Culture

«Ex Libris», exploration d'une utopie réelle au cœur de l'Amérique

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 01.11.2017 à 8 h 03

Le nouveau documentaire de Frederick Wiseman transforme la description du fonctionnement formidablement varié de la bibliothèque publique de New York en voyage extraordinaire au sein de la démocratie en acte.

Le bâtiment principal de Bibliothèque

Le bâtiment principal de Bibliothèque

On dit, et on a raison, que Frederick Wiseman est un cinéaste qui réalise des documentaires sur les grandes institutions américaines. On a raison même si c’est réducteur: il a aussi tourné des fictions, filmé ailleurs qu’États-Unis, etc.

Avec Ex Libris, The New York Public Library, le réalisateur ajoute donc un nouveau chapitre à cette description commencée il y a cinquante ans avec l’hopital psychiatrique (Titicut Follies) et jalonnée de 40 films.

 


Sauf qu’on n’a presque pas dit ce que fait Wiseman, et très particulièrement ce nouveau film. Oui, il documente le fonctionnement de lieux qui organisent la vie collective de son pays.

 

Une histoire, une idée, un monde

Mais ce faisant, il raconte des histoires, il rend visible des idées, et il donne accès à un monde. C’est vrai de tous ses films, c’est éclatant dans celui-ci.

Sommet incontestable d’une œuvre exceptionnelle, Ex Libris s’approche doucement, s’assoit dans l’ombre, écoute. Un homme parle, de science et de croyance, sa présence autant que sa parole explicitent une des missions de la librairie publique. C’est émouvant et un peu formel. N’importe.

C’était juste un point d’entrée, dans un univers en expansion, dont le film ne va cesser de déployer les multiples dimensions, de rendre sensible l’infinie variété des émotions, pensées, défis, joies et conflits.

Mieux, comme tout film digne de ce nom, il en suggère bien davantage: Ex Libris dure 3h20, et il ne cesse de distiller l’envie qu’il dure le double, de rendre sensible combien davantage se joue dans la pièce d’à côté, avec cette  femme qui passe dans le couloir et qu’on aurait pu accompagner, dans les lieux où on n’est pas allé.

Patience, un des deux lions qui gardent l'entrée de la Bibliothèque (l'autre s"appelle Fortitude)

Les lieux? Beaucoup connaissent le bâtiment principal de la Bibliothèque publique de New York, avec ses lions de pierre. Même ceux qui ne sont jamais allés  au coin de la 5e Avenue et de 42nd Street à Manhattan y sont entrés grâce à de multiples films –Le Port de la drogue, Diamants sur canapé, Ghostbusters, Sex and the City, The Wiz, L’Affaire Thomas Crown, L’Honneur des Prizzi, À la rencontre de Forrester, au moins deux Spiderman… et bien sûr Le Jour d’après dont elle est le décor principal.

C’est là que ça commence, mais après… Après, selon des stratégies de narration et de composition qui sont la signature de ce cinéaste, Wiseman emmène dans la diversité des endroits, des enjeux, des présences humaines qui y cohabitent et qui transforment ce qu’on appelle «une institution» en un univers.

Comprendre ce qu'est une institution

C’est, au-delà de la particularité et de la diversité de ce qu’on rencontre –des problèmes politiques, économique, technologiques, artistiques, architecturaux, des enthousiasmes et des épuisements, la misère et la passion, des visages, des gestes, des matières, le passé long et l’avenir qui s’esquisse– un des apports les plus impressionnants du film: donner à comprendre, de manière sensuelle, dramatisée, ce qu’est une institution, un dispositif concernant la collectivité dans sa complexité et son hétérogénéité.

On y verra les usagers et les employés, les objets rares et précieux et le commun de la culture, les bases de l’information et de l’éducation mis à disposition. On y approchera le chantier de la numérisation d’un temple historique du print.

On y profitera de cette élégance utile qui est une des marques du style de Wiseman (le style c’est l’homme): quand quelqu’un a quelque chose à dire, on l’écoute. Quand il y a un morceau de musique, on l’écoute aussi, en entier. Tout le contraire du saucissonnage goujat, méprisant pour ceux qui sont filmés comme pour ceux qui regardent le film, qui est la marque de la plupart des documentaires, sans parler de la gougnafière télévision.

L'art de filmer les réunions

On y verra aussi ce pour quoi Wiseman a développé un savoir-faire unique (notamment depuis Berkeley): son talent à rendre passionnantes des réunions de travail. Des gens discutent, argumentent, décident, s’engueulent.

Et là se joue de l’amour et de la peur, de la pensée et du courage, des alliances et des découvertes. C’est Shakespeare et La Guerre des étoiles, mais appliqués à des choix de tous les jours.

Partout dans la ville

Et ce n’est pas fini! Parce que la Public Library de New York, ce n’est pas un bâtiment, ni 10, ni 25 mais 91. 91 lieux différents, par leur vocation, leur implantation locale, leurs pratiques, leurs publics. Partout dans l'immense métropole newyorkaise.

Ce sont des lieux voués aux livres bien sûr, à la mise en accès des savoirs et des plaisirs de la lecture biens sûr, mais aussi à la musique, à la danse, au théâtre, au cinéma.

Et encore à l’accompagnement scolaire, à l’assistance aux personnes en grande difficulté, aux enfants, aux personnes âgées, aux handicapés, aux SDF, aux immigrés… Ce sont, d'abord, des lieux voués aux gens.

Et là, Ex Libris, suivant un certain nombre de fils (bien d’autres auraient été possibles), raconte encore autre chose. Rien moins que la démocratie américaine en acte.

L'anti-Trump absolu

Non pas ce qu’est effectivement la démocratie aux Etats-Unis, pour une grande part un leurre ou un bricolage d’imperfections et de malfaçons, mais ce qu’elle a voulu être et raconté au monde qu’elle était. Et ce qu’elle est effectivement, parfois.

La New York Public Library filmée par Wiseman, c’est l’anti-Trump absolu : la recherche du bien commun, l’intelligente association de politiques publiques et d’initiatives privées, l’inlassable community building, la reconnaissance des puissances de l’esprit et du rôle politique du sensible, le parti-pris de la générosité, de l’exigence et de la précision.  C'est... pas mal.

Ex Libris
- The New York Public Library

de Frederick Wiseman

Durée: 3h17.

Sortie le 1er novembre 2017

Séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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