Sports

Gérone, le petit club catalan indépendantiste qui monte, qui monte...

Antonin Vabre, mis à jour le 30.10.2017 à 7 h 02

En quatrième division il y a une décennie, le club de football de Gérone a fait tomber le Real Madrid au surlendemain de la proclamation d'indépendance du Parlement. Et partage avec son rival et voisin du FC Barcelone des sympathies indépendantistes affirmées...

Les joueurs de Gérone se congratulent après un but de leur milieu de terrain Cristian Portugues contre le Real Madrid, le 29 octobre 2017. JOSEP LAGO / AFP.

Les joueurs de Gérone se congratulent après un but de leur milieu de terrain Cristian Portugues contre le Real Madrid, le 29 octobre 2017. JOSEP LAGO / AFP.

Deux jours après la proclamation de l'indépendance catalane par le Parlement régional, la lutte entre le pouvoir central espagnol et la Catalogne s'est déplacée pendant quatre-vingt-dix minutes sur un terrain de football. Dimanche après-midi, le «petit» club catalan de Gérone, quinzième de Liga avant le match, a battu dans son stade le Real Madrid par deux buts à un. Si le match a été disputé dans une ambiance apaisée en tribunes comme sur le terrain, les drapeaux catalans ont rivalisé avec ceux de l'Espagne déployés par les fans madrilènes et, comme souvent en ce moment au stade municipal de Montilivi, des chants indépendantistes ont jailli après précisément dix-sept minutes et quatorze secondes de jeu –une référence à 1714, année de la conquête de Barcelone par le roi Philippe V d'Espagne.

L'ancien maire de la ville a salué d'un tweet à double sens ce succès historique: Carles Puigdemont, devenu depuis président du gouvernement catalan et chef de file des sécessionnistes, a estimé que cette victoire sur le double champion d'Europe en titre constituait «un exemple et une référence pour beaucoup de situations». Pendant que Marca, le principal quotidien sportif espagnol, surfait sur l'ambiance référendaire en titrant ironiquement «Le Real Madrid vote non au championnat»...

Gérone avait déjà, mi-août, tenu en échec 2-2 l'autre grand club de la capitale, l'Atletico, pour son premier match dans l'élite du football espagnol. En mai dernier, un nul à domicile contre Saragosse avait assuré une montée historique au club, après 77 ans d'existence. Pelouse envahie, des dizaines de milliers de personnes dans les rues... À cent kilomètres au nord de Barcelone, toute une ville avait fêté cette incroyable accession.

«Nous avons conscience d'avoir fait l'histoire et nous sommes fiers de l'objectif atteint. Avec le travail quotidien, on en oublie un peu tout ce qu'on a accompli», nous expliquait fin septembre Quique Carcel, directeur sportif d'un club qui a grandi à son rythme –il était encore en quatrième division il y a une décennie. Le latéral droit Pablo Maffeo, 20 ans, s'en souvient lui très bien: «Un moment inoubliable, le meilleur que j'ai vécu dans ma jeune carrière. La saison d'avant, ma première ici, je jouais peu. Cette montée m'a enlevé une épine du pied, c'était extraordinaire.» Et d'autant plus inoubliable que le club avait raté l'accession les deux saisons précédentes, notamment en s'inclinant 4-1 à domicile face à Saragosse en demi-finale des barrages d'accession en juin 2015 après une victoire 3-0 au match aller... et alors qu'un but encaissé dans les arrêts de jeu de la dernière journée de championnat l'avait déjà privé de son billet direct pour l'élite.

«In-inde-indepedència!»

Avec l'entrée de Gérone dans l'élite, la Catalogne s'est trouvée un nouveau derby, entre indépendantistes celui-ci. Car si le célèbre derby Barça-Espanyol est souvent perçu comme une opposition entre pro-Catalans (le Barça) et pro-pouvoir central –le RCD Espanyol de Barcelona a été ainsi nommé car le Barça, créé par le Suisse Joan Gamper, n'acceptait pas les joueurs non-catalans–, l'identité indépendentiste du club géronais ne fait aucun doute. Poussez la porte d'un bar à Barcelone, on vous accueillera généralement en espagnol, voire parfois en anglais. Ici, dans la capitale de la province de Gérone, une des quatre qui forment la communauté autonome de Catalogne, on parle le catalan.

Le 23 septembre, à quelques heures d'une large victoire du Barça (0-3), les supporters des deux équipes s'étaient réunis pour boire quelques verres ensemble, à l'image de Marc côté Gérone et Adria chez les Blaugranas: «On est amis dans la vie, on se sépare juste le temps du match», résumait le premier. Tous unis par la Senyera, le drapeau catalan rayé rouge et jaune. Au pied d'un de ces oriflammes sur lequel était écrit «La Catalogne n'est pas l'Espagne», ils se sont chauffés la voix aux cris de «In-inde-indepedència!». Francesc, fan du Barça, y a vu un jour historique «pour deux raisons. D'abord, c'était la première fois que ce derby avait lieu en première division. Ensuite, avec les problèmes que nous avons en Catalogne, on s'est réunis pour lutter ensemble pour l'indépendance».

Le soir du match, Jordi avouait: «Je suis socio du Barça mais supporte aussi Gérone. C'est où je vis et c'est la plus petite des deux équipes.» Pareil pour Albert: «Il y a beaucoup plus d'amitié que de rivalité, le coeur est partagé entre ces deux clubs. Mais tous à 100% derrière la Catalogne.» Symbole de cette unité, l'hymne catalan et les slogans pro-indépendance alors repris en choeur, à une semaine du référendum, dans les tribunes locales comme visiteuses, devant un Carles Puigdemont content de cette aubaine du calendrier.

Antichambre de Manchester City

Le FC Barcelone est souvent montré du doigt en Espagne pour ses positions pro-indépendantistes, affichées notamment par l'ancien président Joan Laporta ou le défenseur central Gerard Piqué. Début octobre, le président de la Ligue nationale de football, Javier Tebas, annonçait ainsi qu'«en cas d'indépendance, les clubs qui soutiennent cette indépendance seraient expulsés du championnat national». Dans cette partie de poker menteur qui relève plus de la politique que du sport, l'arrivée de Gérone en première division tombe à point nommé pour les Blaugranas. Si les menaces de Tebas se réalisaient, la Liga perdrait peut-être un autre futur grand, car le club est actuellement en profonde mutation du fait d'un phénomène bien éloigné du nationalisme catalan: la mondialisation financière du football.

Quatrième ville de Catalogne avec 100.000 habitants, Gérone semble être devenue l'antichambre idéale pour faire grandir des joueurs. C'est du moins ce qu'ont pensé les dirigeants du club anglais de Manchester City qui, depuis quelques années, prêtent au petit club catalan des joueurs afin qu'ils s'y aguerrissent. À l'origine de cette initiative, le duo Ferran Soriano-Txiki Begiristain, anciens de la maison Barça, désormais directeur exécutif et directeur sportif du club anglais.

Parmi les joueurs envoyés en Catalogne, on compte Pablo Maffeo, prêté pour la troisième saison consécutive à Gérone: «C'est une sécurité de savoir qu'ils vont continuer à suivre mon évolution ici, ils ne t'oublient pas, tu te sens valorisé. City nous soutient, on sait qu'ils sont derrière, c'est un projet ambitieux. Et si tu es dans une mauvaise passe, il y a d'autres joueurs de City prêtés, on en parle, ça aide.» Ils sont en effet quatre autres dans son cas: Aleix Garcia (20 ans), en manque de temps de jeu en Angleterre, le Brésilien Douglas Luiz (19 ans), le Nigérian Olarenwaju Kayode (24 ans), acheté à l'Austria de Vienne en août et prêté le lendemain aux Espagnols et le Colombien Marlos Moreno (20 ans), acheté au Deportivo La Corogne pour filer lui aussi rapidement sur la Costa Brava. Des recrutements étrangers qui n'empêchent par ailleurs pas le club d'aligner régulièrement cinq ou six titulaires catalans. «Tout le monde est gagnant, résume l'entraîneur Pablo Machín. Gérone en profite s'il y en a un qui fait une bonne année ici, les joueurs ont du temps de jeu, poursuivent leur évolution. Et ils alimentent leur rêve: jouer un jour pour Manchester City.»

Après l'élite, un jour l'Europe?

Une collaboration qui ne doit rien au hasard. Manchester City appartient au cheikh Mansour bin Zayed Al-Nahyan, membre de la famille royale d'Abou Dhabi (EAU). Cet été, le cheikh est passé à la vitesse supérieure: en achetant 44,3% des parts du Girona FC, il a ajouté un nouveau club à sa Holding, le City Football Group, qui comprenait déjà, en plus des «Citizens», le New York City FC, le Melbourne City FC et les Yokohamas Mariners, au Japon. Et les autres parts? 11,6% appartiennent aux socios et les autres 44,3% ont été achetés par le Girona Football Group, une société appartenant à Pere Guardiola, le frère de Pep Guardiola.

Le directeur sportif Quique Carcel ne retient que le positif de ces montages économiques, comme l'agrandissement de la capacité du stade de 9.000 à 13.500 places. «Nous sommes au début de cette relation, chaque jour nous avons la certitude de grandir avec eux. Cela va nous permettre d'aller plus vite en terme de structures. Leurs intérêts et nos intérêts se sont croisés. Même si nous savons que leurs objectifs et les nôtres sont différents, tout comme nos championnats. Mais c'est bien d'avoir ces jeunes dans notre effectif.» Des jeunes qui, comme le disait Pablo Machín, ne s'imaginent pas rester à long terme. Pablo Maffeo a déjà goûté au maillot des Skyblues trois fois: soucieux de sa communication, il préfère expliquer prosaïquement que sa tête «est au Girona pour toute la saison».

Le maintien en Liga est le maître-mot dans la bouche de Quique Carcel, qui a pu constater que le City Football Group a tenu sa parole en affirmant que l'équipe dirigeante en place ne serait pas remaniée. Mais si jamais, en grandissant, le club accédait un jour aux compétitions européennes? L'article 5 du règlement actuel de l'UEFA sur les compétitions remettrait en cause sa participation en raison de l'identité de son actionnaire principal: «Pour assurer l'intégrité des compétitions, [...] aucun club participant à une compétition interclubs de l’UEFA ne peut directement ou indirectement détenir ou négocier des titres ou des actions de tout autre club participant à une compétition interclubs de l'UEFA.»

Une hypothèse qui ne posait guère de souci au directeur sportif quand nous l'avons rencontré: «Soyons sérieux, lutter pour l'Europe, c'est surréaliste pour l'instant. Il faut être honnête, savoir où nous nous trouvons et qui nous sommes.» Mais si le club poursuit sa progression linéaire, la question reviendra assurément sur la table. Et la Catalogne prendrait un peu plus de poids dans l’Europe du football.

Antonin Vabre
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