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«Logan Lucky», un film sur l'Amérique de Trump plus ambigu qu'il n'y paraît

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 02.11.2017 à 14 h 09

Chez Soderbergh, les laissés-pour-compte peuvent gagner, mais jamais autant que les entrepreneurs de spectacles.

Channing Tatum et Adam Driver dans «Logan Lucky» de Steven Soderbergh (StudioCanal / Fingerprint Releasing).

Channing Tatum et Adam Driver dans «Logan Lucky» de Steven Soderbergh (StudioCanal / Fingerprint Releasing).

La semaine dernière, le magazine The Atlantic publiait un long article intitulé «Sur les safaris dans l'Amérique de Trump», racontant comment des think tanks, des journalistes, des politiques en herbe se lancent dans des expéditions à la rencontre de cette espèce méconnue, mais pourtant répandue: l'électeur du 45e président des États-Unis. On peut désormais ajouter un safari de plus, cette fois-ci sur les écrans de cinéma: Logan Lucky de Steven Soderbergh, à la fois la meilleure comédie américaine de l'automne et un film très politique.

Ses héros, les frangins Logan, remarquablement interprétés par Channing Tatum et Adam Driver, vivent au cœur de «Trumpland», dans le comté de Boone, en Virginie occidentale. La population y est blanche à 99% et trois quarts des votants ont choisi le bulletin Trump le 8 novembre 2016 –il y a vingt ans, cette même terre, depuis durement frappée par la crise des industries lourdes et de l'extraction minière, votait Bill Clinton à près de 70%...

Trump avant Trump

 

C'est l'Amérique de Trump telle qu'on veut la voir dans nos clichés. On aime y chanter «Take Me Home, Country Roads» du folkeux John Denver (que le candidat républicain utilisait d'ailleurs en musique d'entrée de ses meetings là-bas). Des mecs massifs coiffés de casquettes conduisent des pick-up, se biturent à la bière et aux shooters dans des bars isolés et passent leur dimanche dans des fêtes foraines. Ils ont un jour rêvé grand (devenir un quaterback vedette) ou se sont imaginés en héros (s'engager en Irak) avant de revenir à la case départ, un bras ou des illusions en moins.

La réception du film par la presse populaire a pu reproduire jusqu'à la caricature des clivages politiques: le New York Daily News (anti-Trump) l'a salué tandis que le New York Post (son quotidien préféré) a estimé qu'il prouvait que Hollywood ne comprenait pas le pays profond. Soderbergh, pourtant, n'a pas manqué de remarquer que le film avait été tourné avant l'élection de Trump et que le scénario datait de 2014. Ça serait oublier que les racines du trumpisme étaient là avant la candidature de Trump lui-même et, à ce titre, Logan Lucky nous délivre au moins trois messages sur l'Amérique qui l'a vu l'emporter: un message optimiste, un message ironique, un message pessimiste.

À qui voler?

 

Après la victoire de Trump, les analystes se divisaient en gros en deux camps: ceux qui voyaient dans les électeurs de Trump des mâles blancs racistes et sexistes (les «déplorables» visés par Hillary Clinton) et ceux qui estimaient que lesdits électeurs manifestaient par leur vote leur «anxiété économique» sans souscrire à tous propos de leur candidat.

Anxieux, Jimmy Logan (Channing Tatum) aurait des raisons de l'être: au début du film, il se fait virer de son emploi car il n'a pas dévoilé à son employeur qu'il souffrait d'une blessure chronique à la jambe avant le début de son contrat, ce qui pose des problèmes d'assurance (un sujet qui crée régulièrement la polémique aux États-Unis lors des discussions sur la réforme du système de santé). Jamais pourtant Logan Lucky ne parle de cette situation avec misérabilisme ou ne la transforme en carburant d'une rage meurtrière: ses personnages se débrouillent, voilà tout, au besoin en se transformant en Robin des bois à leur profit.

C'est le deuxième message du film: plutôt que blâmer le voisin, à qui voler? Aux riches. En l'occurrence partir avec la caisse d'un mille bornes géant, le Coca-Cola 600, une course de Nascar. Soit l'un des sports dont le public est le plus trumpien et dont le président a d'ailleurs fait un exemple de patriotisme lors des récents mouvements de protestation du sport américain.

«On voit un groupe de personnes qu'on pourrait considérer comme des dominés combattre une industrie, et l'emporter dans un système qui les maintient habituellement dans la pauvreté», notait pendant la promotion du film l'actrice Riley Keough.

Le spectacle gagnera toujours

 

Suprême ironie, alors que Trump a clamé pendant toute sa campagne qu'il voulait «assécher le marais» (drain the swamp) de la politique américaine, c'est précisément le modus operandi que nos héros retiennent: avec des pompes, ils aspirent et détournent de sa trajectoire l'argent récolté durant l'événement, censé s'écouler des caisses jusqu'à une chambre forte via des tuyaux.

Si l'on s'arrêtait là, Logan Lucky résonnerait comme une victoire de l'individu sur le système, mais ce n'est pas le cas: c'est la troisième leçon, la plus pessimiste. Sourire onctueux aux lèvres, le propriétaire du circuit de course explique aux agents du FBI qui mènent l'enquête qu'il ne tient pas à ce qu'elle s'éternise: de toute façon, il a été indemnisé par son assurance et pourrait même réaliser un profit, puisqu'on ne connaît pas avec exactitude la somme dérobée.

Les cambrioleurs ont gagné; lui aussi, et il continuera. «Nous avons l’impression de vivre dans un casino géant, même si certains d’entre nous savent très bien qui sont les gagnants dans un casino: jamais les joueurs!», constatait récemment Soderbergh dans Le Parisien. Dans l'Amérique de 2017, à la fin, ce n'est pas la loi qui gagne, ce sont les entrepreneurs de spectacle. Comme Trump.

Ce texte est paru dans notre newsletter hebdomadaire consacrée à la crise de la démocratie. Pour vous abonner, c'est ici. Pour la lire en entier: 

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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