Monde

La libération de Raqqa et de Deir Ezzor, un carnage civil passé sous silence international

Bachir El Khoury, mis à jour le 26.10.2017 à 16 h 51

Depuis juin dernier, autant de civils que de djihadistes sont morts au cours des offensives contre les deux derniers fiefs de l’organisation État islamique en Syrie. Près d’un demi-million de personnes ont été déplacées.

Une femme pleure alors qu'elle regarde sa maison de Raqqa (Syrie), le 20 octobre 2017. © Bulent Kilic / AFP.

Une femme pleure alors qu'elle regarde sa maison de Raqqa (Syrie), le 20 octobre 2017. © Bulent Kilic / AFP.

Raqqa a complètement été libérée par la coalition occidentale et les Forces démocratiques syriennes (FDS). Le régime syrien, soutenu par la Russie, occupe désormais 92% de la ville de Deir Ezzor –deuxième capitale de Daech en Syrie.

Mais le bilan humain de plusieurs mois de combats acharnés ne cesse de s’alourdir, face au silence international sur les pertes civiles et les abus commis au nom de la lutte contre l’organisation État islamique. 

1.200 civils morts à Raqqa depuis juin

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), près de 1.200 civils, dont 276 mineurs et 203 femmes, sont morts à Raqqa depuis le 5 juin. Après cinq mois d’une offensive cruciale visant à évincer Daech de son principal bastion en Syrie,

 «Des centaines de cadavres gisent toujours sous les décombres, et autant de civils sont portés disparus», recense Rami Abdel Rahmane, directeur de l’OSDH. «Plusieurs centaines de personnes ont subi des amputations de leurs membres ou sont désormais handicapés, certains sont gravement blessés.»

Le bilan humain est d’autant plus alarmant lorsqu’il est comparé aux nombres de victimes parmi les djihadistes: 1.370 combattants au cours de la même période.

En parallèle, «80% des habitations de la ville sont démolies ou inhabitables». Raqqa est désormais une ville fantôme, alors que sa population s’élevait à plus de 300.000 habitants avant l’offensive de la coalition.  

À Deir Ezzor, le carnage humain n’est pas moins flagrant: depuis le 10 septembre, plus de 660 civils sont morts selon l’OSDH —880 selon d’autres sources—, tandis que plus de 200.000 personnes ont fui la province.

En parallèle, les actes de vengeance se multiplient au fur et à mesure que les forces loyales à Bachar el-Assad avancent sur le terrain. Ces dernières auraient froidement liquidé –par tirs d’armes à feu ou décapitation– 35 civils en un mois, dont quatre enfants et six femmes, soit «autant que les civils exécutés par l’EI entre juin et septembre», selon la même source. 

«Camps de la mort»

Le paysage est d’autant plus sombre d’après plusieurs témoins joints sur place: 

«La situation depuis le début de l’offensive est juste indescriptible […]. Les habitants n’avaient qu’un objectif à l’esprit, celui de fuir coûte que coûte, mais beaucoup ont été pris au piège, y compris sur la voie maritime, dynamitée ou bombardée par les forces du régime. De nombreux fuyards ont ainsi trouvé la mort sur les barques qui les transportaient du désert de la Chamiyya vers la région d'Al Jazira, tandis que d’autres, dont un enfant de 13 ans, ont été tués par des mines plantées sur la rive du fleuve, où ils s’étaient réfugié en attendant leur départ», raconte Mouawiya, un habitant de Deir Ezzor. «Quant à ceux restés sur place, notamment dans les localités autour de Mayadeen, beaucoup ont été froidement exécutés par les forces loyales, dont des vieux et des personnes n’ayant aucun moyen de fuir», ajoute-t-il. 

Enfin, «les 250.000 à 300.000 personnes ayant réussi à fuir Deir Ezzor se sont réfugiés dans la province de Hassaké ou d’autres zones tenues par les FDS, où ils vivent dans des camps de fortune qui ressemblent davantage à des camps de détention, où aucune aide n’a pour l’instant été acheminée […]. Les forces kurdes vendent les produits alimentaires et l’eau, sachant que beaucoup vivaient déjà dans la misère avant leur déplacement forcé […]. Le nombre de tentes étant en outre limité, de nombreuses familles dorment à la belle étoile en attendant un abri, ou dans des fosses qu’elles ont creusées […].»

On appelle désormais ces regroupements les «camps de la mort».

En août dernier, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avait déjà dénoncé les conditions de vie «terribles» des civils qui quittaient Raqqa, se disant un mois plus tard «préoccupé» par le «pic de violence et des combats d'une intensité jamais vue depuis la bataille d'Alep fin 2016», au lendemain du début de l’offensive contre Deir Ezzor. 

Aucune région épargnée 

Ailleurs en Syrie, notamment dans les villes d'Idleb, d'Hama, d'Homs, et dans la province de la Ghouta orientale —soumises à des offensives parallèles menées par le régime et ses alliés—, les civils sont également les premières victimes.

«Depuis le début de mois de septembre, 143 civils sont morts dans ces régions, dont 87 femmes et 33 enfants, soit 84% du bilan total. Le nombre de blessés s’élève désormais à plus de 2.130 personnes», indique Raëd Saleh, le chef des casques blancs syriens. «Les frappes n’épargnent ni habitations, ni écoles, ni souks [...]. Le 25 septembre dernier, des frappes ont visé un marché public tuant 27 civils, dont 10 enfants, à Jisr el-Choughour», dans la province d’Idleb, ajoute-t-il. 

Cette dernière fait pourtant partie des quatre «zones de désescalade» mises en place en mai dernier, en vertu d’un accord entre la Turquie, la Russie et l’Iran. 

Embargo et flambée des prix 

Face à la violation de l’accord et l’intensité des frappes, de nombreux habitants du rif Sud, notamment de Jisr el-Choughour et d’Abou el-Douhour, ont été forcées à l’exil au cours des dernières semaines.

Ils se sont installés pour leur plupart dans des camps improvisés dans le rif Nord d’Idleb et des zones frontalières avec la Turquie. Qu’il s’agisse de celui de Sa’ed ou d’Al-Hilal,

«Les conditions de vie dans ces camps, situés en hauteur, sont extrêmes. Les réfugiés vivent sous des tentes de fortune, sans eau, ni électricité, ni moyens de réchauffement. Les prix battent des sommets depuis la fermeture du poste frontalier de Bab el-Hawa, le seul accès au monde extérieur.», témoigne Abou Dib, un habitant de la région joint sur place. 

La réouverture de ce poste a lieu désormais de manière occasionnelle. Mercredi 17 octobre, onze camions de l’ONU chargés d'aides humanitaires ont pu y accéder, pour venir en aide aux populations civiles.

Mais ce n’est pas le cas d’autres régions, où aucune aide n’est acheminée:

«Dans le rif de Homs, les habitant vivent dans des conditions de privation totale, alors que les obus et les frappes aériennes continuent de s’abattre sur plusieurs localités», souligne Raëd Saleh. 

Révolte des affamés 

L’accès aux zones bombardées ou assiégées est également difficile dans la Ghouta orientale, soumise à un embargo depuis 2013 et désormais dans le collimateur du régime.

Là aussi, les civils paient le plus lourd tribut à une offensive «d’une virulence particulière», selon des témoins sur place, qui vient s’ajouter à plus de quatre ans de siège. 

«Les habitants manquent désormais de tout, et les prix ne cessent de grimper depuis la fermeture du passage de Rafidin [...]. Le kilo de sucre se vend désormais à 8.000 livres, contre 400 livres avant la fermeture de cette dernière voie, et 60 livres avant la guerre. Le kilo de riz s’échange à 3.500 livres, contre 700 et 40 livres respectivement [...]. Même le sac de pain, désormais subventionné par les autorités locales, est vendu à 700 livres, contre 325 livres avant le blocage de la dernière voie d’accès et seulement 15 livres avant 2011», déplore Sayfo, un habitant de la région. 

Cette inflation vertigineuse, qui atteint dans certains cas 2.000%, est liée à la forte dévaluation de la monnaie syrienne, qui s’est dépréciée d’environ 100% en six ans de conflit. Mais la flambée des prix est également le résultat d’une pénurie croissante et de «taxes» imposées par le régime syrien sur les produits alimentaires ou les médicaments qui pénètrent la Ghouta, lorsque le transit via le passage de Rafidin est autorisé.

«Le régime impose 2.000 livres par kilo sur certains aliments avant même de décider s’ils seront acheminés», précise Seyfo.  

Preuve d’une forte insécurité alimentaire, plusieurs dizaines d’habitants affamés de la localité de Hammouriyyé ont envahi jeudi dernier deux silos, contenant respectivement 1,5 tonnes de produits de base et 80 tonnes de sucre. Le régime interdit toujours l’entrée de toute denrée alimentaire dans la zone depuis trois mois.

Selon l’OSDH, des cas de famine sont désormais avérés dans l’ensemble de la Ghouta. Plus de 250 personnes ont besoin d’assistance urgente pour cause de sous-nutrition ou de maladies incurables en raison de la pénurie de médicaments appropriés.   

9.000 civils tués par Moscou et Washington 

Cette situation, qui pourrait être qualifiée de «catastrophe humanitaire», passe sous silence international.

Volonté de fermer l’œil sur des abus commis dans le cadre de l’éradication de l’organisation État islamique, complicité ou lassitude générale d’un conflit ayant fait plus de 400.000 morts depuis 2011, les civils continuent de payer un lourd tribut à une guerre aux multiples enjeux et acteurs.

Selon l’OSDH, l’intervention américaine, via la coalition internationale anti-Daech formée en août 2014, a provoqué de manière directe la mort de 2.850 civils, dont 1.250 mineurs. Au total, 10.500 personnes ont été tuées par cette coalition. 

Quant aux forces russes, qui interviennent depuis fin septembre 2014, elles sont, selon la même source, responsables de la mort de près de 14.000 personnes en deux ans: 4.250 combattants de l'organisation État islamique, 3.900 combattants rebelles et 5.700 civils, dont 1.400 enfants.

 

Bachir El Khoury
Bachir El Khoury (58 articles)
Journaliste
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