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Critiquer une scientifique, ce n'est pas la harceler, c'est faire de la science

Simine Vazire, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 30.10.2017 à 11 h 06

L'histoire d'Amy Cuddy expose des problèmes réels auxquels sont confrontées les femmes en science. Mais nous ne les réglerons pas en confondant critique et persécution.

Erreur | Florent Darrault via Flickr CC License by

Erreur | Florent Darrault via Flickr CC License by

À mes étudiants de première année à qui j'enseigne les méthodes de recherche, j'ai longtemps dit que le but d'un scientifique était de prouver qu'il avait tort. Mais l'année dernière, j'ai enlevé ce passage –ça me semblait trop malhonnête. Au mieux, la science cherche à savoir où nous nous sommes trompés, à rectifier constamment le tir.

Malheureusement, les pressions exercées sur les scientifiques par la société font qu'il nous est quasiment impossible d'admettre nos erreurs. Nous sommes récompensés –par des subventions, des revues scientifiques prestigieuses, les médias– pour trier sur le volet nos résultats et les rendre plus séduisants qu'ils ne sont. Une découverte «majeure» est désormais le minimum pour obtenir un poste ou une promotion. Avec des enjeux aussi élevés, facile pour les scientifiques de voir ce qui les arrange –de nous convaincre que nos recherches artificiellement étayées sont réellement solides.

Pire encore, les scientifiques n'ont pas vraiment intérêt à s'examiner et à se corriger les uns les autres. Vérifier les découvertes d'autrui est un job pénible et très peu reluisant. Et quand des scientifiques s'attellent à cette tâche, la réaction qu'ils obtiennent penche rarement vers la gratitude –à l'inverse, qui cherchera à souligner des erreurs méthodologiques légitimes sera souvent accusé de persécution. Car tel est le sale petit secret de la science: souvent, les scientifiques détestent le principe même de la science, à savoir l'autocorrection.

Une forme de harcèlement?

 

L'histoire d'Amy Cuddy, qui a récemment fait l'objet d'un long article dans le New York Times, illustre bien le problème et nous fait comprendre pourquoi l'autocorrection est si rare en science. Dans l'émouvant portrait que dresse le magazine, ce que Cuddy a pu vivre ces dernières années en tant qu'objet de critiques scientifiques se confond avec un autre phénomène bien plus universel et retors: le harcèlement en bonne et due forme. L'article de Susan Dominus se focalise sur la crise de la réplication, cette «révolution» de la psychologie qui cherche à améliorer la rigueur des recherches dans cette discipline (une révolution qui, selon le titre même de l'article de Dominus, est venue chercher Cuddy, l'un des chercheurs à l'origine du concept de «posture conquérante» qui a échoué plusieurs tentatives de réplication). Comme l'écrit Dominus:

«Cuddy, en particulier, sera devenue l'un des parangons de ce séisme, ce nouvel esprit d’auto-flagellation qui enthousiasme tant la psychologie sociale –comme si en punissant l'une de ses stars, la discipline pouvait pleinement tirer un trait sur son passé.» 

Comme exemple de cet excès de zèle, Dominus cite un post de blog écrit par Joe Simmons et Uri Simonsohn et commente: «Cuddy s'est sentie piégée. La mention de sa conférence TED dans le titre lui a donné l'impression d'une attaque personnelle, comme s'ils cherchaient à s'en prendre à elle et non pas à ses recherches.» Comme si le post en question était une attaque personnelle, motivée par le désir de punir. Sauf qu'en le lisant, je n'y vois qu'une critique argumentée d'une affirmation scientifique –exactement ce qui nous manque tant en science.

Égalité des sexes et sciences

 

Parfois, les revues scientifiques publient des recherches qui se révéleront fausses –je le sais, car j'ai été dans la rédaction de différentes revues et j'ai commis des erreurs. Ce qui n'est pas grave, tant que nous avons des mécanismes pour corriger nos publications. Tous les types de critiques que Simmons et Simonsohn soulèvent sont essentiels à un tel processus de correction rétrospective. On peut comprendre que Cuddy ait pu prendre personnellement ces critiques –lorsque nous critiquons des recherches, nous disons forcément qu'un chercheur s'est trompé. Mais si l'exercice peut être pénible, il n'en reste pas moins totalement légitime et même nécessaire au travail de la science.

L'histoire de Cuddy est importante et se doit d'être racontée: c'est l'histoire d'une femme vivant dans une société misogyne confrontée à des trolls qui s'en sont pris, sans aucun doute, à sa vie et à sa carrière d'une manière aussi cruelle que déraisonnable sur internet. Mais c'est aussi l'histoire d'une femme qui a vu ses recherches se faire critiquer d'une manière tout à fait légitime d'un point de vue scientifique. Amalgamer les deux, et amalgamer les individus derrière ces «attaques», ne rend service ni à l'égalité des sexes ni à la science.

Ne croire personne sur parole

 

Nous vivons dans un monde où les femmes qui gravissent les échelons de la société doivent faire face à un harcèlement systématique et à des menaces d'agression tout au long de leur parcours. Être une femme et être un personnage public requiert un niveau héroïque de courage, notamment parce que les femmes sont sous-représentées dans les positions de leadership. Mais si nous voulons régler ce problème, et faire disparaître le harcèlement que subissent ces femmes, alors nous devons être précis et ne pas confondre critique et persécution. Brouiller la distinction et faire passer les désaccords scientifiques pour du harcèlement nuit à ce travail et rend d'autant plus difficile la résolution du problème. On envoie alors comme message que toute femme est attaquée lorsqu'elle est l'objet d'un désaccord et, ainsi, les véritables accusations de harcèlement sont plus difficilement prises au sérieux.

Si les scientifiques qui examinent les travaux de leurs collègues sont présentés comme des harceleurs (et pire: comme des harceleurs sexistes), alors la critique scientifique deviendra radioactive –aucun scientifique sensé ne voudra s'en approcher. Et les conséquences risquent d'être terribles pour la science. Les sciences sociales sont susceptibles d'aider les gens, de rendre la société plus juste, mais pour y arriver, il faut que quelqu'un se tape le sale boulot de vérifier et de répliquer les pistes prometteuses et, le cas échéant, de corriger nos erreurs. Trouver des solutions aux problèmes sociaux exige des sciences sociales robustes, ouvertes à la critique et riches en débat.

Qu'un scientifique dise à un autre «je pense que tu as tort» ou «montre-moi des preuves» ne devrait pas être polémique. Jamais. De fait, la devise de la Royal Society of Science n'est autre que «nullius in verba» –ne croire personne sur parole. En science, il ne devrait pas y avoir de recherches sacrées. Quand quelqu'un remet en question des recherches, même si elles sont susceptibles d'être un vecteur d'autonomie des femmes, nous devrions le remercier pour son travail –car c'est seulement en survivant à un tel examen que des recherches scientifiques prometteuses deviennent des faits de science.

 

Simine Vazire
Simine Vazire (1 article)
Professeure de psychologie
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