Culture

J'ai cinquante ans aujourd'hui et je n'ai rien fait de ma vie

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 25.10.2017 à 17 h 39

Cinquante ans et pas une once de sérénité ou de sagesse. Toujours les mêmes colères, les mêmes révoltes, les mêmes désirs, les mêmes chagrins, les mêmes traumatismes, les mêmes interrogations. Comme si au fond, je n'avais pas avancé d'un pouce.

Birthday Cake | Paul Downey via Flickr CC License by

Birthday Cake | Paul Downey via Flickr CC License by

Cela ne peut-être mais cela l'est pourtant.

Aujourd'hui, je m'en vais avoir cinquante ans. Rien que de l'écrire, je ressens comme une profonde nausée. Un vertige et un dégoût. Une angoisse réelle. Un sentiment de sidération face à toutes ces années qui s'en sont allées sans même que je m'en aperçoive. Et qui ne reviendront plus.

Palpitation d'un esprit toujours inquiet

Toutes ces années où j'aurai vécu comme un somnambule, ce goût du désastre qui ne m'a jamais quitté, cette certitude d'avoir reçu l'existence comme un fardeau trop lourd à porter pour mes trop frêles épaules, cette inaptitude à exister, à être vraiment de ce monde, à participer à sa marche en avant; cette inadéquation entre ce que je suis et ce que la société exige de moi, cette impossibilité à exister autrement que par le recours à l'alcool, aux médicaments, à toutes sortes de subterfuges, de béquilles; l'évasion dans les livres, la littérature comme seule alliée pour vaincre les vicissitudes de l'existence, pour continuer à avancer, pour ne pas jeter l'éponge.

Oh et puis la souffrance, la palpitation d'un esprit toujours inquiet, jamais rasséréné, toujours en équilibre précaire entre la soif de savoir, de comprendre, de connaître, d'aller aux fond des choses et l'effroi de réaliser que je ne saurai jamais rien sur rien, que tout cela n'est que vantardises, postures, mensonges, tentatives d'évitement face aux mystères d'un monde dont j'aurai passé mon temps à chercher le mode d'emploi –en vain.

Le rire comme seule arme

Des éclairs de joie, des éclats de bonheur, des minutes de félicité conquises de haute lutte. Des amourettes et des grands amours. Mais l'esprit jamais en paix. Pourtant, la grâce comique de mon chat, la beauté et la générosité de coeur de femmes qui plus d'une fois m'auront sauvé la mise, la magie de rencontres dont le souvenir perdure encore; le ravissement d'une mélodie, d'un poème, d'un roman sur lequel j'ai toujours pu compter, la consolation d'un coucher de soleil, d'un paysage, du spectacle de la nature qui n'ont jamais manqué de m'enivrer chaque fois que j'avais des rides affreuses accrochées au revers de mon âme.

Le rire aussi. Le rire tout le temps. Le rire comme seule arme. L'indispensable rire comme une grimace adressée à soi-même pour pouvoir rire de ses propres malheurs, rire de cet opéra macabre à quoi toute existence finit par ressembler, tous nos efforts pour nous convaincre de la nécessité de nous lever chaque matin et de nous affronter en un combat honteusement inégal, combat perdu d'avance dont pourtant nous sommes si friands que nous n'en sommes jamais rassasiés.

Pas une once de sérénité ou de sagesse

Cinquante ans et pas une once de sérénité ou de sagesse. Les mêmes colères, les mêmes révoltes, les mêmes désirs, les mêmes chagrins, les mêmes traumatismes, les mêmes interrogations, les mêmes indignations. Comme si au fond, je n'avais pas avancé d'un pouce, tournant en rond dans le périmètre clos de mes pensées recluses et obtuses, emprisonnées au plus profond de moi-même et dont je n'aurai jamais eu la force de me libérer.

La stupéfaction d'être vivant et d'ignorer le sens de toute chose. L'étonnement devant la cruauté des hommes, la fatigue devant leur incommensurable bêtise à chaque seconde recommencée, les leçons jamais apprises, jamais retenues, l’appât du gain, le plaisir à voir l'autre chuter, l’égoïsme, la vanité de se penser au-dessus de la mêlée, de se prendre pour celui qu'on n'est pas, d'assassiner sa part d'enfance afin de se prétendre un homme, un vrai –risible comédie.

Un demi-siècle et face à moi désormais le spectre de la maladie, la possibilité de disparaître à tout moment sans même avoir reçu un avis de passage d'une mort insolente de vitalité, le long et lent et inexorable glissement vers la vieillesse, la vie au ralenti, du fauteuil au lit puis du lit au lit, ce cortège d'années qui passera tout aussi vite que le précédent, en un coup de vent vite balayé ; ce cercueil dont j’aperçois désormais les contours, l'automne, la fin.

Allez, que je souffle ces fichues bougies et qu'on en parle plus, je suis las de mes jérémiades.

Vivement demain !

Et bon anniversaire Ducon. 

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (133 articles)
romancier
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