Culture

«Carré 35», au bout des tortueux chemins de la mémoire

Temps de lecture : 3 min

En enquêtant sur la part d'ombre du passé de sa famille, Éric Caravaca rend sensible les blocages et les éclipses du rapport au passé, au plus près de son histoire personnelle, mais avec des échos bien plus vastes.

Nombreuses sont les manières de rencontrer un film. Certains séduisent d’emblée. Certains sont balisés de signes de reconnaissance, qu’on a plaisir –ou pas– à identifier en chemin. Certains s'ouvrent de prime abord sur un inconnu attirant, qu’on a envie d’explorer.

Avec d’autres, le chemin est plus incertain, il faut du temps pour trouver sa propre place avec les images, les sons et les récits proposés –du temps pendant la projection, parfois même seulement après.


Le début de Carré 35, le deuxième film réalisé par Éric Caravaca surtout connu comme acteur, laisse perplexe. Des voix off (une femme, puis le cinéaste) accompagnent des images d’archives familiales, évoquant un passé au Maroc dans les années 1950, l’arrivée en France à la décolonisation. Une histoire personnelle dont, malgré l’inscription dans un cadre historique, on ne voit pas bien en quoi elle nous regarde.

C’est que Caravaca procède par ajouts de petits blocs de natures différentes, images de ses parents, entretiens tournés aujourd’hui, retour sur des lieux, scènes d’époque tournées pour les actualités filmées ou télévisées.

Un film de fantômes

Cette composition s’ordonne autour d’une absence, et d’un silence. L’absence d’une grande sœur, née chez les Caravaca avant Éric et son frère, le silence sur son existence même, son sort, sa mort à l’âge de 3 ans, en 1963, même son nom.

Carré 35 est donc un film de fantôme –mais tous les beaux films sont d’une manière ou d’une autre des films de fantôme. Mais fantôme de qui? De quoi? De cette petite fille plusieurs fois disparue –de sa famille, du la surface de la terre, de la mémoire familiale.

Mais aussi fantôme du rapport à la présence française en Afrique du Nord, et du départ jamais accepté –y compris du Maroc, où n’eut lieu rien de comparable à la Guerre d’Algérie mais où l’indépendance ne s’est pas faite facilement. Fantôme de «la maladie» (la trisomie) telle que les mœurs d’alors la niaient, l’évacuaient au loin, en dissimulaient jusqu’au souvenir.

Le film ne livre les informations qu’avec parcimonie. Logique: les lumières trop vives font disparaitre les fantômes. Alors que dans l’incertitude temporaire s’élaborent des possibilités, des hypothèses, des assonances avec d’autres histoires connues, vécues.

Peu à peu les indices se rejoignent, les identités se précisent. Cet art du récit n’est pas, ou pas seulement une astuce de conteur: c’est la condition d’accueil des «autres», des étrangers que sont forcément les spectateurs, dans cette recherche d’un homme sur le passé des siens.

C'est-à-dire aussi sur des mécanismes de mémoire et de déni, d'intériorisation et de mise à distance, mécanismes que ses parents, ses proches et lui-même ont activés, mais qui ne leur sont certes pas particuliers. L'histoire est singulière à l'extrême, ce qu'elle mobilise est bien plus partagé.

Caravaca fait résonner l’intime et le collectif, le passé et le présent. La mort est là, celle de son père qui advient pendant le tournage, celle de la petite fille qui repose dans ce carré 35 d’un cimetière de Casablanca.

Repose en paix, petite Christine? Non. Longtemps après, au fil d’autres motivations esquissées, suggérées, la brutalité agit encore.

Accueillir les traces et les mots

Douloureux sans être jamais exhibitionniste ni pleurnichard, le film ne résout ni n’apaise. Mais il accueille. Il accueille les mots, les traces ressurgies presque miraculeusement du néant, parce que quelqu’un s’est avisé de les chercher.

Les souffrances du passé ne sont pas effacées, les violences demeurent. Mais le monde, un monde fait de présent et de passé, de vivants et de morts, est un peu moins mal ajusté, un peu moins chaotique.

Le patient travail de recomposition, où les voix, les visages, les lieux sont activés avec toutes leurs parts d’ombre, volontaires ou pas, aura fait ce travail de cinéma. Et ce monde, qui est le monde personnel, familiale, d’Éric Carvaca, est devenu notre monde commun.


Carré 35

d'Éric Caravaca

Durée: 1h07.

Sortie le 1er novembre 2017

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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