrairement à la sociologie qui ne parvient pas à acter une vérité axiomatique sans tomber dans une rhétorique idéologique, l'économie a su, depuis longtemps, construire une méthodologie et un cadre objectif, démontrant des phénomènes sans biais politiques ou subjectifs. C'est cette même méthode qui aurait pu inciter Bronner et Gehin à revoir leur copie et admettre une influence réelle de l'environnement.

Oui, la science économique standard a individualisé son approche et s'est tourné vers l'agent plutôt que vers la société. Mais c'est précisément cette approche individualiste qui a permis de faire avancer la compréhension de la science et de constater une véritable influence de l'environnement et «une irresponsabilité de l'acteur».

La preuve par l'écononomie expérimentale

L'économie expérimentale, notamment, a considérablement fait évoluer la discipline. Dès les années 1950, les chercheurs ont souhaité vérifier le comportement des agents, s'ils étaient conformes à l'idéal économique de «l’homo-economicus», être rationnel et égoïste, accaparé par la seule réalisation de son intérêt personnel.

Deux jeux ont été créés, comme le jeu du dictateur ou le jeu de l'investissement (mais il en existe beaucoup d'autres), pour vérifier si le choix des acteurs était en adéquation avec la théorie néoclassique. Mais au-delà, s'ils étaient autonomes ou totalement influencés par leur environnement.

Nicolas Eber et Marc Willinger, dans leurs livres L'Economie Expérimentale et Le Dilemme du Prisonnier, ont regroupé l'ensemble des résultats de plus d'une centaine d'études internationales, effectuées aux quatre coins du globe, selon des paramètres descriptifs précis, et parviennent à des résultats très intéressants:

• Les étudiants en économie sont plus rationnels que le commun des mortels, tout simplement parce qu'ils ont eu des cours introduisant les modèles standards de l'économie.

• Les sociétés tribales sont plus altruistes et moins égoïstes parce qu'elles n'ont pas été influencées pas l'environnement occidental.

• Les femmes sont plus altruistes et moins rationnelles que les hommes parce qu'elles ont intériorisés leur rôle particulier de femme dans la société moderne.

• Les sportifs sont moins altruistes et plus rationnels que les non-sportifs parce qu'ils ont intégré, du fait de leur environnement, l'idée de compétition et de concurrence perpétuelle.

• Les femmes sportives sont moins rationnelles et plus altruistes que les femmes non-sportives parce qu'elles pratiquent des activités faisant l'apologie des clichés genrés du sexe féminin (danse plutôt que football, équitation plutôt que judo, etc).

• Les comportements altruistes et de confiance sont directement corrélés avec le niveau d'inégalité de notre société (plus la société est inégalitaire, moins la confiance est présente entre les membres, et inversement).

Notre comportement est donc influencé et déterminé par le monde qui nous entoure, par notre environnement. Nous ne sommes pas parfaitement rationnels et l'analyse sociologique ne peut pas, ne doit pas, faire preuve de «psychologisme» en réduisant tout à l'individu. La société reste un élément d'analyse essentiel.

Il ne faut pas, comme le font Bronner et Gehin, tout comme Lahire ou Bourdieu à son époque, opposer les deux conceptions mais considérer qu'elles sont intimement liées. L'agent est un être social, influencé et façonné par la société et le monde qui l'entoure, mais il conserve une part d'autonomie et d'action. Heureusement d'ailleurs …

 

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (26 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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