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L'Apocalypse, arme politique (MàJ)

La fin du monde inspire les extrémistes, de l'Iran d'Ahmadinejad aux évangélistes américains.

L'Apocalypse et la fin du monde sont à la mode. Il y a évidemment celle de 2012 dans les salles obscures et selon des savant russes celle de 2036, mais il y en a de nombreux autres. Les Américains ont eu le droit cette semaine sur la chaîne de télévision History à un Armageddon Week (la semaine d'Armageddon) et de nombreux films nous promettent cette année le grand frisson de la fin de notre monde, du «Livre d'Eli» à «Legion» en passant par «Le choc des Titans». L'Apocalypse fait vendre. Le problème, c'est qu'il s'agit aussi d'une recette politique et idéologique efficace...

 

Quel meilleur moment que la fin d'une année, d'une décennie même, pour se pencher sur la perspective de la fin du monde? À moins que ce ne soit Hollywood qui nous pousse à nous soucier de nos derniers instants. En effet, cette année, Roland Emmerich a placé la barre catastrophiste assez haut avec 2012, où l'on voit l'Himalaya être englouti et des villes entières disparaître sous l'océan. La version filmée du livre de Cormac McCarthy La route se place du petit côté de la lorgnette en suivant le périple d'un père et de son fils à travers un monde post-apocalyptique. En janvier, Denzel Washington nous la jouera Mad Max dans Le livre d'Eli, encore un film qui utilise la fin de notre civilisation comme prétexte à de sympathiques scènes de combats.

Certes, ce genre de film-catastrophe n'a rien de nouveau. Au cours des dernières décennies, l'apocalypse a fourni aux cinéastes l'occasion rêvée d'offrir de grands spectacles et de se complaire dans les aspects les plus sombres de la personnalité humaine (si l'idée de gens qui se mangent entre eux vous est insupportable, n'allez pas voir La route). Dommage qu'on ne puisse en rester là. Les événements actuels laissent en effet à penser que la popularité persistante des scénarios mettant en scène le crépuscule des dieux s'adresse à quelque chose de profondément enfoui dans notre psychisme, et que l'intérêt que suscite chez nous la fin des temps va bien plus loin que le multiplex du coin.

L'Apocalypse, cette arme politique

Prenez l'Iran d'aujourd'hui, dont le président, Mahmoud Ahmadinejad, croit fermement au retour du Mahdi, la version musulmane du messie. Ahmadinejad et ses partisans ont alloué des millions de dollars du budget du gouvernement iranien à la rénovation de la ville de Jamkaran. C'est là, en effet, que Muhammad al-Mahdi, le douzième imam, est apparu et a prié avant de disparaître dans le royaume surnaturel d'où il reviendra un jour, lorsque l'histoire de l'humanité arrivera à son terme. Sans surprise, pour les Israéliens, la perspective d'un ardent millénariste chiite à la barre de l'État iranien n'est pas des plus attrayantes. «Personne n'a envie de voir une secte messianique apocalyptique contrôler des bombes atomiques, a asséné le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à un journaliste  américain en mars 2009. «Quand le croyant au regard fou se saisit des rênes du pouvoir et des armes de mort massive, alors le monde entier doit s'inquiéter, et c'est ce qui est en train de se passer en Iran. »

Le «croyant au regard fou» évoqué par Netanyahu fait peut-être référence à un épisode comme celui de 2005, lorsqu'Ahmadinejad a conclu un discours aux Nations Unies par une prière visant à hâter «l'émergence de celui qui est promis, cet être humain parfait et pur, celui qui remplira ce monde de justice et de paix.» Il est assez ironique que ce soit justement cette soif de justice et de paix qui semble la plus dangereuse dans les interprétations religieuses de l'apocalypse. L'islam, le judaïsme et le christianisme partagent le concept qu'une figure messianique va apparaître à la fin des temps pour débarrasser le monde dans lequel nous vivons de la confusion, de la violence et de l'injustice et introduire une nouvelle ère de pureté utopique (malheureusement pour la plupart d'entre nous, la majorité de ces scénarios nécessite un déferlement de guerres et de cataclysmes avant l'avènement de l'ère de paisible sainteté).

Conséquence, ce sont surtout les groupes où couvent des sentiments de victimisation qui sont le plus attirés par l'idée du jugement dernier. Voilà qui a de quoi paraître particulièrement attrayant pour des chefs politiques et religieux trop contents de miser sur un mélange si puissant de désir et de crainte.

Quand la fin du monde inspire les extrémistes

La conséquence est que même les eschatologies les plus folles peuvent avoir des effets très particuliers sur le monde réel. Les gourous de certains cultes ont maintes fois utilisé des visions d'apocalypse pour pousser leurs adeptes à la violence (comme lors du suicide collectif de Jonestown qui a tué 918 personnes en 1978, ou encore l'attentat au gaz [sarin] du métro de Tokyo en 1995 par la secte d'Aum Shinrikyo qui a coûté la vie à 12 passagers). Le terroriste américain Timothy McVeigh, responsable de la mort de 168 personnes lors de son attentat à la bombe dans un bâtiment public à Oklahoma City en 1995, a affirmé s'être inspiré d'un roman raciste millénariste, populaire dans les rangs de l'extrême droite américaine, appelé Les carnets de Turner.

L'universitaire français Jean-Pierre Filiu, auteur de «L'apocalypse dans l'islam», explique que les scénarios de fin du monde ont tendance à proliférer dans toute la sphère musulmane aux moments de crise. Beaucoup d'Irakiens qui ont résisté à l'invasion dirigée par les États-Unis en 2003 l'ont fait pour des raisons que comprendraient parfaitement des guérilleros et des partisans plongés dans d'autres conflits. Cependant, la lutte contre la présence de la Coalition a aussi inspiré un renouveau d'idées apocalyptiques maison - avec en général les États-Unis dans le rôle du dajjal, la version musulmane de l'antéchrist. Ce n'est pas par hasard si le leader chiite irakien Muqtada al-Sadr a baptisé sa milice « l'armée du Mahdi. » Dans ses discours, Sadr fait fréquemment allusion à l'idée que la guerre en Irak prépare le terrain à la réapparition imminente du Mahdi - faisant en cela écho aux révolutionnaires iraniens qui avaient le même genre de revendications en 1979.

En novembre 1979, un groupe d'extrémistes religieux saoudiens avait investi la Grande Mosquée de la Mecque, prétendant introduire l'ère de la  vertu au nom d'un homme qu'ils croyaient être le Mahdi. Les combats qui eurent lieu quand le gouvernement saoudien  envoya des soldats reprendre la mosquée firent des centaines de morts.

Comme le montre le journaliste Yaroslav Trofimov dans son étude de la prise de la mosquée, cet événement provoqua une vague de revivalisme dans le monde et incita la famille royale saoudienne choquée à mettre un frein à ses manières occidentales et à financer des activités islamiques à l'étranger, dans l'espoir de contrecarrer toute rébellion pour motifs religieux sur son territoire. Les preneurs d'otages de la Grande Mosquée allaient inspirer une autre génération de millénaristes sunnites, parmi les rangs desquels figure un certain Oussama ben Laden.

Ces chrétiens qui attendent le Troisième Temple

La perception de la fin des temps n'a pas forcément à inspirer la violence pour affecter la politique. Prenez la ville de Jérusalem, où se rencontrent et parfois rivalisent les scénarios de jugement dernier des trois grandes religions monothéistes du monde.

Pour les messianistes juifs, chrétiens et musulmans, le contrôle du Mont du Temple - où se serait dressé le temple de Salomon et d'où le prophète Mahomet serait monté au paradis - relève de la rivalité entre visions de l'avenir sacré autant que de celles du passé. Le journaliste israélien Gershom Gorenberg, dans son remarquable livre «The End of Days: Fundamentalism and the Struggle for the Temple Mount», [La fin des temps : le fondamentalisme et la lutte pour le Mont du Temple] explore la manière dont les membres des trois religions évoquent des scénarios de fin du monde reposant sur ce même site. Gorenberg montre comment les visions de l'apocalypse influencent subtilement les intrigues d'ici-bas dans les manœuvres par divers groupes du monde pour s'emparer d'un morceau du terrain sacré.

Le cas le plus curieux du livre de Gershom est sans doute celui des fondamentalistes chrétiens, persuadés que leur propre messie ne pourra pas apparaître tant que le Troisième Temple ne sera pas érigé à l'endroit même où les juifs prient au mur des lamentations et où les musulmans font leurs dévotions dans le dôme du Rocher. Parmi ces groupes de chrétiens «dispensationalistes» figurent les Assemblées de Dieu, l'église de la potentielle candidate présidentielle Sarah Palin (qui affichait fièrement un drapeau israélien dans son bureau de gouverneur en Alaska).

Il serait un peu exagéré de dire que ceux qui croient au retour de Jésus au milieu des anges et des trompettes contrôlent la politique américaine, mais l'alliance entre sionistes et évangélistes américains, dont les visions eschatologiques font la part belle au «rassemblement» des juifs en Terre Sainte, a indéniablement exercé une influence disproportionnée sur la politique de Washington à l'égard du Moyen-Orient ces dernières années.

Ahmadinejad s'active pour le retour du Mahdi

De tous les pays où les politiciens brandissent des visions d'apocalypse, l'Iran offre un exemple particulièrement flagrant des bénéfices que peuvent retirer ceux qui évoquent un retour du Messie. L'enthousiasme d'Ahmadinejad pour le mahdaviat — la nécessité de tout mettre en œuvre pour hâter le retour du Mahdi — concorde fort à propos avec sa propre revendication populiste au leadership de la nation iranienne. Cette approche l'a exposé à la critique même de l'intérieur du pays. Il a été accusé de manipuler la religion à des fins politiques par rien moins que feu le grand ayatollah Hossein Ali Montazeri, éminent membre du clergé autrefois désigné comme successeur de Khomeini avant d'entrer en dissidence. «Je reproche (au gouvernement) de tirer parti de la religion musulmane et de l'Imam Zaman (Mahdi) — il les exploite,» a confié Montazeri à The Christian Science Monitor lors une interview en 2005. « Si le gouvernement utilise des slogans religieux et la religion comme instruments (pour accéder au pouvoir), cela provoque une lassitude des gens envers la religion, et c'est mal.»

Certains experts en sciences politiques, comme Michael Desch, avancent cependant que même un dirigeant iranien adhérant sincèrement aux croyances messianiques trouvera toujours de bonnes raisons de suivre les préceptes de la realpolitik. Ces analystes expliquent que le vaste arsenal nucléaire d'Israël suffit par exemple à dissuader les dirigeants iraniens de déclencher une première salve contre l'Etat juif — tout comme la perspective de millions de morts a dissuadé des dirigeants aussi marginaux que Mao Zedong d'initier un conflit nucléaire. Ceci dit, étant donné les sombres discours de Téhéran, difficile de reprocher aux Israéliens de se demander si les leaders iraniens prendront sur eux d'avancer la date de l'apocalypse de quelques années.

Christian Caryl

Traduit par Bérengère Viennot

Image de Une: Représentation d'un chevalier de l'Apocalypse, Christian Charisius/REUTERS

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