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La pénurie de beurre, c'est aussi à cause de nous, consommateurs

Pierre Rondeau, mis à jour le 25.10.2017 à 13 h 58

Forte demande internationale, bras de fer entre industriels et grande distribution... De multiples raisons ont mené à cette «crise du beurre». Mais nous sommes aussi un peu coupables.

Le rayon beurre d'un supermarché nantais, le 20 octobre 2017. © Loic Venance / AFP.

Le rayon beurre d'un supermarché nantais, le 20 octobre 2017. © Loic Venance / AFP.

Il n’y a plus de beurre sur les étals dans les magasins, les rayons sont petit à petit vidés et plus personne, de la Bretagne jusqu’en Corse, n’arrive à trouver sa motte demi-sel ou son beurre doux AOC.

Pourtant, d’après le ministre de l’agriculture, Stéphane Travert, «il n’y a pas de pénurie». D’après lui, le phénomène serait dû à une situation conjoncturelle internationale inédite: «la demande de beurre en Amérique et en Asie a explosé, sans que la production puisse y répondre aussi rapidement». Sans oublier le bras de fer entre industriels et grande distribution.

Interrogé dans la matinale de France Inter, l’ancien député de la Manche a admis que cette crise est aussi autoentretenue:

 «C’est parce que la crainte apparaît que les consommateurs se focalisent sur le beurre. Mais la situation devrait se résorber d’elle-même».

Une explication psychologique

Le ministre met en avant ici un phénomène bien connu en économie, «la fuite devant la monnaie». Développé dans les années 1920 par l’économiste John Maynard Keynes, ce principe repose sur des notions de psychologie sociale particulières.

L’idée est de considérer que les prix ne sont pas déterminés en fonction d’un équilibre entre une offre et une demande, mais par l’action agrégée des consommateurs sur leur ressenti, leur crainte et leur confiance. 

Si tout le monde anticipe la future inflation du prix d’un bien, comme le beurre par exemple, sans que le marché ne puisse en dire quelque chose, sa demande va grandir.

Les agents vont acheter le bien avant que son prix n'augmente, ce qui va se traduire effectivement par une hausse de sa demande et donc tout naturellement de son prix. L’inflation est autoentretenue.  

Et parce que les agents estiment, sans que leur considération ne soit fondée, que le prix du beurre va augmenter ou que les stocks vont s’amoindrir, la pénurie apparaît. Les consommateurs se jettent sur les dernières mottes restantes, persuadés qu’ils n’auront plus de beurre à Noël.

La confiance est ainsi au centre du fonctionnement d’une économie, d’un marché. Sans elle, les équilibres sont brisés et les rumeurs prennent le pas sur la réalité.

Pour l’économiste français Eloi Laurent, auteur d’un ouvrage très complet sur l’économie de la confiance,

«Sans confiance, l’échange économique est comme entravé, sinon empêché. [...] Une des leçons les plus importantes que nous puissions retenir de l’examen de la vie économique est que le bien-être d’une nation, de même que sa capacité à être compétitive, tient à un seul trait culturel général: le niveau de confiance inhérent à la société.»  

Il faut donc que les agents se fassent confiance mutuellement, accordent de la confiance aux institutions et aient confiance en l’avenir pour pérenniser la croissance de ses grands agrégats économiques. Il y va de l’intérêt du marché du beurre comme de l’ensemble de notre pays.

Keynes, durant la grande crise des années 1930, mettait déjà en avant ce principe social. Dans son livre La théorie générale, paru en 1936, il a développé le concept des «prophéties autoréalisatrices», montrant que rien ne pouvait être fait si la confiance, la sincérité et la foi en l’avenir avaient disparu.

Les crises ne se résorbent pas naturellement

Au début du XXe siècle, une seule école de pensée dominait le champ de la théorie économique: celle des néoclassiques.

D’après eux, en reprenant les écrits des philosophes classiques du XVIIIe et XIXe siècle comme Adam Smith ou Jean-Baptiste Say, les crises se résorbaient toutes seules et l’offre créait sa propre demande.

En 1929, lorsque la grande crise boursière se déclencha à New-York, provoquant une hausse considérable du chômage aux États-Unis, le président républicain de l’époque, Herbert Hoover, appliqua les préceptes néoclassiques. «La reprise est au coin de la rue», répéta-t-il alors à ses concitoyens. Autrement dit, nous ne ferons rien puisque l’équilibre devrait naturellement revenir.

Pourquoi? S'il y a du chômage, l'offre de travail émanant de «l'armée des chômeurs» devrait augmenter et, sur le marché du travail, le salaire baisser, d’où un intérêt à l’embauche. Les patrons recrutent, créent une demande de consommation et, au final, corrigent le déséquilibre: baisse du chômage, hausse des embauches, relance de la consommation, hausse de la production, fin de la crise.

Seulement Keynes, constatant l’échec de la politique de Hoover, va montrer l'importance de la confiance. Si personne ne croit à un effet de relance, si les patrons ne croient pas à une demande future en hausse, ils ne produisent pas, n'embauchent pas.

Pour Keynes, les crises se nourrissent d'elles-mêmes précisément parce que les individus n'ont pas confiance en l'avenir: «C'est la crise !» se répètent-ils inlassablement. Et parce qu'ils n'y croient pas, ne font rien et l'économie n'avance pas. Une parfaite prophétie autoréalisatrice.

Dans le cadre du beurre, c'est exactement la même chose. Nous n’avons pas confiance en la capacité du marché à se réguler, nous pensons qu’il ne pourra jamais répondre à la demande internationale et nous accélérons nos achats par peur que le prix n’augmente dans le futur. Nous entretenons la pénurie et son inflation artificielle.

Les épidémies historiques

Dans l’histoire, le cas le plus connu est celui de la «tulipomanie» en 1637, à Amsterdam. Parce que la rumeur collective avait fait croire à une explosion de la valeur des bulbes de tulipe, tous les investisseurs se jetèrent dessus. L’excès de demande provoqua une hyperinflation incontrôlée, multipliant par six la valeur du bien entre 1634 et 1637, avant un éclatement de la bulle.

L'économiste Georges Akerlof, prix Nobel d'économie en 2001, dans son livre Les esprits animaux, comment les forces psychologiques mènent la finance et l'économie?, évoque les «épidémies d'histoires et leur impact sur la confiance»:

«Les histoires agissent comme des virus. Elles circulent par le bouche-à-oreille, impliquant une sorte de contagion. [...] Ainsi la confiance ou le manque de confiance se transmettent comme des maladies, par la contagion, et les épidémies de confiance, toute comme les épidémies de pessimisme, sont virales et peuvent survenir à la suite d’un changement dans certains modes de pensée.»

Comme les tulipes au XVIIe siècle ou la crise de 1929, la crise du beurre répond à cette défaillance sociale. La rumeur collective, amplifié par l'info en continu, agit comme une épidémie et vient perturber unilatéralement l’équilibre du marché. Nous pensons qu’il n’y aura plus de beurre et nous créons cet état de fait. En définitive, nous sommes aussi les victimes de nos propres peurs ...

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (26 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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