Culture

«Mindhunter» est le parfait condensé de l'art de David Fincher

Thomas Deslogis, mis à jour le 28.10.2017 à 12 h 49

Le réalisateur de «Se7en», «Zodiac» et «Millénium» reste fidèle aux tueurs en série en mettant en scène quatre des dix épisodes de la première saison du nouveau programme phare de Netlfix. L'occasion d'offrir une nouvelle démonstration de son extraordinaire savoir-faire visuel.

Mindhunter I Netflix

Mindhunter I Netflix

AVERTISSEMENT: Cet article contient quelques développements narratifs et visuels de la première saison de Mindhunter ainsi que de l'ensemble de la filmographie de David Fincher.

En 2013, lorsque Netflix lance sa première série originale, House Of Cards, la plateforme s'appuie sur deux noms pour vendre son nouveau programme: Kevin Spacey, la star du show, et David Fincher. Le réalisateur de Fight Club, Zodiac et The Social Network n'est pas le showrunner, mais un des coproducteurs. On lui doit aussi la mise en scène des deux premiers épisodes. Seulement son aura est telle que son nom suffit à crédibiliser le projet et le rendre plus excitant.

Quatre ans après, voilà le cinéaste de retour sur la plateforme de SVOD. Et l'attente est encore montée d'un cran. Cette fois, Fincher a pleinement supervisé la première saison de la série Mindhunter, réalisant pas moins de quatre des dix épisodes. Surtout, celui que beaucoup considèrent comme le plus grand esthète de son temps, renoue ici avec son genre de prédilection le thriller, ou plus exactement: le serial-thriller. Située dans les années 1970, la première saison de Mindhunter s'intéresse aux premiers travaux du FBI pour tenter de comprendre la psychologie des tueurs en série à travers les voyages de deux agents pour enquêter et interviewer divers meurtriers.

Génériques tranchants

 

Sans surprise, les quatre épisodes réalisés par David Fincher sont non seulement visuellement superbes mais ils semblent aussi relever d’une sorte de patron du cinéma fincherien. Si de nombreuses critiques ont souligné à juste titre que le scénario tout entier représente une réflexion autour des tueurs en série et de la façon dont on peut les comprendre, Mindhunter s'apprécie également d'un point de vue purement formel.

Fincher qui a commencé sa carrière par le bidouillage d’effets spéciaux et la réalisation de clips sait que le ton d’un film doit d’être posé dès le générique. Celui de Millénium (2012) avait particulièrement marqué les esprits du fait de son esthétique surprenante qui racontait pourtant presque toute l’histoire de façon symbolique.

On peut également penser au voyage cérébral du générique de Fight Club (1999) ou à la simplicité de celui de The Social Network (2010). Mais puisque Mindhunter est une œuvre réflexive sur l'œuvre de Fincher, son générique renvoie clairement au film source, à la naissance véritable et définitive de Fincher en tant que cinéaste: Se7en.

Les liens scénaristiques sont nombreux entre le film sorti en 1996 et la série Netfkix –la folie extrême du ou des tueurs en série, le duo de détectives entre jeunesse et sagesse, etc.–, mais ces séquences de crédits elles-mêmes forcent la comparaison. Composées à la fois de gros plans suggérant une préparation minutieuse (à une série de meurtre pour l’un; à une série d’interviews pour le second) et d’images subliminales, elles rappellent en même temps la violence dont il est ici question avant toute chose.

Rien n'est laissé au hasard

 

Dans le premier épisode de Mindhunter, pas besoin d'attendre le générique pour retrouver la patte Fincher. Lors d'une confrontation entre l’agent Ford et un preneur d’otages qui se pense invisible, un long champ/contre-champ indique ce qui sera par la suite la marque de fabrique mais également la faiblesse du héros de la série grâce à une astucieuse utilisation des échelles de plans. Lorsqu'il décide de s’approcher de la caméra, et donc du preneur d’otages, il brise la confiance de ce dernier, alors soudainement et brièvement filmé de loin, comme au début de la scène. S’ensuit immédiatement le suicide du forcené.

Un début qui rappelle une fin, celle de Fight Club, dans laquelle le coup de feu en pleine gueule rempli la même fonction: se débarrasser de sa propre folie.

Ce qui frappe également en mettant les deux images côte à côte comme ci-dessus, c’est l’opposition entre les deux couleurs ultra-dominantes du cinéma de Fincher, l’orange et le bleu, au sein de deux plans représentant pourtant une même action. C’est que l’acte bleu est positif, libérateur, pour le personnage joué par Edward Norton dans Fight Club, mais désespéré et définitif dans l’orange âcre de Mindhunter. Un manichéisme chromatique qui apparaît de façon particulièrement explicite dans un plan très rapide de Panic Room (2002) où une porte, par ailleurs clé de voute du film, se referme pour séparer les bons, en bleu, du mal, en orange.

Filmer la parole comme personne

 

Ce que nous rappelle aussi la scène introductive de Mindhunter c’est la capacité de Fincher à filmer et à rythmer de simples dialogues tout en faisant sens. The Social Network en est certainement le meilleur exemple. Sa scène d’ouverture, tournée plus de cent fois avant que le cinéaste en soit satisfait, est un éblouissant modèle du genre.

Si le film qui raconte la création de Facebook n’a rien d’un thriller, son traitement visuel ne s’éloigne guère des habitudes fincheriennes et font même de The Social Network un chef-d’œuvre formel d’une précision hallucinante. Fincher s’y illustre par sa façon de filmer les différents interrogatoires qui jonchent le film selon ce qu’ils disent du personnage principal à un moment précis de l’histoire.

Même chose dans Mindhunter. Lorsque Ford est questionné une première fois au sujet d’une faute commise, il est filmé de face, à distance moyenne, et entouré de deux compagnons occupant autant d’espace que lui. Une composition qui apparaît à l’identique dans le premier interrogatoire que subit Mark Zuckerberg (Jesse Eisenberg) dans The Social Network alors qu’il n’est qu’un étudiant pas encore esseulé dans la tour d’ivoire du succès, tour dans laquelle s’enfermera également l’agent Holden Ford.

Ainsi, lorsque ce dernier et Zuckerberg se présentent avant tout comme des bulles d’ego, Fincher se plaît à dissoudre leur présence corporelle en usant d’une même composition où, quoi qu’au premier plan, il ne reste d’eux qu’un 3/4 de dos flou. Le fondateur de Facebook explicite carrément dans la scène qu'il ne consacre qu'un minimum de son attention à ce qui se dit dans la pièce, son esprit étant tout à ce qui se passe au même moment dans les bureaux du réseau social.

Jouer à dieu

 

Le perfectionnisme légendaire de Fincher ne s’illustre donc pas seulement dans la répétitions des prises sur les plateaux mais aussi par celles de ses meilleures gammes. Le plus marquant des suspects de Zodiac (2007), Lee (John Carroll Lynch), et le plus marquant des tueurs en série de Mindhunter (Edmund Kemper, interprété par Cameron Britton) se répondent au sein de deux plans identiques. Un même cadrage, un même bleu froid et mensonger, deux mêmes regards faussement innocents, un même corps massif, et un même croisement de jambes dont la décontraction nous signifie que s’il y a peur, elle est de l’autre côté.

Les situations sont pourtant sensiblement différentes. Le supposé Zodiac n’est que soupçonné et sait seul la vérité, Kemper est lui découvert et emprisonné. Et pourtant, par cette similarité des images, David Fincher se charge de nous rappeler que ce dernier aussi est en position de force, qu’il détient une vérité glaçante que ses interlocuteurs brûlent de savoir, comme s’il devenait Dieu, ce que Kemper avouera d’ailleurs être le but absolu de tout tueur en série. Au final, c’est un peu comme si le miroir que sont ces deux plans venait confirmer a posteriori que, pour Fincher du moins, Lee était bel et bien le Zodiac. Et puis quel innocent croiserait tranquillement les jambes face à des policiers le soupçonnant d’être un tueur en série?

Main tendue

 

Le corps parle, et Fincher en joue aussi avec l'image de a main tendue. Dans Fight Club, lorsque le Tyler Durder interprété par Brad Pitt veut qu’Edward Norton se libère de sa prison intérieure et formule la réalité de sa condition, il lui attrape la main et la brûle. Edward Norton se retrouvant à terre, Brad Pitt est alors filmé du point du point de vue de la main, où se trouve le regard du premier. Dans l’épisode 9 de Mindhunter, l’agent Ford n’arrivant pas à faire parler le tueur Richard Speck (Jack Erdie), il va se pencher vers ce dernier, main en avant. Et Fincher d’en profiter pour réitérer le plan de Fight Club en plaçant sa caméra au niveau de cette main tendue qui fera effectivement parler le tueur.

Les légères contre-plongée ainsi provoquées révèlent qu’il s’agit moins d’aller vers l’autre que de le dominer. C’est aussi par cela qu’on reconnaît qu’une scène a été filmée par Fincher, ses plans et son montage sont toujours pensés en fonction de ce qu’ils révèlent de la nature cachée des protagonistes, et le moins que l’on puisse dire c’est que le maître américain est loin d’être optimiste à ce sujet. Il l’a lui-même résumé le plus clairement du monde et non sans malice en interview: «Je pense que les gens sont des pervers. C’est la fondation de ma carrière.»

Le secret derrière la porte

 

Pour Fincher, nous avons tous en nous cette chambre secrète et intérieure, cette prison à la porte close. Et quand le réalisateur attaque la perversion de front, cette porte prend forme. On l’a vu plus haut avec l’invasion de l’intimité dans Panic Room. Dans Mindhunter, au moment de la trahison de l’agent Gregg Smith (Joe Tuttle) qui se présente pourtant comme très catholique, la porte de la pièce où se trouve l’objet du délit se referme lentement sur ce qui semble tout d’un coup être une chambre noire, une pièce interdite où les péchés dorment. Millénium avait aussi sa porte du mal, filmée de l’extérieur cette fois, mais alors qu’elle était malencontreusement claquée par la victime tentant de s’échapper, Fincher prenait aussi le temps de s’attarder dessus comme pour souligner l’aspect inéluctable de ce qui se passe derrière.

Un travelling arrière qui doit nous rappeler par ailleurs que Fincher n’est pas qu’un cinéaste de compositions fixes ou de panoramiques transitifs mais aussi de mouvements inattendus et complexes, comme le fameux tour du manoir dans Panic Room ou le rapide passage du dernier étage au sous-sol d’un gratte-ciel dans Fight Club. Plus rarement, Fincher se sert de ces mouvements à des fins introspectives, cassant en quelque sorte ses propres règles en se permettant une brève infiltration dans cette prison intérieure qui l’obsède tant. Dans le dixième épisode de Mindhunter un plan tout à fait inhabituel et qui semble presque vivant s’immisce ainsi de façon très habile au milieu de la crise d’angoisse de l’agent Ford.

Un des rares plans similaires dans la filmographie de Fincher peut être vu dans Millénium, peu après la porte qui se referme et derrière laquelle Lisbeth Salander (Rooney Mara) vient de subir un viol.

Puisque l’on connaît la suite du film, il est facile de voir dans l’inversion des pôles qui achève le plan un présage de la vengeance et du retournement de situation que va opérer Lisbeth Salander. Mais, chez ce cinéaste où, comme on vient de le voir à travers quelques exemples loin d’être exhaustifs, le moindre millimètre est pensé, la brutalité du plan qui clôt la première saison de Mindhunter est inédite et reste en quelque sorte un mystère, un suspens. Comme si, dans cet autre format qu’est la série saisonnée, Fincher assumait tout d’un coup, emportant le spectateur avec lui, de n’être qu’un voyeur, un pervers consumériste et pressé dont le portrait a déjà été dessiné dans Fight Club et qui, malgré tout, devra bel et bien attendre pour peut-être s'affiner le temps d'une saison 2 déjà commandée par Netflix avant même la diffusion de la 1.

Thomas Deslogis
Thomas Deslogis (6 articles)
Journaliste
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