Culture

Les films que vous ne verrez jamais: «Barracuda» par Yves Boisset

Michael Atlan, mis à jour le 29.10.2017 à 14 h 49

Depuis les années 1980, le réalisateur à la grande gueule légendaire ne peut s'arrêter de parler de ce brûlot politique sur la Françafrique avec Jean-Paul Belmondo, qui aurait été tué dans l'œuf par la gauche de Mitterrand. Récit.

Yves Boisset à Paris, le 4 mars 2011. © Bertrand Langlois / AFP Photo.

Yves Boisset à Paris, le 4 mars 2011. © Bertrand Langlois / AFP Photo.

Cet article est le troisième volet d'une série sur des projets de films avortés.

Retrouvez les deux premiers volets:
Le Jeanne d'Arc de Kathryn Bigelow (volé par Luc Besson) 
«Ronnie Rocket» de David Lynch.

«Voyez-vous un film français récent qui serait insolent par rapport aux institutions ou bien qui aborderait de front ou de manière critique un des grands problèmes de notre société?» demandait les cinéphiles de L’Ouvreuse à Yves Boisset en 2013. À cette question, la réponse du réalisateur n’a pas tardé. Elle était claire, nette et précise: «Aucun».

On est d’accord avec lui ou non. Force est de constater que l’insolence n’est pas le premier mot auquel on pense pour définir le cinéma français tel que l’a laissé Boisset au début des années 1990. Et l’histoire de Barracuda, le film d’action politique sur la Françafrique qu’il essaya de monter au milieu des années 1980 avec Jean-Paul Belmondo, dit probablement tout sur les raisons de cet amer constat.

Maître en insolence

Car Yves Boisset, 78 ans, s’y connaît en insolence. Dès son troisième film, en 1970, il s’en prend aux méthodes douteuses de la police avec Un Condé. Suivront L’Attentat en 1972 —où il attaque l’héritage du pouvoir gaulliste avec un film basé sur l’affaire Ben Barka—, R.A.S en 1973 —où il dénonce les exactions de l’Armée française pendant la Guerre d’Algérie—, Dupont Lajoie en 1975 —où il expose crûment le racisme des Français ordinaires—, La Femme Flic en 1980 —où il s’en prend aux petites bourgeoisies locales prêtes à tout pour protéger un réseau de prostitution enfantine— et bien sûr Le Juge Fayard dit le Shérif en 1977 —dans lequel il s’insurge contre la corruption du système politique et judiciaire.

À chaque fois, Boisset se heurte aux réticences, à la censure et à la violence de ces pouvoirs, petits et grands, qu’il dénonce de front. Pour L’Attentat, il doit par exemple trouver ses financements en Allemagne et en Italie.

Du Condé, il est obligé d’en couper dix minutes, comme il l’expliquait à AlloCiné:

«Il y a une séquence d'interrogatoire musclée qu’on a été obligé de retourner intégralement pour que le film puisse sortir.»

Sur Dupont Lajoie, c’est le groupe extrémiste Charles Martel qui menace le tournage avec des jets de pierre, de grenades et des cocktails molotov avant de tabasser l’acteur Mohamed Zinet contraint finalement d’abandonner le film. À la sortie du film, des exploitants iront jusqu’à refuser de le projeter, comme au Pathé de la Place Clichy qui craint que le public arabe ne fasse fuir ses habitués.

Sur R.A.S, c’est l’armée qui se charge des pressions en empêchant la production de se procurer des uniformes et de tourner en Algérie. Des bobines (montrant des scènes de torture) sont même volées tandis le financement est bloqué à trois reprises. À sa sortie, des grenades offensives seront même lancées dans les salles par des militants d’extrême-droite.

Quant au Juge Fayard dit le shérif, Boisset racontait à AlloCiné:

«Monsieur Charles Pasqua, à l’époque Secrétaire Général du S.A.C (Service d’action civique), qui était une milice politique sérieusement mise à mal dans le film, a obtenu d’un juge d’un tribunal dont je ne sais pas trop s’il était vendu ou s’il était acheté, une décision de justice qui nous condamnait à supprimer toute mention visuelle ou auditive du S.A.C dans le film.»

Coup d'arrêt au cinéma politique dans années 1980

Comme Costa-Gavras à la même époque, Yves Boisset croit que le cinéma, sous couverts de grand spectacle, a le pouvoir de réparer les injustices, à défaut d’alerter. Après tout, ce sont les années 1970. Le cinéma est politique ou n’est pas.

Aux États-Unis, Serpico s’attaque à la corruption de la police, Robert Redford et Dustin Hoffman aux Hommes du Président. En Italie, Bernardo Bertolucci filme le conformisme et le fascisme et Elio Pietri l’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon. En Allemagne, Volker Schlöndorff et Margarethe von Trotta s’en prennent aux abus de pouvoir de l’Etat dans L’honneur perdu de Katharina Blum et Rainer Werner Fassbinder dénonce les manipulations de ce même État dans La Troisième Génération.

Mais les années 1980 vont être brutales pour ces pasionarias. Le monde se passionne désormais pour des héros venus de l’espace et autres stars à gros muscles qui n’aiment pas du tout les terroristes.

Le public ne veut plus des brûlots politiques d’antan et le blockbuster prend ses aises. L’humeur a changé et en pleine promo de son Prix du Danger en 1984, Yves Boisset préfère donc insister sur le fait que son film est «au départ un grand film d’action extrêmement spectaculaire», bien avant de dire que c’est aussi «un avertissement sur ce que pourrait devenir la télévision».

Un pamphlet sur «des événements passionnants mais passablement sulfureux»

Alors quand il commence à écrire, l’année suivante, avec l’écrivain (très à gauche) Jean-Patrick Manchette, «un pamphlet virulent sur le commerce des armes, une spécialité bien française, et aussi sur la politique néocolonialiste de la France en Afrique», il n’est pas franchement dans l’ère du temps. Même s’il voit son film comme «un film d’action à l’américaine» et a convaincu Jean-Paul Belmondo de jouer «un aventurier tropical» utilisant un avion gagné au poker «pour des livraisons d’armes clandestines (...) à mi-chemin entre le Humphey Bogart d’African Queen et le Robert Mitchum de L’Enfer des Tropiques».

Dans son autobiographie, le réalisateur raconte:

«Le scénario était pour l’essentiel basé sur des faits réels et mélangeait avec une certaine perversité l’affaire Claustre et la libération par le président Giscard de sa photographe préférée, Marie-Laure De Decker, la tragi-comédie des diamants de Bokassa et l’extravagante opération “Barracuda montée par Mitterrand pour écarter du pouvoir le turbulent empereur Bokassa».

Bref, comme il le dit, «des événements passionnants mais passablement sulfureux».

Un contrôle fiscal particulièrement musclé

En effet. D’après le réalisateur, dès le projet annoncé, les messages en provenance de l’Elysée n’ont pas tardé à arriver. Il fallait «faire attention à ne pas faire le jeu de la droite».

Belmondo, qui avait prévu d’être producteur, se désengage alors: «Trop d’ennuis en perspective.» Le producteur Alain Sarde, lui, demande à Boisset de réduire la voilure et Gérard Lanvin, qui s’est imposé pour la première fois comme un solide premier rôle avec Le Prix du Danger, accepte de rejoindre Charlotte Rampling, Bernard Blier et Gian Maria Volonte au casting.

«C’est alors que m’est tombée sur la tête une bombe atomique. Sur injonction de l’Élysée, je faisais l’objet d’un contrôle fiscal particulièrement musclé qui m’a mis à genoux pour plusieurs années. Sans l’avoir sans doute prémédité, Michel Charasse, ministre des Finances à l’époque et grand démocrate devant l’éternel, était en train de mettre au point un système de censure économique d’une redoutable efficacité», racontait Boisset dans son autobiographie.

Barracuda était mort. Et peut-être une certaine idée du cinéma avec lui.

Après des années de lutte avec la censure des gouvernements de droite, Yves Boisset avait, semble-t-il, trouvé son maître dans un gouvernement de gauche, comme il le disait au Figaro:

«La droite était beaucoup plus bête. Elle faisait de la censure politique. On mettait des “bips” pour ne pas dire “SAC”. La gauche a été plus efficace. Elle frappait à la source: l'argent.»

Une autocensure typiquement française

Selon lui, ce système de l’autocensure fonctionne encore très largement aujourd’hui. Les producteurs de La Conquête, sur l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy, au pouvoir au moment de la sortie, étaient là pour en témoigner aux Échos:

«Nous nous sommes retrouvés face à un problème bien connu, celui de la “patate chaude”. On vous dit “Oui, oui, pourquoi pas. Mais allez plutôt voir ailleurs que chez nous”. Chacun se renvoie la balle. Et cette douce autocensure explique pourquoi, en France, il n’y a presque jamais de films abordant la politique. Alors que le genre est fécond dans les pays anglo-saxons et même en Italie, où l’on a vu ces dernières années Il Divo de Paolo Sorrentino, sur Andreotti, ou Le Caïman de Nanni Moretti sur Berlusconi.»

Et on parle ici d’un film dont Yves Boisset, avec sa grande gueule légendaire, disait que même s’il est «présenté comme une œuvre au vitriol, c'est une sorte d'Au théâtre ce soir à la gloire de Sarkozy.»

Car faire un film sur la politique ne veut pas forcément dire faire un film politique. En dehors de tout jugement sur leur qualité, difficile en effet de voir de l’insolence face aux pouvoirs que ce soit dans cette Conquête ou dans L’Exercice de l’État, Pater, Président, Quai d’Orsay ou dans Le Promeneur du Champ de Mars qui est même, selon son auteur Robert Guédiguian, «mon film le moins politique».

De toute façon, l’insolence ne paie plus. Aux États-Unis, aucun des (assez nombreux) très critiques films de fiction sur le 11 septembre et l’administration Bush n’a vraiment marché au box-office, de Green Zone à Fair Game en passant par Redacted, Dans La Vallée d’Elah et W.

Mathieu Kassovitz, digne héritier de Boisset dans ce domaine, a même finit par «enculer le cinéma français», épuisé de se battre contre l’ingratitude du système: «faire une comédie ou faire un film sur des Noirs massacrés dont tout le monde se fout, à ton avis ils vont choisir quoi, les financeurs?», disait-il à Technikart. Après dix ans de travail, l’absence de reconnaissance du public (150 000 entrées) et de la profession devant son Ordre et la Morale, grand film dossier très critique du Gouvernement Chirac et de la Présidence Mitterrand, l'ont rendu las.

Loin de rendre les armes

Si les pouvoirs étatiques ont tué l’appétit des créateurs, la sur-information, de surcroît en continu, a tué celui du public pour ce cinéma d’ouverture des consciences.

«Mais si je ne le fais pas moi, personne le fera», ajoutait Kassovitz. Alors ils tentent.

Même si Boisset s'emmêlait les pinceaux dans sa mémoire (il a été condamné pour diffamation en 2013, car l’opération Barracuda a en fait été menée sous présidence Giscard d’Estaing en 1979 et Michel Charasse n’a pas été ministre du Budget avant 1988), il disait un mois plus tôt encore vouloir faire un film sur la Françafrique intitulé Les Diamants de la Colère.

Il décrivait alors «un polar assez sulfureux» qui parlerait «de Bokassa, des diamants, de Giscard d'Estaing, de sa relation avec son frère (Olivier Giscard d'Estaing, homme d'affaires qui a gagné de l'argent en quantité inimaginable dans l'Afrique de l'Ouest), [...], notoirement amant de Catherine Bokassa, future impératrice de Centrafrique.» 

Dans ce film, on verrait intervenir «des gens comme René Journiac (le conseiller aux affaires africaines du président français), Jean-Christophe Mitterrand “papa-m'a-dit” et un des “grands hommes” de notre époque, Patrick Balkany (maire de Levallois, proche de Sarkozy et grand maître de la Françafrique actuelle).»

«Il y a des gens que ça inquiète beaucoup», ajoutait-il.

 

Michael Atlan
Michael Atlan (63 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte