France

Ces volontaires français combattent Daech en Syrie mais pour la Turquie, ce sont des terroristes

Ariane Bonzon et Antoine Hasday, mis à jour le 02.11.2017 à 8 h 03

Des combattants et des supporters des Unités de protection du peuple kurde (YPG) dans les rues de Qamichli (Syrie) pour célébrer la prise de Raqqa par les Forces démocratiques syriennes le 17 octobre 2017. - Delil Souleiman / AFP

Des combattants et des supporters des Unités de protection du peuple kurde (YPG) dans les rues de Qamichli (Syrie) pour célébrer la prise de Raqqa par les Forces démocratiques syriennes le 17 octobre 2017. - Delil Souleiman / AFP

Frédéric Demonchaux, Gabar de son nom de guerre kurde, serait le premier volontaire français mort en Syrie face à Daech. Il avait rejoint les Unités de protection du peuple kurde (YPG) une première fois début 2016, comme il l’avait raconté en exclusivité à Slate cet été. Revenu blessé au pied, il y était reparti fin août 2017. Selon le rapport transmis par les YPG, Gabar a été tué le 7 septembre à Raqqa d’une balle en pleine poitrine, tirée par un djihadiste embusqué dans le sous-sol de la maison que son unité – francophone – inspectait.

Pour les Kurdes, un «martyr»

Paris, à la mi-octobre. Quelque 200 militants kurdes sympathisants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et de son frère syrien, le Parti de l’Union démocratique (PYD) dont les YPG forment l’aile militaire, sont réunis pour une cérémonie discrète, célébrant ce nouveau «martyr», puisque c’est désormais ainsi qu’ils considèrent Gabar.

L'autel dressé au volontaire français Gabar

Sa photo, sur fond d’une bannière jaune à l’étoile rouge, rejoindra celles de dizaines autres «martyrs» qui occupent une vitrine-mémorial, dans une grande pièce située à l’arrière du centre culturel kurde Ahmet-Kaya, dans le 10ème arrondissement de Paris.

Au terme de «martyr», la quinzaine de membres français de l’Initiative pour un confédéralisme démocratique (ICD), également présents durant cette cérémonie, préfèrent celui d’«immortel». Ces activistes français soutiennent le nouveau projet politique commun au PYD et au PKK, notamment inspiré par le «municipalisme libertaire» et «l'écologie sociale» du penseur américain Murray Bookchin.

La vitrine-mémorial du centre culturel kurde Ahmet-Kaya de Paris.

La famille et les proches de Frédéric Demonchaux, alias Gabar, souhaitaient que le nom de ce dernier soit gravé sur le monument aux morts de sa ville natale, Juvisy-sur-Orge (91). «Il n’a pas démérité, il s’est battu contre Daech, il est mort pour une noble cause, il me rappelle les volontaires partis en 1936 se battre en Espagne» explique un ami de la mère de Gabar. Il a fallu cette cérémonie aux accents révolutionnaires et dénonçant «le régime fasciste en place en Turquie» pour que cet ami comprenne que Frédéric Demonchaux (passé par la légion étrangère) était parti se battre de sa propre initiative. A la différence de l’adjudant-chef Stéphane Grenier, du treizième régiment de dragons parachutistes, tué au combat le 23 septembre dans la zone irako-syrienne, auquel le Président Macron a rendu hommage, Gabar n'a pas été envoyé au combat par la France.

 

 

 

«Terroriste», selon la Turquie

«Martyr»? «Immortel»? «Volontaire»? Aucun de ces termes  ne convient aux autorités turques. Elles les réfutent même de façon véhémente et épinglent les journalistes qui les utiliseraient en place de celui de «terroriste». Car pour le gouvernement turc, Gabar est un «terroriste»: «Tout Français qui rejoint les YPG est considéré comme terroriste par les autorités turques qui attendent des autorités françaises une action en conséquence», confirme notre interlocuteur, un diplomate turc, qui a souhaité gardé l'anonymat. 

Côté français, le Quai d’Orsay rappelle que «le PYD [ainsi que les YPG qui en constituent l’aile combattante, ndlr] n’est pas inscrit sur la liste européenne des organisations terroristes». Ce qui est en revanche le cas du parti frère du PYD, le PKK, en guerre contre l’État turc depuis 1984 (un conflit ayant provoqué la mort de 40 000 personnes) et listé comme une organisation terroriste par l’Union Européenne et par les Etats-Unis. Créé dans la lignée des mouvements de libération d'inspiration marxiste-léniniste des années 60-70, le PKK engagé dans la lutte armée vise les «agents de l’Etat turc» dans le sud-est du pays (militaires, gouverneurs, policiers, enseignants…) ou tout suspect de collaboration avec Ankara. Tandis qu’une émanation plus récente du PKK, les Faucons de la liberté (TAK), s’attaque aux civils, touristes compris.

Lancé en 2009, un processus de paix entre gouvernement turc et PKK a échoué. Bénéficiant en partie de la même base que le PKK, soutenu par de nombreux électeurs de gauche et voulant jouer le jeu parlementaire, le parti démocratique des peuples (HDP, turco-kurde, 53 députés élus en novembre 2015) s'est fait baîllonner par Ankara (destitution de nombreux maires, détention d'une dizaine de députés dont les deux co-Présidents du parti) sous prétexte de ses liens avec le PKK.  En France, de nombreux procès l'attestent toujours: la justice ne fait pas vraiment preuve de mansuétude à l'égard du PKK

Liens avérés entre le PKK et le PYD-YPG

Or, les liens idéologiques, militaires et stratégiques, entre PKK et PYD-YPG sont un secret de polichinelle. Dans un rapport de l’International Crisis Group, un membre du PKK, non identifié, décrit la guerre au nord de la Syrie et l’émergence du Rojava (zone syrienne sous administration kurde) comme l’opportunité historique de mettre en place le système d’auto-gouvernance enseigné par le leader du PKK, Abdullah Öcalan, en prison en Turquie depuis 1999. Par ailleurs, le PKK – abrité par le régime syrien jusqu’en 1999 - a fourni aux YPG en Syrie un gros contingent de ses cadres expérimentés. De janvier  2013 à janvier 2016, parmi les «martyrs» tombés au Rojava, les Kurdes originaires de Turquie auraient été plus nombreux que les Kurdes syriens (359 contre 323 – estimations PYD).

Les YPG, alliés des Occidentaux dans la guerre contre Daech

 

Seulement, les YPG sont des alliés indispensables à la France - laquelle leur fournit équipement et formation- dans sa lutte contre Daech en Syrie. Sans le courage de ces combattants et combattantes kurdes face aux djihadistes, notre pays serait sans doute obligé d’envoyer des troupes au sol, notamment à Raqqa. Sur le terrain, ce sont notamment avec les YPG que les forces spéciales françaises coordonnent par exemple des frappes aériennes de la coalition.

La France n’est pas la seule. Dans le cadre de la coalition «anti-Daech», les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie, l’Allemagne et une quinzaine d’autres États apportent leur assistance militaire aux YPG, bien que leurs liens avec le PKK soient avérés. Face à cette contradiction, les pays occidentaux minorent la proximité entre PKK et PYD et ne considèrent pas les YPG comme une organisation terroriste, ce qui a le don d’exaspérer la Turquie. S’ils découragent officiellement leurs ressortissants de rejoindre les Kurdes en Syrie, ils font plutôt preuve de clémence à l’égard de ceux qui font le choix de partir.

Aucun Américain n’a pour l’instant été poursuivi ou condamné pour avoir rejoint les YPG. Outre-Rhin, selon des sources judiciaires citées par Die Welt, il a été jugé «politiquement inopportun» de poursuivre des ressortissants allemands ayant rejoint des forces alliées à la coalition «anti-Daech». Le Royaume-Uni se montre plus sévère avec ses «volontaires». Plusieurs d’entre eux ont été mis en examen et parfois condamnés, mais à des peines légères. Les combattants étrangers des YPG seraient plusieurs centaines et 29 d'entre eux auraient péri au combat, selon un rapport de la Henry Jackson Society.

Le bras de fer diplomatique franco-turc autour des combattants français des YPG

Un Français peut se battre aux côtés des YPG sans tomber sous le coup d’une législation anti-terroriste. Pour Ankara, le fait que la France ne légifère pas sur ces départs de volontaires est «une incohérence franco-française» selon les termes d’un officiel turc.   

Difficile d’obtenir des chiffres fiables sur le nombre de Français partis rejoindre les YPG en Syrie. Ils combattent notamment au sein du Bataillon International de Libération au Rojava, qui regroupe des volontaires étrangers. Au sein de ce bataillon se trouve la brigade Henri Krasucki, laquelle rassemble des combattants français «progressistes» qui seraient proches de la CGT.

 

Et puis, il y a le cas d’Ebru Firat, jeune franco-turque d’origine kurde ayant grandi à Toulouse, recrutée pour rejoindre le PKK dans le Qandil en Irak à l’âge de 18 ans, en 2010. Selon ses avocats, elle y reçoit une formation militaire et une formation médicale (en prolongement de celle acquise dans un lycée professionnel à Toulouse). Fin 2014, elle est envoyée par le PKK auprès des YPG à Kobane, dans la zone kurde de Syrie. En 2015, elle s’enfuit pour rentrer en France via l’Irak.  

A l’été 2016, Ebru Firat décide d’aller voir sa famille qui vit à Diyarbakir en Turquie. Sur le chemin du retour, elle se fait arrêter à l’aéroport d’Istanbul, accusée de vouloir commettre un attentat. La presse turque pro-gouvernementale se déchaîne contre cette Franco-Turque, censée illustrer la complicité de la France avec les «terroristes» kurdes. Ebru Firat est finalement condamnée à une  peine de 5 ans de prison, «une peine relativement légère car elle avait déjà quitté l'organisation de sa propre volonté, lorsqu'elle a été arrêtée», explique son avocat franco-turc, Ahmet Kiraz. Elle est actuellement détenue dans la prison de femmes de Bakirköy, à l’isolement dans une cellule de 3 mètres carrés.

Maitre Kiraz espère «qu'elle puisse bénéficier d’une amnistie ou remise de peine». Maître Agnès Casero, son avocate française, souhaite son transfèrement en France. Or, pour les autorités françaises, rouvrir ce dossier, c’est  risquer de se voir de nouveau reprocher par Ankara leur alliance avec le PYD-PKK. Sujet d’autant plus sensible depuis la rupture du cessez-le-feu entre le gouvernement turc et le PKK en 2015, qui déclenche un conflit armé dans le sud-est du pays.  

Ce sont deux logiques qui s’affrontent entre pays membres de l’Otan. Pour la France, l’ennemi numéro un, c’est Daech, à l’origine de plusieurs attentats commis en France. Pour la Turquie, bien que Daech ait aussi organisé de nombreux attentats sur son territoire, la priorité consiste à empêcher la constitution d’une large région kurde autonome au nord de la Syrie, le renforcement de la mouvance PKK-PYD et la contagion indépendantiste en Turquie. La cible principale de l’engagement militaire turc en Syrie, ce sont les YPG, plus encore que Daech.

Par ailleurs, ce soutien militaire français – et américain- aux Kurdes, et ses implications territoriales, réveille chez les Turcs le traumatisme séculaire du Traité de Sèvres (1920) qui prévoyait la création d'un «territoire autonome des Kurdes» intégrant le sud-est de l'Anatolie, et qui avait failli conduire au dépeçage de l’actuelle Turquie par les forces alliées. Une bonne partie de la rhétorique anti-occidentale du Président Erdogan joue sur cette fibre traumatique.

Cette divergence bien réelle constitue l’une des principales pierres d’achoppement entre la Turquie et la France, dont les services de sécurité coopèrent par ailleurs contre les djihadistes de Daech. A tel point que vendredi 27 octobre, lors de la réception qu’il donnait à Paris à l’occasion de la fête nationale turque, l’ambassadeur de Turquie en France, İsmail Hakkı Musa, y a fait une allusion appuyée. «Il ne faudrait pas», a-t-il déclaré devant un large parterre de citoyens turcs et français ainsi que de personnalités du monde diplomatique et de la presse, «que la France sous prétexte de combattre une organisation terroriste [Daech] légitime une autre organisation terroriste [le PKK]».

Un argument que la France pourrait retourner contre Ankara. Avant d’être prise comme cible par l’Organisation de l’État islamique, et qu’elle ne les poursuive sur son sol, la Turquie a laissé prospérer et circuler sur son territoire les djihadistes de Daech, à une échelle sans commune mesure.   

 

Ariane Bonzon
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