Culture

Comment Stephen King s'est plongé dans l'enfer des violences faites aux femmes

Lucile Bellan et Thomas Messias, mis à jour le 01.11.2017 à 16 h 03

Dans «Jessie» et «1922», fraîchement adaptés par Netflix, des femmes étaient victimes du comportement oppressif et violent des hommes de leur entourage. Un thème récurrent dans l'œuvre de Stephen King, qui doit son intérêt et sa profonde connaissance du sujet à l'éducation féministe dispensée par Tabitha King, également romancière, qu'il épousa en 1971.

«Jessie», adaptation pour Netflix du livre de Stephen King.

«Jessie», adaptation pour Netflix du livre de Stephen King.

Au sein de l’œuvre de King se dresse (entre mille autres choses) ce qui est souvent décrit comme sa «trilogie féministe»: trois livres parus entre 1992 et 1995 dans lesquels des femmes brisées par les hommes se voient confier les premiers rôles. La trilogie s’ouvre avec Jessie (Gerald’s game en VO), qui vient d’être adapté en long métrage pour Netflix par le réalisateur Mike Flanagan (avec Carla Gugino dans le rôle-titre). Suivront Dolores Claiborne et Rose Madder

La plateforme SVOD a également mis en ligne ce mois-ci le film Original 1922, autre adaptation de l'auteur américain autour d'une histoire de féminicide réalisée par Zak Hilditch, avec Thomas Jane (Hung) dans le rôle principal, et Molly Parker (House of cards) dans celui d’Arlette, son épouse bientôt assassinée.

Pourtant, aborder ces histoires n'avaient rien d'évident pour le jeune écrivain débutant qu'était Stephen King au début des années 1970. Dans Écriture –Mémoire d'un métier, une autobiographie en forme de réflexion sur son métier parue en 2000, il raconte que la première mouture de Carrie, roman qu’il commença à écrire en 1972 autour d’une adolescente perturbée et douée de télékinésie harcelée par ses camarades lui posait plusieurs problèmes:

«Le premier et le moins important était que l’histoire ne m’affectait pas sur le plan émotionnel. Le deuxième, un peu plus important, était que je n’aimais pas beaucoup le personnage principal. Carrie White me faisait l’effet d’une gourde passive, d’une victime résignée. Les autres filles lui jetaient des serviettes hygiéniques et des Tampax à la figure en psalmodiant “Bouche-le ! Bouche-le!” et je m’en fichais. Le troisième, plus important encore, était que je ne me sentais pas à la l’aise avec une distribution faite uniquement de filles. Je venais d’atterrir sur la planète Femme, et une incursion dans le vestiaire désert de Brunswick High datant de plusieurs années était une aide à la navigation bien mince. J’écris toujours mieux quand ça se passe dans l’intimité, dans un contact sexy, peau contre peau. Avec Carrie, j’avais l’impression de porter une combinaison de plongée que je n’arrivais pas à retirer.»

Carrie ressuscitée

King raconte avoir jeté les premières pages de Carrie à la corbeille, persuadé d’être incapable de boucler de façon convaincante cette histoire. C’était sans compter sur sa femme Tabitha, qui sauva ces pages du broyeur et le convainquit de reprendre et terminer ce roman. La raison de l’insistance de Tabitha King? L'envie dévorante de connaître la fin, ni plus ni moins.

Si l’écrivain est finalement parvenu à boucler Carrie, qui devient en 1974 son premier roman édité, c’est avec l’aide méticuleuse de celle qui l’épousa en 1971, deux ans après leur rencontre à la fac de lettres du Maine. D’après King, c’est à la faveur de nombreuses discussions avec sa femme qu’il parvint à briser les barrières qui le tenaient à distance de ses personnages féminins. Gros carton à sa sortie –avec notamment 1,3 million de livres de poche vendus en 1975), adapté en 1976 par Brian de Palma, Carrie a permis à son auteur de devenir un écrivain qui compte (lui qui n’avait vendu jusque-là que quelques nouvelles) et de gagner en assurance.

Jessie

Briser le cercle de la violence

Dans Jessie, King décrit comment une femme, menottée à son lit par son mari dans le cadre d’un jeu sexuel auquel elle n’a pas consenti, finit par vivre un autre type de calvaire suite à la crise cardiaque de son époux. Seule dans une grande maison au milieu de nulle part, Jessie tente de s’en sortir tout en voyant remonter en elle les souvenirs refoulés d’attouchements commis sur elle par son propre père durant une éclipse solaire. Ces longues heures de solitude et de détresse lui permettent également de dresser le bilan définitif et peu glorieux de son mariage avec Gerald.

Jessie

Tout au long de Jessie, Stephen King déroule sans concession un ton tragique et ironique: abusée par les deux hommes auxquels elle aurait dû pouvoir apporter toute sa confiance (un père et un mari), Jessie ne devra son salut qu’à un troisième personnage masculin, celui qui au départ était de loin le plus repoussant et le plus terrifiant.

Dolores Claiborne s'intéresse ensuite à une femme de chambre qui décide d’éliminer son mari violent après avoir appris qu’il avait violé leur fille Selena. Afin qu’il y ait aussi peu de témoins que possible, elle choisit d’exécuter son plan durant une éclipse solaire, événement par lequel King relie explicitement ce nouveau roman à Jessie. Les deux femmes connaissent une brève connexion mentale, comme si les vies brisées de l’une et de l’autre ne faisaient temporairement qu’une.

Père violent, mari violeur: Dolores passe sa vie à vivre dans une terreur créée par des hommes animés par un insupportable sentiment de supériorité et de toute-puissance. S’il offre une porte de sortie à son héroïne, King ne se berce pas d’illusions, rappelant à travers le personnage de Selena que les générations de femmes se suivent et se ressemblent, brisées par des hommes trop souvent impunis. À ce sujet, on ne peut que conseiller le film réalisé par Taylor Hackford en 1995, dans lequel Kathy Bates (oscarisée en 1991 pour le kingesque Misery) et Jennifer Jason Leigh font des merveilles.

L'écriture du malaise

 

C’est Rose Madder qui en 1995 clôt la trilogie –entre temps est paru Insomnie, ni le plus célèbre ni le plus mémorable des romans de l’auteur. Stephen King y orchestre la fuite de Rosie, une femme qui tente d’échapper à son tortionnaire de mari après quatorze ans passés à subir coups, morsures et humiliations. Plus riche en fantastique que les deux livres précédents, le roman tourne autour d’un tableau représentant une femme, Rose Madder, qui lui permet d’accéder à un univers parallèle où elle parviendra à se débarrasser définitivement de son monstrueux mari.

À sa manière, Rose Madder est en fait le double de Rosie, lui permettant d'échapper aux griffes de cet homme ultra-violent prêt à multiplier les cadavres pour la retrouver, symbole extrême mais convaincant de la tenacité de ces mâles déterminés  qui prétextent des sentiments passionnés pour mieux tenter d'asseoir leur domination physique et psychologique.

On sait comment fonctionne l’écriture de King quand elle atteint son plus haut niveau (ce qui est très souvent le cas): où que soit placé le curseur entre réalisme et fantastique, c’est un malaise profond qui vient s’installer chez les lecteurs et lectrices. L’envie de tourner les pages vient moins de l’envie de connaître la fin que de celle de s’extirper en même temps que les personnages d’un bourbier fait d’idées noires et d’événements pour le moins traumatisants. Avec, en fin de course, un sentiment de soulagement sur lequel personne ne se fait d’illusion: il est absolument factice et ne permettra pas de mieux dormir les nuits suivantes.

L’amour et la violence

 

Les écrits féminins et féministes de King ne s’arrêtent pas à une simple trilogie: de Charlie à La Petite Fille qui aimait Tom Gordon, de Carrie à Misery, les exemples sont légion. Mais le romancier est également passé par des personnages principaux masculins pour décrire les violences faites aux femmes: Shining en est sans doute l’exemple le plus connu, mais il n’est pas le seul.

Dans la nouvelle «1922», publiée en 2010 dans le recueil Nuit noire, étoiles mortes, le personnage principal est un homme, Wilfred Leland James, paysan du Midwest qui chérit sa terre et son fils Henry, à qui il souhaite transmettre valeurs et patrimoine. Réalisant que sa femme veut vendre, il va rapidement décider de la faire disparaître afin de pouvoir mener à bien son objectif de vie.

1922 décrit huit années de sa vie, narrées sous forme de flashback au sein d’une nouvelle qui prend le temps (plus de 200 pages) pour dépeindre un féminicide et ses conséquences (spoiler: gros retour de karma pour Wilfred et son fils Henry, dont il a fait son complice). Raconté sous la forme d’une lettre écrite par le fermier, 1922 ne fait pas de doute sur ses sentiments vis-à-vis de sa femme:

«La haine que je lui vouais en cette année 1922 était si forte qu’un homme ne peut l’éprouver envers une femme que si l’amour en est partie prenante», écrit Wilfred.

Cette fameuse dichotomie amour-haine, si souvent employée par les hommes voulant se justifier d’avoir battu ou tué leur femme (l’un menant souvent à l’autre), est assez prodigieusement décrite par King. De façon totalement assumée, Wilfred parle d’Arlette en ces mots: «Il y avait une Femme Vulgaire en elle –peut-être même une Catin– et le vin la débridait toujours.» Puis, parlant de leur fils: «Il avait dû voir sa mère –une femme difficile encore qu’aimante parfois– se muer en une tenancière de bordel répugnante instruisant un jeune client inexpérimenté.»

Inverser les rôles

 

Le recueil Nuit noire, étoiles mortes est dédié à Tabitha King («pour Tabby, Toujours»). Romancière et poétesse, elle n’a jamais caché ses profondes convictions féministes. C’est par son biais que son mari a peu à peu pris conscience de l’horreur que constitue le quotidien d’un grand nombre de femmes et la violence du monde dans lequel elles évoluent.

Les témoignages de leurs proches sont unanimes: l’influence de Tabitha King sur la prise de conscience féministe de son mari est indéniable. Dans le livre The Moral Voyages of Stephen King, l’auteur Anthony Magistrale reprend les propos tenus en 1987 par Burton Hatlen, ami et mentor du romancier:

«Tabitha King continue à exercer une énorme influence sur l’attitude de Stephen vis-à-vis des femmes. En outre, le développement progressif de ses personnages féminins doit beaucoup à sa relation avec une épouse féministe.»

Si 1922 ne permet pas à Arlette James de prendre sa revanche sur son mari –morte elle est, morte elle restera–, Stephen King a souvent permis à ses personnages féminins de se venger des hommes violents et abusifs qui ont fait de leur vies de véritables enfers. Cet élément récurrent est lui aussi expliqué dans Écriture:

«Comme je l’ai fait remarquer, BATTUE (OU ASSASSINÉE) PAR UN EX-MARI JALOUX est un titre qui fait la manchette des journaux presque toutes les semaines. C’est triste, mais vrai. Ce que je vous demande, dans cet exercice, c’est de changer le sexe des protagonistes avant d’attaquer votre travail sur la situation; faites de la femme la harceleuse, en d’autres termes, et du mari la victime. Rédigez sans élaborer d’intrigue; laissez la situation et cette inversion inattendue des rôles vous porter.»

Écriture regorge de références explicites à Tabitha King, la première personne à qui il fait lire ses écrits. «Sa réaction positive à des textes difficiles comme Sac d’Os ou pouvant être sujet à controverse comme Jessie fut fondamentale pour moi». Elle est décrite comme une lectrice pointilleuse lui offrant un soutien constant. Dans le monde du féminisme, il existe une phrase, dont on ignore l’identité de l’auteure mais qui revient régulièrement sur le tapis (en témoigne cet article récent de L’Obs): «Derrière tout homme conscient [de ses privilèges, ndlr], il y a une féministe au bout du rouleau qu’il faut remercier.» C’est tout à fait juste pour celui qui manqua de mettre Carrie à la poubelle il y a quarante-cinq ans mais qui, depuis, a sans doute mieux compris et décrit les violences faites aux femmes qu’une immense majorité de ses contemporains.

Lucile Bellan
Lucile Bellan (168 articles)
Journaliste
Thomas Messias
Thomas Messias (135 articles)
Prof de maths et journaliste
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