France

Et si on changeait la société de l'intérieur (sans en avoir l'air)?

Titiou Lecoq, mis à jour le 27.10.2017 à 11 h 17

Dépassé le temps des mobilisations pour de grandes idées, aujourd'hui, on essaie d'abord de changer le monde à notre petite échelle, en jouant notamment du porte-monnaie pour soutenir des projets qui nous touchent plus directement.

La tirelire | Philip Brewer via Flickr CC License by

La tirelire | Philip Brewer via Flickr CC License by

À une époque pas si lointaine, quand on nous parlait financement participatif, on nous présentait les investisseurs comme des Pascal Nègre en puissance, avec les mêmes goûts de chiottes. (Rappelons que c’est le financement participatif qui nous a infligé Grégoire.) Désormais, je me demande si ce ne sont pas les Bakounine du XXIe siècle. 

Il y a quelques mois, j’ai été contactée par Réjane, elle voulait me parler de l'entreprise de fabrication de doudous faits en France qu'elle venait de lancer. Elle a dû faire appel au financement participatif parce que «c'est le 100% français qui pose soucis, les banques sont frileuses car nos marges sont faibles et ne permettent pas de faire beaucoup de marketing. Et ulule permet de faire et du financement et de la com. On fabrique des peluches en Bretagne et on fait un crowfunding pour fabriquer notre nouvelle collection. Démoralisant, non? Une des seules entreprises de fabrication de peluche en France et on doit faire appel aux dons.»


Le financement participatif permet donc de contourner le système bancaire traditionnel qui attend des marges conséquentes. On retrouve cette dimension dans nombre de projets. Pour faire du beurre bio par exemple

«Les banques sollicitées n'ont pas voulu financer notre projet. L'une d'elles a toutefois accepté de financer 10 hectares que nous louons actuellement. Pour rendre ce projet viable, il nous manque donc un peu de soutien!!»

Ou pour acheter une ferme

Le service public s'y met aussi

 

Mais ce qui m’intrigue le plus, depuis un an, c’est l’inflation d’appels à contribution pour des missions dont on pourrait penser qu’elles relèvent du secteur public. Par exemple, les écoles. Pas des établissements privés. Des écoles publiques. Suite à l’expérience menée par Céline Alvarez, des profs ont décidé de ne pas attendre que le ministère envisage de se bouger un jour une fesse. Ils et elles se sont payées avec leurs deniers personnels une formation Montessori. Mais le matériel coûte cher pour transformer leurs classes, environ 5.000 euros. Comme l’expliquent ces quatre enseignants d’une maternelle de Soissons classée en REP+

«Nos possibilités de financement dépendent du budget que la mairie nous octroie annuellement, soit entre 500 et 600 euros par classe en fonction du nombre d'élèves. Entre la moitié et les deux tiers de cette somme sont utilisés pour du matériel dit “consommable” (cahiers, peinture, crayons/feutres, feuilles...) et des livres.» 

Alors, ils créent une cagnotte ulule. Et ils sont loin d’être les seuls, au sein de maternelles, à décider de se lancer dans cette transformation.


C'est comme si une partie de la société tentait de se réorganiser en douceur, autrement, sans attendre l’État. Il ne s’agit pas de faire sécession, de renverser les structures. Ce n’est pas théorique, on ne passe pas son temps à des réunions en se demandant si le capitalisme est un horizon indépassable ou si la situation est objectivement révolutionnaire. On n’attend pas d’hypothétiques lendemains qui chantent.

On vit dans la société, on joue le jeu minimum, on paye les impôts, on vote ou pas, mais d'une certaine manière, on prend la tangente. On décide de changer la société de l’intérieur. En ce sens, les mobilisations actuelles de parents d’élèves sont très révélatrices. Un peu partout en France, des parents manifestent contre telle usine potentiellement toxique, pour l’hébergement d’élèves sans domicile fixe, pour l’ouverture d’une nouvelle classe. Ce sont des actions ponctuelles. On ne manifeste pas pour l’enseignement en général. De même, on participe à un supermarché coopératif.

Où est la limite?

 

On se recentre sur le local. Non seulement dans sa consommation (les locavores) mais dans son financement et son engagement. Il y a un mouvement de la société qui tend à revenir au niveau personnel. (En ce sens, mon livre sur le ménage s’inscrit dans cette veine, changer le monde par le petit bout de la lorgnette, par l’immédiat, le quotidien.) Comme ces gens qui aident des migrants de façon illégale, le fameux «délit de solidarité», et qui le font à titre individuel. Il s’agit d’une atomisation des luttes.

On peut y trouver beaucoup d'explications, mais il est frappant que depuis plusieurs années, les récits qu'on affectionne sur la Seconde Guerre mondiale, ce sont ceux d'individus menant seuls leur propre résistance. «Celui qui sauve une vie, sauve l'humanité entière Le discours écologiste a aussi beaucoup insisté sur la dimension individuelle de l’engagement, la possibilité de sauver la planète en recyclant son ampoule.

Mais cette semaine, j’ai reçu ce mail du palais de la découverte:
 

Et là, je tiens à dire que ça devient inquiétant.

On ne va pas pouvoir tout financer. C’est-à-dire qu’on ne va pas pouvoir payer nos impôts directs et indirects, et participer à l’achat de matériel Montessori, et aider à financer la production de beurre local et contribuer à l’achat d’un algographe par un musée national. Jusqu’à quel point les initiatives personnelles peuvent-elles remplacer les politiques publiques? Le problème c’est qu’on a le soupçon permanent que l’argent donné à l’État n’est pas correctement employé. Le financement participatif permet de choisir quelle politique on va encourager (une agriculture bio, des pédagogies alternatives, du made in France) et donc de reprendre le pouvoir –ce que le choix de nos gouvernants, via les élections, ne permet plus.

Ce retour au local pose évidemment une autre question, celle de l’inégalité puisque chacun va donner en priorité pour son réseau géographique. On va financer le passage au Montessori de son école de quartier plutôt que d’un établissement à l’autre bout de la France. Si on retourne au niveau local, on ne peut plus redistribuer au niveau national pour rééquilibrer les inégalités. 

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq. Pour vous abonner c'est ici. Pour la lire en entier:

 
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