France

Les mystères de la cimenterie Lafarge en Syrie

Philippe Boggio, mis à jour le 28.10.2017 à 14 h 50

Le maintien de l'activité de l'entreprise française en zone de guerre répondait-il seulement à des intérêts économiques égoïstes? C'est à la justice désormais de tenter de démêler la vérité du fantasme.

Thomas SAMSON / AFP

Thomas SAMSON / AFP

Fin de guerre à Raqqa. Définitivement tombée, le 17 octobre, la cité abbasside que l’organisation État islamique (EI) s’était donné, en 2014, pour capitale de la partie syrienne de son califat autoproclamé, n’est plus que décombres de béton et de pierres. «Cité des ruines», dit Omar Ouahmane, le correspondant au Liban de Radio-France, qui a suivi la chute de la ville, rayée de la carte par les frappes aériennes, des mois durant, de l’alliance occidentale emmenée par les Américains, puis par les assauts victorieux des troupes arabo-kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS). Raqqa est inhabitable pour longtemps, fantomatique, rasée «comme Dresde, en 1945», fait observer le ministère russe de la Défense, 80% de ses immeubles renversés dans les rues.

Dès lors, résonne étrangement une autre histoire de béton, une histoire de ciment, plutôt, dont on fait le béton, une affaire franco-française, mais dans la proximité même de Raqqa. Exactement à 87 kms de Raqqa. À Jalabya, où le groupe cimentier Lafarge, fleuron du CAC 40, n°1 mondial des matériaux de construction depuis sa fusion avec le suisse Holcim, s’est doté, en 2008, par rachat à des industriels égyptiens, de la cimenterie la plus moderne du Proche-Orient.

Ironie grinçante de l’histoire, les dirigeants de Lafarge sont désormais poursuivis, à Paris, pour avoir maintenu l’usine en activité jusqu’en 2014, malgré la guerre, dans le but avoué de participer à la reconstruction de la Syrie, une fois la paix revenue. Mais, ce faisant, ils ont contrevenu aux prescriptions d’embargo de l’Union européenne et aux recommandations de l’ONU, en cas de guerre civile, mis en danger le personnel syrien de la cimenterie, et se sont rendus coupables, par des bakchichs payés aux nombreux checkpoints de la région, pour le libre passage de leurs camions, du financement indirect de groupes terroristes, en particulier de l’organisation État islamique.

Une simple entreprise trop cupide?

 

L’affaire n’aurait sans doute jamais pris une telle importance si onze salariés syriens de l’usine, réfugiés en Turquie, n’avaient pas porté plainte, en 2016, après avoir été contraints, ont-ils expliqué, de poursuivre la production de ciment malgré les risques encourus, alors que les cadres étrangers étaient peu à peu rapatriés, ou déplacés à Aman ou au Caire; puis, le danger se rapprochant, d’avoir été abandonnés à leur sort par la direction du groupe, au point de n’échapper que de justesse aux djihadistes, le 19 septembre 2014, quand les forces de l’organisation État islamique, lassées de composer contre menue monnaie, avaient décidé de s’emparer de l’usine. Derrière ces employés, œuvre une ONG, Sherpa, spécialisée dans la défense des victimes des «crimes économiques».

Dans son sillage, militants et médias ne veulent voir dans la volonté du groupe Lafarge de maintenir l’activité de la cimenterie que sa cupidité capitaliste de multinationale, malgré le conflit environnant, son souci de rentabiliser son investissement (680 millions de dollars), le premier (hors-pétrole) du Proche-Orient, dans un début de conflit où le ciment s’arrache encore.

L’insistance de Lafarge Cement Syria, la filiale de Lafarge, entend-on, est contraire aux règles internationales qui commandent aux investisseurs étrangers de se retirer en cas de guerre civile. L’UE et l’ONU pressent le ministère français de l’Économie de poursuivre à son tour Lafarge pour «commerce interdit». Le groupe se voit reprocher de ne pas avoir coupé tout lien avec le régime d’Assad, alors que celui-ci distribuait la mort au moyen d’armes chimiques. Firas Tlass, le fils d’un ancien ministre, est même présent au capital de la filiale syrienne, pour une participation minoritaire (1,33%)

«Prière d’autoriser le ciment venant de Lafarge à passer les barrages»

L’affaire commence susciter l’indignation générale lorsque, fin 2016, le parquet parisien charge de l’enquête trois magistrats instructeurs. Celle-ci, conduite par le Service National de la Douane Judiciaire (SNDJ) n’est pas des plus compliquées. Curieusement, les dirigeants du groupe cimentier ne font pas mystère du maintien en activité de l’usine de Jalabya. Ils reconnaissent assez facilement les faits. La production maximum de la cimenterie (jusqu’à 2,6 millions de tonnes par an), les trois premières années. Comme les enveloppes distribuées aux différents groupes armés, rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL), kurdes, djihadistes, même l’armée syrienne, qui rivalisent dans la région de Raqqa, jusqu’à ce que la coalition incertaine des opposants à Damas, arrachent la ville et la province aux troupes régulières d’Assad, au début de 2013.

L’un des cadres de Lafarge, Frédéric Jolibois, directeur du site syrien à partir de juillet 2014, reconnaît sans difficulté avoir vu le nom de Daech sur la liste des heureux bénéficiaires de bakchichs. L’organisation terroriste, qui se fait d’abord connaître sous le nom d’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), et qui apparaît dans la région en 2012, touche 20.000 dollars par mois pour délivrer de tels saufconduits, valables pour les routes qu’elle contrôle: «Prière d’autoriser le ciment venant de Lafarge à passer les barrages.»

Par souci de discrétion, racontent encore les dirigeants de Lafarge, le groupe s’est doté d’un intermédiaire, son actionnaire minoritaire installé à Damas, Firas Tlass, lequel est chargé de répartir les 100.000 dollars mensuels du budget checkpoints. En 2012, Lafarge débloque aussi une somme de 200.000 dollars pour obtenir la libération de neuf employés alaouites, enlevés sur la route de Manbij, ville voisine où logent les salariés de l’usine. Sans sourciller, le groupe, qui a conservé ses pièces comptables, où il apparaît que Lafarge a eu des dépenses de « consultants », en Syrie, remet même ces preuves aux enquêteurs.

Secret défense?

 

À vrai dire, Lafarge se croit dans son bon droit. À ses yeux, il n’a jamais été question, évidemment, de financer un groupe terroriste, comme l’en accuse l’ONG Sherpa, les sommes en jeu sont faibles, simplement de garantir le ballet de camions, poumon du maintien de l’usine en activité. De plus, tous les dirigeants du cimentier affirment avoir reçu l’aval des autorités françaises jusqu’à la fermeture de l’usine, en septembre 2014.

«Tous les six mois, on allait voir le Quai d’Orsay, qui nous poussait à rester», a expliqué aux enquêteurs Christian Herrault, ancien directeur adjoint opérationnel de l’entreprise. Le ministère des Affaires étrangères suit, plutôt de loin, depuis Paris ou depuis Aman, où sont repliés ses diplomates en charge de la Syrie, les aventures de Lafarge dans la zone nord-syrienne contrôlée par l’organisation État islamique.

Du coup, l’ONG Sherpa vient de demander l’audition de plusieurs diplomates, qu’elle soupçonne d’avoir laissé longue la bride du cimentie; ainsi que celle de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères. Toujours sur le mode de l’indignation. L’État savait-il? Comment a-t-il pu laisser faire?

Semaine après semaine, depuis le début de l’enquête judiciaire, s’avance ainsi, au nom d’interrogations légitimes, un malentendu qui va probablement enfler jusqu’à se heurter au Secret Défense. Jusqu’à venir perturber une autre réalité: «les intérêts supérieurs de la nation», en guerre, en Syrie, depuis cinq ans. Car il semble manquer un acteur essentiel parmi tous ceux que l’ONG et ses relais de presse souhaitent voir comparaître. Les services secrets français. La Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE).

De «troubles arrangements»

 

Les dirigeants de Lafarge, bientôt les diplomates, vont continuer à se défendre en reculant en bon ordre. Au pire, le groupe cimentier assumera seul. Il passera l’affaire par profits et pertes, avec le sentiment d‘avoir servi son pays, tout en récoltant des bénéfices financiers non négligeables. Contrairement aux prescriptions de l’UE et de l’ONU, maintenir une présence en territoire ennemi est une nécessité pour les armées et les services de renseignement qui se sont engagés dans un conflit.

Au début, de 2008 à 2011, Lafarge a été laissée libre de son négoce syrien. Puis la chance a souri aux Français. L’adversaire terroriste s’est installé à Raqqa, dans le voisinage immédiat de l’usine de Jalabya. C’est dans sa capitale qu’EI a abrité les djihadistes étrangers, en particulier français; là encore qu’il a produit et tourné les vidéos de sa propagande par l’horreur; là, toujours, qu’il a fomenté les attentats du 13 novembre 2015 à Paris. La fameuse usine de ciment avait toutes les qualités pour devenir, à partir de 2012, un poste d’observation; et une fourmilière de renseignements, via le ballet incessant de ses camions.

Le Monde, qui a révélé l’affaire, en 2016, dans une longue enquête, dans laquelle le quotidien déplore «les troubles arrangements» du groupe cimentier avec l’organisation terroriste, évoque l’existence, par exemple, d’un émissaire très itinérant, Ahmad Jaloudi, un Jordanien que les employés de l’usine donneront pourtant pour Syrien d’origine, qui voyage sans arrêt de la Turquie à Raqqa, et se charge de la distribution,, «rapprochée», de l’argent des checkpoints. Sa fonction officielle, même si ce personnage ne figure pas dans l’organigramme du groupe: gestionnaire de risques.

Une couverture?

 

Lafarge savait-il qu’elle était susceptible de servir un dessein lié aux activités de renseignement? Le Quai d’Orsay lui a simplement demandé de continuer à produire du ciment. D’autres groupes industriels, comme les pétroliers ou Areva, ont eux aussi, en d’autres circonstances, pu servir de couverture, même sans le vouloir. Après que Daech a délogé les autres factions militaires de Raqqa, et s'est retrouvé seul maître de la région, au milieu de 2013, le cimentier a pu tenir un an encore au plus près de l’ennemi.

Comme le note un cadre de l’entreprise, il rentra alors «dans une économie de racket», l'organisation État islamique le contraignant notamment à acheter son pétrole. En septembre 2014, le groupe renonça, l’usine endommagée par des combats. Jusqu’en 2015, quand l’organisation terroriste fut contrainte d’abandonner Jalabya, sous la poussée de l’avance kurde.

Alors, des Français reprirent possession de la cimenterie. Les Forces spéciales, des membres aussi du Service Action de la DGSE, qui, avec leurs homologues américains, allaient participer à la reconquête de Raqqa. Des hélicoptères se posaient, la nuit, en un ballet qui succédait aux rondes des camions, les années précédentes, ont raconté les voisins de la cimenterie.

 

Philippe Boggio
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