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Plus de 30 ans après, l'affaire des «tueurs fous du Brabant wallon» enfin élucidée?

Sandrine Issartel, mis à jour le 29.10.2017 à 17 h 41

Les «tueurs fous du Brabant wallon» sont responsables des meurtres de 28 personnes, commis entre 1982 et 1985 dans le centre de la Belgique. L'enquête, jusque là au point mort, vient d'être relancée grâce à un témoignage.

Une des victimes du braquage au supermarché Delhaize d'Overijse (Belgique), le 27 septembre 1985. © Stringer / Belga / AFP.

Une des victimes du braquage au supermarché Delhaize d'Overijse (Belgique), le 27 septembre 1985. © Stringer / Belga / AFP.

L’affaire qui a terrorisé la Belgique pendant les années 1980 va-t-elle enfin trouver son épilogue? Entre 1982 et 1983, ceux que la presse a baptisé «les tueurs fous du Brabant wallon» ont fait 28 victimes, dont plusieurs enfants, au cours d’une quinzaine de braquages.

Les gangsters, au nombre de trois, agissaient masqués et armés de fusil d’assaut. Les supermarchés de l’enseigne belge Delhaize ont été leur cible de prédilection, même si des commerces plus modestes ont été également été pris pour cible. 

Deux braquages avant la première victime

Le 13 mars 1982, à Dinant, dans la province de Namur, deux hommes pénètrent dans l’armurerie Bayard et s’emparent d’un fusil de chasse. Pas de victime, juste un vol, mais ce fait divers presque banal semble être le premier épisode d’une longue série. Un témoin les aperçoit et décrit un homme jeune aux cheveux blonds, très grand, et un plus âgé, un peu plus petit.

Le 13 août 1982, c’est l’épicerie Piot de Maubeuge, dans le nord de la France, qui est victime d’un braquage. Un policier est blessé lors de son intervention. Les braqueurs, eux, ont volé du vin.

Aucune victime n'est à déplorer. Du moins jusqu'au 30 septembre 1982. C’était un jeudi. Daniel Dekaise, 27 ans, tient une petite armurerie depuis quatre ans. Sa boutique est située rue de Bruxelles, à Wavre, dans le Brabant wallon. Il est occupé avec deux clients lorsqu’une Volkswagen Santana bleue pile devant son magasin. Deux hommes sortent du véhicule et pénètrent dans la boutique.

«J’ai vu arriver un homme avec sa main dans sa poche. […] Il s’est dirigé vers moi, m’a mis un pistolet dans la figure en me disant: “On ne bouge plus”», se souvient Daniel Dekaise.

L’homme qui venait de faire irruption était suivi d’un autre. «Il a sorti un fusil de chasse de sa gabardine, m’a frappé directement à la figure», raconte le commerçant qui se retrouve à terre, terrorisé, avec ses deux clients.

Des témoins alertent un policier communal qui est en train de distribuer dans le quartier des convocations pour les élections, qui se tiennent dans dix jours. L’agent Claude Haulotte, 33 ans, tente de s’interposer. Il est abattu d’une balle en pleine tête. Les braqueurs prennent la fuite en direction de Bruxelles et blessent deux policiers lors de la course-poursuite à laquelle ils se livreront après avoir dérobé une quinzaine d’armes chez l’armurier.

Le 23 décembre 1982, le concierge de l’Auberge du Chevalier, 72 ans, est ligoté, torturé et tué de six balles dans la tête.

Le 12 janvier 1983, le corps d’un chauffeur de taxi est retrouvé dans le coffre de son véhicule, à Mons, quatre balles dans la tête.

Butins dérisoires

Difficile d’établir un lien entre ces différents braquages qui n’ont, pour l’instant, fait que des victimes isolées. À ceci près que l’on retrouve sur chaque scène les mêmes armes —des fusils Riot gun—, les mêmes véhicules —des voitures ultra-rapides type Golf GTI— et que lorsqu’il y a butin, celui-ci est dérisoire.

Une étape est franchie, d’abord sans victime, lorsque les gangsters commencent à s’en prendre à des supermarchés, et en particulier à ceux de la famille Delhaize.

Le 11 février 1983, une première attaque a lieu au Delhaize de Genval. Deux jours plus tard, c’est le Delhaize d’Uccle qui est pris pour cible. Un client est blessé. Le 3 mars, la bande s’en prend au Colruyt de Hal, un autre supermarché belge. Le gérant est abattu. 

Les bandits ont de quoi tuer et se déplacer —ils ont dérobé des armes et des voitures—, mais il leur manque de quoi se protéger.

Dans la nuit du 10 au 11 septembre, ils pénètrent dans l’usine Wittock Van Landegheim à Tamise, où ils tuent le concierge, blessent sa femme et s’emparent de sept gilets pare-balles fabriqués par l’usine.

Cinq jours plus tard, un homme et une femme sont au volant de leur Mercedes. Ils rentrent de Paris en pleine nuit et décident de faire le plein d’essence à la station-service du Colruyt de Nivelles. Il est 1h26. Pas de chance, les gangsters sont en train d’essayer de pénétrer dans le magasin par l’arrière. Surpris par le couple d’automobilistes, ils ouvrent le feu et les tuent, dissimulant leurs corps derrière des caddys. Les gendarmes arrivent. L’un d’eux sera tué, un autre blessé. Là encore, si le bilan est dramatique —trois morts, un blessé—, le butin est, lui, minime: de l’alcool, de l’huile, de bonbons, des pralines et du café…

Le 2 octobre, c’est le patron du restaurant Les trois canards, à Ohain, qui est tué. Sa voiture, une Golf GTI, est volée.

Le 7 octobre, nouvelle attaque d’un magasin Delhaize. A Bressel, cette fois-ci. «On a cru que c’était le carnaval», se souvient une caissière, faisant allusion aux masques que les brigands ont coutume de porter. Ils étaient trois, se souvient-elle. Le gérant a bien tenté de s’interposer mais ils lui ont tiré une balle en pleine tête.

«Sa figure a éclaté en morceaux», se rappelle-t-elle. «Ils sont venus près de moi, m’ont demandé d’ouvrir ma caisse, mais je n’y suis pas parvenue». L’hôtesse de caisse devra son salut au fait qu’elle soit parvenue à se sauver.

Les deux dernières victimes —du moins le pense-t-on un temps— sont un couple de bijoutiers, le 1er décembre,  à Anderlues. Les commerçants sont abattus et des bijoux de peu de valeur dérobés.

Mobile inconnu

En un an, douze personnes sont tombées sous les balles de ceux que la presse belge a appelés «les tueurs fous du Brabant wallon», sans que personne n’ait la moindre idée de leur identité ni de leur mobile.

«Les auteurs de ses agressions sont des prédateurs», déclarait à l’époque le procureur du roi de Nivelles, Jean Prêtre.

Les hypothèses du terrorisme ou d’actions de mouvements politiques extrémistes ont été envisagées.

«Leur mobile, c’est l’argent», insistait le juge. «Je pense que ce n’est que du gangsterisme».

La Belgique traumatisée s’est même sentie sauvée lorsqu’en novembre et décembre 1983 les membres de la filière boraine, un groupe de malfrats connus en Belgique, étaient interpellés et incarcérés après être passés aux aveux. Un ancien policier communal, Michel Cocu, faisait figure de cerveau présumé. Mais les suspects reviennent sur leurs déclarations. Ils sont libérés en 1984 et 1985.

Après dix-huit mois de répit, les tueries reprennent. Un cran au-dessus. Le 27 septembre 1985, les tueurs frappent coup sur coup à deux endroits. Toujours dans des magasins. Une première fois au Delhaize de Braine-L’Alleud, vers 20h. Bilan: trois morts parmi les clients.

Vingt minutes plus tard, à une vingtaine de kilomètres de là, cinq personnes perdent la vie au Delhaize d’Overijse.

Le 9 novembre 1985, c’est le Delhaize d’Alost qui est attaqué. Huit morts, sept blessés. L’un des assaillants, surnommé «le Killer», est blessé. C’est sans doute la raison pour laquelle le gang ne refera plus jamais parler de lui. 

Un an plus tard, on ne sait toujours rien d’eux si ce n’est qu’ils agissent toujours à trois, masqués, avec les mêmes armes, les mêmes voitures. Les témoignages de rescapés ont permis de surnommer les suspects. Il y a le «Géant», reconnaissable à sa grande taille, le «Vieux» et le «Killer».

Le journaliste du Soir, René Haquin, constate que les hommes appliquent des tactiques utilisées dans certains commandos spéciaux de la police, la gendarmerie ou l’armée. 

Quant au mobile, il est à ce jour toujours inconnu. Certains ont avancé la piste de syndicalistes américains tentant de faire pression sur la famille Delhaize qui possédait à l’époque deux filiales aux États-Unis et comptait s’en séparer. D’autres, la piste de gangsters agissant en faveur d’un trafic d’armes à destination du Liban. La piste de l’extrême droite ou d’une tentative de déstabilisation de l’État sont également évoquées. Ce sont ces deux dernières pistes qui ont perduré, sans toutefois avoir jamais été confirmées. 

Depuis, la filière boraine a été mise hors de cause par les assises de l’Hainaut en 1988.  D’autres gangs ont été visés par des enquêtes, en vain.

L'identité du «Géant» enfin révélée?

Jusqu’à mardi dernier où, à l’occasion d’une émission télévisée diffusée par la chaîne de télévision flamande, le témoignage d’un homme a ramené l’affaire sur le devant de la scène.

L’homme, qui a témoigné anonymement, a affirmé que son frère décédé en 2015 lui aurait confié, sur son lit de mort, faire partie de la bande des tueurs du Brabant.

Selon lui, il pourrait s’agir très certainement du Géant.

«Je reconnais d’abord ses lunettes. Cette physionomie», rapporte la Libre Belgique. «Au début, je l’ai ignoré, ça ne pouvait pas être mon frère. Mais aujourd’hui, je suis formel: c’est mon frère», a-t-il ajouté. 

D’après la presse belge, le frère décédé, un ancien gendarme d’Alost, aurait appartenu à l’unité spéciale groupe Diane. Le fondateur de cette unité d’élite reconnaît d’ailleurs des similitudes entre les techniques enseignées dans son commando et celles appliquées lors des tueries de la bande du Brabant. Le suspect en aurait fait partie de la fin des années 1970 au début des années 1980, remercié après un incident de tir.

Son nom était apparu dans  l’enquête mais il n’aurait jamais été interrogé. Un enfant, victime miraculée des tueurs, avait pourtant cru reconnaître le Géant lorsqu’il a croisé l'ancien gendarme en venant témoigner dans le commissariat d’Alost où il travaillait.

«Nous avons vérifié son emploi du temps et, lors des braquages des 27 septembre 1985 et 9 novembre 1985, ce gendarme belge était en inaptitude de travail, il s’était blessé au pied et il boitait, ce que des témoins avaient remarqué lors de ces attaques», a déclaré le procureur général de Liège, Christian de Valkeneer, estimant cette piste «intéressante» et «crédibilisée». «On note une grande similitude entre le portrait-robot et le suspect, sur lequel nous avons de fortes présomptions qu’il ait commis ces faits», a-t-il ajouté. 

Un autre élément, révélé seulement jeudi par le procureur général, a également permis de rouvrir le dossier: en mai dernier, des adolescents ont découvert, dans le canal Bruxelles-Charleroi à Ittre, deux boîtes métalliques portant l’inscription «gendarmerie». Dans l’une des deux boîtes, un millier de cartouches de 9 mm, un sac plastique contenant un riot-gun et une arme de poing.

Pour l'heure, difficile de dire si ces armes datant des années 1980 ont pu servir aux tueries de la bande du Brabant, mais des pièces en lien avec elles ont été jetées et découvertes en novembre 1986 au même endroit. Le sondage par les hommes de la Protection civile qui a eu lieu jeudi n’a pas permis de nouvelles découvertes, mais les objets trouvés doivent encore être expertisés.

«Il y a des gens qui savent et qui, un jour, libèreront leur parole. Le temps qui passe est un ennemi mais il faut savoir en faire un allié dans cette enquête», a déclaré le procureur général de Liège Christian de Valkeneer, avant de lancer «un appel à la vérité, car cela fera du bien à ce pays. Cette série de meurtres sanglants reste dans la mémoire collective belge». 

 

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (19 articles)
Journaliste
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