Monde

Cinq questions pour comprendre la chute de Daech

Stephen M. Walt, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 26.10.2017 à 16 h 50

Stephen M. Walt, professeur de relations internationales à Harvard, décrypte le bilan contrasté de la dernière guerre américaine au Proche-Orient.

Des Syriens agitent leur drapeau national et celui du Parti social-nationaliste syrien à Soueïda, le 20 octobre 2017. © Stringer / AFP.

Des Syriens agitent leur drapeau national et celui du Parti social-nationaliste syrien à Soueïda, le 20 octobre 2017. © Stringer / AFP.

À moins que vous ne fassiez partie des gens qui pensent que décapiter d’autres gens soit une manière appropriée de faire avancer une cause politique, la défaite imminente de l’organisation État Islamique est plutôt une bonne nouvelle.

Mais nous devrions vraiment nous garder du «Mission Accomplished» de G. W. Bush célébrant la «fin» (soupirs) de la guerre en Irak et tirer les leçons d’un dénouement qui, en d’autres circonstances, mériterait d’être célébré.

À cette fin, voilà déjà un premier bilan de la défaite de l’organisation État Islamique et de ce qu’elle signifie, sous la forme de cinq questions et de quelques réponses provisoires

1. L’État islamique était-il un authentique État révolutionnaire?

Je pense que ce fut bien le cas à un moment donné. En 2015, j’ai d’ailleurs écrit un article qui évoquait les similitudes entre Daech et d’autres mouvements révolutionnaires (les Jacobins, les Bolchéviques, les Khmers Rouges, etc.) en tirant quelques leçons évidentes de ces épisodes historiques.

Chacun de ces mouvements radicaux déclarait vouloir transformer la société de manière extrême, pensait que les forces de l'histoire (ou la providence divine) étaient de leur côté et garantissait donc leur succès, s'appuyait sur une violence extrême pour atteindre leurs objectifs, et possédait une certaine capacité à inspirer de nombreuses personnes dans d’autres pays.

Pourtant, j’y faisais aussi valoir que l'organisation État islamique n'était pas aussi dangereux que beaucoup le prétendaient, car la plupart des mouvements révolutionnaires n'ont pas été en mesure d'exporter leur modèle ni même de survivre très longtemps, sauf à prendre le contrôle d'un pays puissant. Et fort heureusement, si Daech était plus riche que la plupart des organisations terroristes, il est resté très faible comme État.

2. Pourquoi l’organisation État islamique a-t-elle perdu?

Pour de nombreuses raisons. La défaite de l'organisation État islamique était à peu près inévitable et ne devrait pas nous surprendre. Malgré son comportement effrayant et son accès à de modestes revenus pétroliers, Daech était bien plus faible que ne pouvaient l’être la Russie bolchévique ou la France révolutionnaire, sans parler de la plupart de ses voisins immédiats.

Certes, il a pu émerger et prendre le contrôle de territoire désertiques pour l’essentiel, en raison du vide provoqué par l'invasion américaine de l'Irak et par les bouleversements ultérieurs en Syrie.

Une fois le groupe établi à Raqqa et dans les territoires environnants, son exemple, son idéologie et son éventuel soutien matériel pouvaient naturellement provoquer quelques troubles en certains endroits, mais sa faiblesse intrinsèque a sévèrement limité la diffusion de son message et l’a placée dans une situation particulièrement périlleuse, une fois que ses voisins ont pris la mesure de la menace qu’il représentait.

Les mouvements révolutionnaires peuvent parfois réussir avec l'avantage de la surprise –comme l'État islamique à sa naissance– mais il devient ensuite plus difficile pour eux d’étendre leur emprise ou de survivre lorsque de grandes puissances prennent conscience du danger et prennent des mesures pour le contenir. L'organisation État islamique n’a pas fait exception à cette règle ancienne.

En outre, l'idéologie radicale et les pratiques ignobles de l'État islamique (décapitations, l'esclavage sexuel, etc.) lui ont aliéné presque tout le monde, sans parler de sa tendance à traiter comme des apostats les musulmans qui ne partageaient pas les vues extrêmes du califat autoproclamé.

Il n'était pourtant pas facile d'unir les États-Unis, la Russie, l'Irak, le régime de Bachar el-Assad en Syrie, l'Iran, l'Arabie Saoudite, l'Union européenne, la Jordanie, les Kurdes et d'autres pays sur un front commun, mais les brillants stratèges qui dirigent Daech ont réussi à le faire. Et une fois ce tour de force réalisé, leur prétentieux califat était foutu.

Enfin, la campagne militaire contre l’organisation État islamique a pour partie réussi parce que les États-Unis ont laissé fort sagement les acteurs locaux prendre l'initiative et n'ont pas tenté d'éradiquer l'État islamique tout seul.

La puissance aérienne américaine a certes joué un rôle important, tout comme les conseils et l'entraînement fournis par des unités américaines. Mais ce sont les acteurs locaux, pour qui l’enjeu était le plus important et dont la légitimité sur le terrain était bien plus grande qui ont fait le sale boulot.

Cet utilisation judicieuse de la puissance américaine a sérieusement compliqué la tâche de Daech, qui pouvait difficilement dépeindre la campagne menée contre lui comme une agression étrangère contre l’Islam, surtout lorsque la plupart de ses victimes étaient d'autres musulmans.

3. Cette campagne contre Daech constitue-t-elle un des rares succès de la politique étrangère de ces dernières années?

Alors oui, mais on ne s’emballe pas trop quand même. Comme les lecteurs ici présents le savent, je me suis montré assez critique à l'égard de la récente politique étrangère des États-Unis, y compris de cette tendance récurrente de Washington à se lancer dans des guerres que les États-Unis sont incapables de gagner.

Mais la campagne contre l'organisation État islamique ressemble tout de même à un succès militaire manifeste, que nous devons reconnaître en tant que tel.

Malgré cela, les Américains doivent absolument résister à la tentation de se réjouir trop tôt. Pour commencer, n'oublions pas que Daech n'aurait jamais vu le jour si l'administration de George W. Bush n'avait pas décidé d'envahir l'Irak en 2003 et n'avait pas ensuite totalement foiré la phase d’occupation qui s’en est suivie. En aidant à vaincre l'organisation État islamique, les États-Unis n’ont donc fait que résoudre un problème qu'ils avaient créé involontairement.

Mais surtout, les conditions de la défaite de l'organisation État islamique étaient réunies. Comme on l'a vu plus haut, elle était pour l’essentiel un adversaire de cinquième ordre, manquant de ressources en abondance, d’une vraie puissance militaire sophistiquée et d'alliés fiables.

Ses actions diverses ont donné naissance à une coalition tout aussi diverse, unie par la conviction commune que Daech devait être détruit. Et la coalition anti-Daech avait aussi un objectif militaire clair et direct: s’emparer des territoires tenus par Daech, éliminer le plus grand nombre possible de ses partisans, et mettre un terme à ses prétentions de représenter le «vrai Islam» ou d'être un modèle pour l'avenir de la région.

Sans minimiser les défis militaires spécifiques de cette campagne, c'était typiquement le genre de combat que les États-Unis (et leurs partenaires locaux) devaient pouvoir gagner et le genre d'adversaire qu'ils devaient pouvoir vaincre sur le champ de bataille.

Nous devrions donc éviter de conclure que ce succès particulier peut être un modèle pour les conflits futurs ou servir de justification aux efforts déployés par l'Amérique pour «bâtir des nations» à l’extérieur de ses frontières.

À titre d’exemple, les conditions qui ont rendu possible la défaite de l'organisation État islamique ne sont pas réunies en Afghanistan, au Yémen ou en Libye, et c'est pourquoi les efforts des États-Unis dans ce pays ont échoué à plusieurs reprises.

De surcroît, la défaite de l'État islamique va ouvrir de nouvelles boîtes de Pandore, dont celle de la question Kurde, celle de la volonté d'Assad de restaurer sa propre autorité dans cette partie de la Syrie, celle du rôle de l'Iran et de la Turquie, et l'émergence probable de nouvelles organisations djihadistes. La défaite de Daech est une victoire incontestable, mais il ne faut pas exagérer son importance.

4. Le président Trump y est-il pour quelque chose?

Oui, mais bien moins qu’il ne va s’en vanter. Pendant la campagne électorale de 2016, Donald Trump a critiqué à maintes reprises les politiques de l'administration de Barack Obama à l'égard de l'organisation État islamique, et il avait promis qu'elle disparaîtrait «très, très rapidement» s'il était élu.

Mais la chute de Mossoul et de Raqqa et la disparition imminente de Daech ne lui donnent guère raison, car la campagne qui a permis de le vaincre a été conçue et mise en œuvre par l'administration Obama, et celle de Trump ne s'en est pas écartée de manière significative.

Il a certes donné aux chefs militaires une plus grande autorité pour agir de leur propre chef, mais il n'a pas alloué des ressources supplémentaires significatives, ni modifié la stratégie de base de l'administration Obama.

On peut certes lui reconnaître l’intelligence d’avoir conservé l'approche dont il a hérité et le fait d’avoir accéléré le rythme des offensives, mais si Trump était honnête (ce qu'il n'est pas), il en profiterait pour attribuer au moins une partie du mérite à son prédécesseur (spoiler: il ne le fera pas).

5. La chute de Raqqa est-elle un tournant dans la campagne contre «l’extrémisme violent»?

Il est trop tôt pour le dire. Lorsque Daech est apparu, la principale crainte était qu’il serve de démultiplicateur de force et qu’il utilise ses ressources pour exporter son idéologie radicale et pour lancer des attaques organisées ou de «loups solitaires» dans d’autres pays (ce qu’il est un temps parvenu à faire).

Beaucoup craignaient que ses succès ne confèrent une nouvelle légitimité à un ensemble d’idées dangereuses et violentes. Cette possibilité préoccupait grandement les grandes puissances, même si l’on ne peut écarter non plus la possibilité que Daech ait finalement suivi la voie d’autres mouvements révolutionnaires plus anciens, et modéré progressivement ses propos et son comportement au fil du temps.

Nous ne connaîtrons jamais la réponse à cette question, et à titre personnel, cela me convient parfaitement. La défaite de l'organisation État islamique risque aussi d’écorner sérieusement son image de mouvement messianique qui a pu attirer nombre de personnes vers sa bannière sanglante, et cette défaite peut également inciter de nombreuses autres à remettre en question les tactiques violentes adoptées par al-Qaïda ou Daech.

Espérons que cela sera le cas. À court terme, au moins, sa défaite rendra un peu plus difficile pour les djihadistes endurcis la planification et la mise en œuvre d’attaques dans d'autres pays.

Voilà pourquoi le général Joseph Dunford, président du Comité des chefs d'état-major interarmées, pense que:

«Nous allons continuer d’assister, au cours des prochains mois, à une réduction du territoire des djihadistes, une réduction de leur liberté de circulation, une diminution de leurs ressources et à la perte de crédibilité de leur vision du monde.»

Malgré tout, personne ne pense sérieusement que la défaite de l'organisation État islamique va totalement éliminer le danger. Comme le New York Times l'indiquait il y a quelques jours, «l'organisation est loin d'être vaincue, et elle demeure bien plus forte aujourd'hui qu'elle ne l'était lorsque les troupes américaines ont quitté l'Irak».

En effet, certains experts —se laissant aller à cette tendance instinctive qu’ont les experts en sécurité à grossir les menaces— s'inquiètent désormais de voir le danger augmenter, suite aux récentes défaites de l'organisation État islamique et à la disparition imminente de son entité territoriale.

Andrew Parker, chef du MI5 britannique, a récemment mis en garde:

«La menace est multidimensionnelle, elle évolue rapidement et elle fonctionne à une échelle et à un rythme jamais vus auparavant.»

Mais le problème central qui mine le Moyen-Orient au sens large demeure l'absence d'institutions politiques efficaces, une absence aggravée par les ingérences répétées et parfois violentes de diverses puissances étrangères (y compris les États-Unis) dans la région.

C'est le cas en Égypte, en Libye, en Irak, en Syrie, au Yémen, en Somalie, en Afghanistan et dans certaines parties de l'Afrique subsaharienne, et c'est la crainte d’être le prochain pays sur la liste qui pousse en ce moment la famille royale saoudienne à une restructuration radicale de son économie et de ses institutions politiques.

Les situations politiques et sociales de ces pays continuent de provoquer l’indignation du peuple contre l'élite dirigeante et la colère contre les puissances étrangères qui leur sont alliées et, dans certains cas, cette colère pousse les gens à se joindre à des mouvements radicaux et à prendre les armes contre ceux qu’ils tiennent pour leurs oppresseurs.

Tant que des institutions plus efficaces et plus démocratiques n’existeront pas, le danger de l'extrémisme radical ne disparaîtra pas. Mais la création d'institutions locales légitimes n'est pas du ressort des États-Unis ou d'autres puissances étrangères. Les étrangers peuvent naturellement y participer à la marge, mais seuls les habitants et citoyens qui vivent dans ces pays peuvent réellement changer les choses.

Enfin, la défaite de Daech est peut-être une victoire incontestable, mais elle ne permet pas de savoir si nous évaluons correctement la menace, ou si l'approche plus large de l'Amérique face au problème du terrorisme mondial est la bonne.

Depuis plus de deux décennies, la principale réponse des États-Unis au terrorisme a été de tirer la sonnette d'alarme, de brandir le danger qu’il représentait et de faire usage de la force, même si le danger réel que les terroristes représentent pour les Américains moyens est de moins en moins élevé comparé à d’autres dangers.

Cette attitude américaine a non seulement poussé les États-Unis à lancer des conflits interminables dans de nombreux endroits, mais a également contribué à empoisonner la vie politique américaine et à ne pas considérer comme il le fallait des menaces beaucoup plus graves (comme le taux effroyable de crimes par armes à feu —sans parler des massacres comme celui de Las Vegas—).

Comprenez-moi bien: je me réjouis naturellement de voir l'organisation État islamique prendre le chemin des poubelles de l'histoire. Mais nous devons continuer de nous demander comment les États-Unis et d’autres États doivent aborder cette délicate question dans le futur, car elle va continuer de se poser.

 

Stephen M. Walt
Stephen M. Walt (11 articles)
Professeur à Harvard
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