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L'Espagne est-elle réellement en train de rejouer le scénario de la guerre de 1936?

Laura Guien, mis à jour le 27.10.2017 à 16 h 49

Barcelone et Madrid multiplient les références plus ou moins déguisées au franquisme. Un rapprochement dangereux, sans réel fondement historique.

Des étudiants manifestent à Barcelone, le 26 octobre 2017. © Pau Barrena / AFP.

Des étudiants manifestent à Barcelone, le 26 octobre 2017. © Pau Barrena / AFP.

La crise entre Barcelone et Madrid connaît chaque semaine une montée en tension supplémentaire.

Derniers épisodes en date, le vote en faveur de l'indépendance par le Parlement catalan, suivi, moins d'une heure plus tard, par le vote par le Sénat espagnol de l'application de l'article 155 de la Constitution permettant la mise sous tutelle de la région. C'est à dire une sévère prise de contrôle de la région par l’État central: destitution du président catalan et de tout son exécutif, contrôle des finances, de la police et des médias catalans... Une mise en pratique particulièrement «hard» de l’article 155, aussitôt qualifiée par le président catalan de «pire attaque contre les institutions et le peuple de Catalogne depuis les décrets du dictateur militaire Francisco Franco».

Puissante analogie

Le choix des mots de Carles Puigdemont ne doit rien au hasard. Depuis les violentes images des agressions policières le jour du référendum interdit, en passant par la mise en détention provisoire des présidents des deux principales associations indépendantistes, l’idée que l’Espagne vivrait une crise semblable aux prémisses de la guerre civile de 1936 a commencé à se répandre.

L’activation de l’option juridique la plus offensive possible ainsi que la performance surréaliste du ministre des affaires étrangères espagnol, soutenant à des journalistes anglais médusés que certaines images des agressions de la police lors de la journée du référendum étaient fausses, n’a en rien désactivé cette puissante analogie avec un régime autoritaire et enfermé dans la propre légitimation de sa suprématie. 

Au point de faire craindre le déclenchement d’une nouvelle guerre civile dans le pays. Dans un article du Huffington Post, la sociologue et chercheuse en politologie Olivia Muñoz-Rojas Oscarsson, dresse ainsi un parallèle, parfois hasardeux, entre 1936 et 2017. Selon cette dernière, il existerait «des phénomènes et des schémas similaires à ceux qui se sont produits à l'aube de la dernière guerre civile espagnole».

Même son de cloche sur France Inter, lorsque Daniel Cohn-Bendit s’émeut du pic de tension atteint ces dernières semaines: «Rajoy est fou, les indépendantistes sont fous. Je ne veux pas d’une nouvelle guerre d’Espagne».

Mais l’histoire est-elle réellement en train de se répéter? 

Liens satellitaires

Dans cette nouvelle version du conflit espagnol, la répartition des rôles semble avoir été définie par les dernières décisions autoritaires du gouvernement de Mariano Rajoy, réactivant un certain archétype franquiste.

Un lien entre la dictature et le gouvernement du Parti Populaire (PP) que n’a pas hésité à réactiver la sphère indépendantiste. Ainsi, si la première réaction de Carles Puigdemont à la mise en route de l’article 155 se limite à définir l’action du gouvernement espagnol comme un «coup», l’élément de langage se transforme rapidement en «coup d’état» dans les déclarations de la présidente du Parlement catalan, Carme Forcadell.

Pour le journaliste Juan Miguel Baquero, spécialiste de la mémoire historique espagnole:

«Le parti conservateur qui gouverne l’Espagne n'est pas capable de se débarrasser des dernières traces du franquisme dont il a émergé. Alliance Populaire, devenue aujourd’hui l’actuel Parti Populaire dirigé par Mariano Rajoy, a été fondée par sept ministres du dictateur. Bien qu’il soit difficile de dire qu’il s’agit d’une formation fasciste, il est certain qu’elle n’a jamais condamné de façon officielle le franquisme.»

Le parti de Rajoy continue en effet d’entretenir des lien ambigus avec ce passé sombre du pays: «Ce sont des relations qui ne sont jamais directes mais se font de manière satellitaire, via des institutions, des associations» analyse l’anthropologue Jean-François Macé.

Ce spécialiste des conflits de mémoire rappelle ainsi que la fondation Francisco Franco, organisation privée centralisant plus de 30.000 archives historiques sur le dictateur, a été la seconde association la plus financée par le gouvernement de José Maria Aznar.

Sous les mandats de ce prédécesseur de Rajoy à la tête du PP, plus de 150.000 euros de budget avait ainsi été alloués à cette institution phare du culte post-mortem du dictateur. Un soutien financier suspendu sous le mandat du socialiste Zapatero, qui n’aura pas été repris avec le retour au pouvoir du Parti Populaire.

Schizophrénie mémorielle 

Toutefois, le parti de Rajoy a de nouveau agité des références à l’histoire franquiste dans le récent conflit territorial.

Ainsi, le 9 octobre dernier, Pablo Casado, porte-parole du Parti Populaire et successeur potentiel de Rajoy à la tête du PP, a utilisé la figure de l’ancien président catalan, Lluis Companys, fusillé par le régime de Franco, pour adresser un avertissement douteux à Carles Puigdemont : «Celui qui déclarera l’indépendance finira peut-être comme celui qui l’a déclarée il y a 83 ans».

Une référence glissante dont Casado tentera de se dédouaner en expliquant faire référence à l’emprisonnement de Companys quelques années auparavant, et non à son exécution. Le message est toutefois suffisamment vague pour réactiver une mémoire du franquisme encore omniprésente.

«Le Parti Populaire nie toujours sa filiation à l'errance franquiste, mais c'est évident qu’il joue la-dessus. Il y a une espèce de schizophrénie mémorielle qui est utilisée. C'est une stratégie qui existe depuis longtemps: on active de vieilles luttes passées sans jamais les évoquer» rappelle Jean-François Macé.

Un usage du trouble mémoriel qu’utilise également le côté catalan. «Depuis le début du conflit, les indépendantistes n’ont eu de cesse de réactiver les références à la République» poursuit l’anthropologue. Dans les manifestations, il n’est en effet pas rare de voir des drapeaux républicains dressés aux côtés des Esteladas catalanes.

De même, le fait que le projet indépendantiste ait opté en faveur de la construction d’un «État sous forme de République», selon les termes exacts de la question posée sur le bulletin du référendum du 1er octobre, semble positionner le projet catalan du côté républicain.

Une analogie séduisante, mais qui tend à faire oublier qu’à l’inverse des républicains espagnols, le mouvement indépendantiste catalan n’est pas aussi profondément ancré à gauche.

La présence dans le bloc soutenant l’indépendance de l’extrême gauche anticapitaliste de la CUP, qui a considérablement accéléré le tempo du processus séparatiste en exigeant le départ de l’ancien président Artur Mas au profit de Carles Puigdemont, n’est pas suffisante pour définir la cause indépendantiste catalane comme un mouvement de gauche révolutionnaire.

Ainsi, Junts Pel Si, principale coalition indépendantiste ayant remporté les élections régionales de 2015, est très plurielle. Dans ses files se côtoient des personnalités comme Oriols Junqueras, numéro 2 de la Région issu de la gauche catalane indépendantiste traditionnelle (ERC), ainsi que le fameux Artur Mas, du parti de centre droit libéral CiU devenu PDeCAT.

«Le mouvement indépendantiste ou autonomiste sous la République était une question de gauche, alors que dans l’actualité, il se déploie également depuis la bourgeoisie catalane. Il y a des éléments incompatibles», rappelle Juan Miguel Baquero. 

Réactivation des luttes passées

Autre dissemblance: la sphère indépendantiste, ultra organisée, n’a rien à voir avec des troupes républicaines dont le manque de préparation et les moyens de défense limités auront gravé dans l’inconscient collectif l’image romantique du révolutionnaire n’ayant que sa foi en la liberté pour se défendre.

«Le processus indépendantiste constitue un grand mouvement de contestation du système qui se base sur une désaffection envers la politique traditionnelle et l’État, et sur une volonté de raccourcir la distance entre les politiques et les votants. Cela a généré une très puissante auto-organisation mise en œuvre depuis 5 ans», décrypte l’historien Xavier Casals. 

Un potentiel qui s’incarne dans les actions menées par les principales associations indépendantistes, Omnium et ANC, capables de convoquer en quelques heures des manifestations monstres.

En dépit de ses nombreuses différences, le gouvernement central comme régional n’a cependant de cesse de provoquer directement ou indirectement des analogies avec les protagonistes impliqués dans la guerre civile espagnole. Dans quel but?

«Il s’agit d’une mobilisation des codes culturels. On réactive des luttes passées dans le présent avec des perspectives politiques et territoriales future», analyse l’anthropologue Jean-François Macé.

Est-ce suffisant pour rapprocher 1936 de 2017? 

Selon l’écrivain Isaac Rosa, auteur d’un roman sur les mémoires du franquisme, aucune comparaison n’est possible entre la guerre civile espagnole et le conflit territorial actuel:

«Je vois cette analogie comme un recours bon marché de l’indépendantisme pour chercher des complicités, en particulier en Europe, où la mémoire de la guerre civile a peut-être toujours des effets mobilisateurs.» 

Pour l’historien Xavier Casals, le rapprochement reste également à nuancer:

«Il faut réussir à distinguer le jeu discursif de la réalité politique. Bien-sûr qu’une partie du bloc indépendantiste va arguer que Franco n’est pas mort. Et le gouvernement va rétorquer que les indépendantistes sont hors-la-loi car ils violent la constitution. Ce sont des chocs que l'on peut traduire par légitimité contre illégitimité.»

La grande braderie de la résistance

Reste qu’en marge de ce dialogue de sourds, la réactivation des vieux clivages pourrait directement avoir des effets pervers dans un pays qui n’a toujours pas réalisé de véritable travail de mémoire historique.

Car l’Espagne, qui détient le record du monde de disparitions forcées après le Cambodge, n’a en effet jamais entrepris de politique de réparation auprès des victimes du franquisme, et ce malgré trois avertissements de l’ONU.

Une politique qui, comme le rappelle le journaliste Juan Miguel Baquero, «empêche à la fois de rendre justice pour des crimes contre l'humanité commis lors du coup d'État, pendant la guerre civile et la répression brutale de la dictature, mais aussi la recherche des victimes de la terreur de Franco». Au moins 114.226 personnes assassinées, dont les familles cherchent encore à récupérer les corps.

Dans ce contexte mémoriel sensible, superposer les archétypes du conflit territorial actuel sur ceux de la guerre civile et de l’Espagne franquiste n’est pas sans conséquence:

«La comparaison avec 1936 est une façon de brader le souvenir de la résistance au fascisme, et même une offense à ceux qui ont été assassinés, emprisonnés ou exilés. Je ne crois pas que cela aide les revendication légitimes de ceux qui demandent la vérité, la justice et la réparation pour les victimes du franquisme» estime Isaac Rosa.

Juan Miguel Baquero, fait en partie le même constat:

«Ce sont des victimes oubliées, la plupart d’entre elles jetées dans des fosses communes pour des crimes commis il y a 81 ans et qui restent toujours impunis. La situation restera la même, et dans de nombreux cas ce sera la société civile qui fera éclater la vérité, la justice et la réparation». 

Épuisement du modèle d'État

Le recours aux clichés de 1936 ne faciliterait ainsi en aucun cas le travail de mémoire en Espagne. Pas plus qu’il ne présage d’un réel «remake» de la guerre civile.

«Ce qui se passe actuellement n’a rien à voir avec l’Espagne de 1936, mais plutôt avec celle du franquisme tardif et de la transition, période où le rapport de forces a fait émerger une solution constitutionnelle qui est aujourd’hui épuisée» décrypte Isaac Rosa. 

Cette théorie d’un conflit catalan révélateur de l’épuisement du modèle d’État construit pendant la transition démocratique fait de plus en plus consensus.

«Après quatre décennies, le système politique tel qu'il a été configuré nécessite d'être réactualisé. Le problème, c'est comment? et au bénéfice de qui?» interroge Xavier Casals.

Même inquiétude du côté de l’écrivain Isaac Rosa:

«Les derniers événements et le manque d’initiative de la gauche espagnole vont dans le sens d’une relation de force favorable à la droite la plus réactionnaire. Une réforme constitutionnelle pourrait aggraver la situation en réduisant les droits et en recentralisant l’État.»

En effet, l’avertissement lancé par le Parti Populaire d’appliquer également l’article 155 à d’autres régions comme la Navarre, la Castille-la Manche et le Pays basque laisse peu de doutes sur le niveau de souplesse envisagé dans la recomposition des relations avec l’État central.

De même que le projet de réforme de la constitution, obtenu par le Parti Socialiste en échange de son appui au vote de la suspension de l’autonomie catalane, interroge quant à l’ampleur du consensus qu’il pourrait obtenir:

«Si on laisse en marge les 5 millions de votants que représentent Podemos, quel est le sens de mettre en marche une réforme institutionnelle? Pour actualiser un système politique, l'idée c'est de chercher le plus d'appuis possible», s’indigne Xavier Casals.

Autant de questions sur un modèle de société qui définissent, au fil d’épisodes de plus en plus tendus, les véritables contours du conflit actuel: celui d’un bloc constitutionnaliste et monarchique face à une sphère qui se considère républicaine et en marge du système. Dans cette nouvelle configuration, il demeure évident que ce n’est pas 1936 qui se rejoue, mais bien la dernière étape du post franquisme en Espagne: celle de l’achèvement de sa transition démocratique. 

Laura Guien
Laura Guien (29 articles)
Journaliste
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