Culture

Comment Fats Domino est-il devenu l'un des artistes noirs les plus importants de l'histoire?

Brice Miclet, mis à jour le 26.10.2017 à 11 h 03

Fats Domino a réussi un tour de force: devenir le plus gros vendeur de disques des années 1950 aux États-Unis, en pleine ségrégation. Comment? En étant ni trop sexy, ni trop guimauve.

Fats Domino au Festival de jazz de Paris, le 8 juillet 1992. © Bertrand Guay / AFP.

Fats Domino au Festival de jazz de Paris, le 8 juillet 1992. © Bertrand Guay / AFP.

Il est parfois difficile d’imaginer, plus de cinquante années plus tard, l'ampleur du phénomène musical qu'a représenté Fats Domino.

Le pianiste et chanteur de rock'n'roll et de rhythm and blues est décédé le 24 octobre à l'âge de 89 ans, et laisse un palmarès hallucinant derrière lui: plus de 100 millions de disques écoulés, une place de plus gros vendeur des années 1950 que seul Elvis Presley est venu lui disputer, soixante-trois titres placés sur les hits-parades noirs du Billboard, dont neuf à la première place, soixante-six titres placés au Hot 100 pour un total de six-cents semaines de présence... Ça file le tournis.

Mélange des genres et des couleurs

Pourtant, au plus fort de sa popularité, en 1953, la ségrégation raciale était encore bien présente aux États-Uni. Le milieu de la musique n'y coupait pas. Pour un artiste noir, être au top des ventes générales était d'autant plus complexe que les Afro-américains achetaient moins d'albums, étant minoritaires dans le pays et, surtout, bénéficiant d'un pouvoir d'achat moindre que celui des Blancs. Fats Domino a dépassé cela.

Né Antoine Dominique Domino Junior en février 1928 dans une famille créole de la Nouvelle-Orléans, le chanteur et pianiste a réellement démarré sa carrière en 1948 en tournant dans les clubs de la ville, puis en signant chez Imperial Records.

Si bien des observateurs le considèrent comme le créateur du rock'n'roll, c'est parce qu'en 1949, il sort le titre «The Fat Man», déjà assez énergique et syncopé pour être représentatif du genre.

Il y a débat, et cet article n'a pas vocation à y contribuer. Seulement, le titre du morceau annonce la couleur: Fats Domino fera dans la légèreté, la bonhomie, loin des crooners et des regards en coin. 

Mixant jazz traditionnel, rythmes caribéens et latins, mélodies cajun, blues et boogie-woogie, sa musique gagne vite les ondes de tous les États américains. Ce grand mélange des genres lui permet surtout de gagner, outre son public noir, un public d'adolescents blancs.

En 1955, ce crossover atteint son paroxysme avec la sortie de l'un de ses plus grands hits: «Ain't That A Shame».

A peu près au même moment, à 600 kilomètres en amont du Mississippi, la ville de Memphis voit naître un autre phénomène, qui deviendra bien plus grand encore: Elvis Presley.

Seul Le King parviendra à détrôner Fats Domino et ses hits en pagaille: «Every Night About This Time», «Rockin' Chair», «Goin' Home», «Poor Poor Me», «How Long», «Going To The River», «Please Don't Leave Me», «Rose Mary», «Something's Wrong», «All By Myself», «You Done Me Wrong»... Mais surtout «Blueberry Hill» en 1956, son plus grand succès, une reprise écrite seize ans plus tôt à destination du cow boy chantant d'Hollywood Gene Autry (et que même Vladimir Poutine interprétera sur scène en 2010). Et il y a une raison à ce succès.

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Ni Elvis, ni Sinatra

En fait, Fats Domino est l'anti-Elvis. Son embonpoint, sa voix neutre et son côté humoristique le rendent acceptable aux yeux des parents des adolescents blancs qui l'écoutent.

Comme l'explique Sebastian Danchin dans L'Encyclopédie du rhythm & blues et de la Soul:

«Dans l'imaginaire collectif américain, les voix rauques et arrachées de bluesmen ruraux comme Howlin' Wolf ou Muddy Waters sont généralement considérées comme “primitives”, un adjectif commode qui suscite la condescendance des plus éduqués et la peur des plus ignorants.»

Avec Fats, ce problème n'existe pas. Il n'est pas un sex-symbol, ne fait pas la une des journaux pour avoir couché avec des filles et femmes blanches comme Chuck Berry.

Sa grande force et la recette de son gigantesque succès sont là: il prend à la fois le contre-pied des chanteurs de charme à la Sinatra, et des musiciens provocateurs à la Elvis Presley. Ni trop clivant, ni pas assez. Un juste milieu parfait qui sent le naturel, la virtuosité, et l'humilité.

Durant une grande partie de sa carrière, notamment dans les années 1960, Fats Domino est parvenu à alterner entre répertoire à destination des Noirs ou des Blancs les plus ouverts, et des titres bien plus consensuels, comme sa reprise de «Lady Madonna» des Beatles.

Mais il est surtout parvenu à faire ce que ses idoles Nat King Cole, Louis Jordan et autres Lucky Millinder n'avaient pas tout à fait réussi à réaliser: ouvrir grand les portes du show-business aux artiste noirs, leur faire prendre le contrôle de leur carrière, de leur musique, de leur entourage, de leurs royalties...

Et même si à partir de 1963, il cède régulièrement aux sirènes de la musique au kilomètre, des modes éphémères comme le twist ou les caméos dans de mauvais films, et malgré sa notoriété moindre que celles de ses proches contemporains Chuck Berry, Little Richard, Ray Charle et consorts, il demeure encore à ce jour comme l'un des chanteur noirs les plus importants du XXe siècle. Oui, rien que ça.

 

Brice Miclet
Brice Miclet (38 articles)
Journaliste
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