Monde

L'amère revanche de Wolfgang Schäuble

Daniel Vernet, mis à jour le 25.10.2017 à 8 h 02

Considéré comme l’homme politique le plus doué de sa génération, cet européen convaincu s'est vu bloquer l'accès à la Chancellerie par Helmut Kohl puis Angela Merkel. Le voilà aujourd'hui puissant président du Bundestag. Un rôle essentiel dans le dispositif de Merkel.

Wolfgang Schäuble I STEFANIE LOOS / AFP

Wolfgang Schäuble I STEFANIE LOOS / AFP

Il fait penser au héros de L'Homme de fer, cette série américaine en noir et blanc des années 1960 qui a disparu des écrans. Dans son fauteuil roulant, Robert T. Dacier poursuit les criminels. Wolfgang Schäuble est dans un fauteuil roulant depuis ce 12 octobre 1990 où dans une réunion électorale un déséquilibré a tiré deux balles de revolver qui ont atteint la colonne vertébrale. Il est paraplégique, n’a aucune sensation au-dessous du bassin. Il n’a pas renoncé au sport pour autant, a troqué le tennis pour le handbike et refuse d’être poussé par ses gardes du corps. Il a tenu à garder une forme d’autonomie.

Député chrétien démocrate depuis 1972, celui qui vient d'être tout juste élu président du Bundestag n’a pas songé à abandonner la politique après ce qu’il nomme un «accident», pas un «attentat». Il refuse la compassion et plus encore l’apitoiement sur soi. «Le choix est entre poursuivre la politique ou s’isoler au risque d’être de plus en plus aigri», a-t-il dit à sa femme qui fut responsable de la branche allemande de l’Organisation mondiale contre la faim.

Européen convaincu

 

Né en 1942 à Fribourg en Brisgau, Wolfgang Schäuble représente depuis quarante-cinq ans la circonscription d’Offenburg, près de la frontière avec la France. Ce Badois n’hésite pas à s’exprimer dans le patois local à côté du français qu’il maîtrise parfaitement et de l’anglais prononcé avec un accent dont il se moque lui-même.

Comme tous ces Allemands qui ont connu la Seconde Guerre mondiale, fut-ce comme enfant, Wolfgang Schäuble a toujours été un européen convaincu. Et il le reste malgré tous les reproches qui ont pu lui être adressés pendant la crise financière et la dispute autour du «Grexit». En 2015, il était favorable à la sortie de la Grèce de la zone euro au nom de la sauvegarde de l’Europe. Aujourd’hui, il est pour que la Grèce s’en sorte, toujours au nom de l’Europe. Ce protestant pratiquant pense que la rigueur financière est la condition de la croissance économique.

Au ministère des Finances, il a mené une politique rigoureuse et il s’inquiète que son successeur puisse dilapider les excédents budgétaires en multipliant les baisses d’impôts. Il y serait bien resté après huit années passées à ce poste dans la coalition «bourgeoise», avec les libéraux, de 2009 à 2013, puis dans la grande coalition avec les sociaux-démocrates. Mais une fois encore, il s’est plié à la volonté d’Angela Merkel. C’est une constante dans la vie politique de Wolfgang Schäuble. Sans doute l’homme politique le plus doué de sa génération –«il pense trois fois plus vite et répond deux fois plus précisément aux questions que les autres », écrit son biographe, le journaliste du magazine Stern, Hans-Peter Schütz–, il a toujours dû ravaler ses ambitions.

Doublé par Angela Merkel

 

Proche collaborateur d’Helmut Kohl dès 1984, il est pressenti pour être le dauphin du chancelier. Ministre de l’Intérieur, il joue un rôle capital au moment de la réunification allemande. C’est lui qui négocie les conditions intérieures de la réunification avec ses homologues est-allemands –les conditions internationales sont du ressort des grandes puissances. En 1998, il croit que son heure est venue d’accéder à la chancellerie. Mais finalement, Helmut Kohl se décide pour la candidature de trop et le social-démocrate Gerhard Schröder renvoie la démocratie chrétienne dans l’opposition.

En 1999, avec François Bayrou et Philippe Morillon I PASCAL GEORGE / AFP

Il succède toute de même à Kohl à la présidence de la CDU et nomme Angela Merkel secrétaire générale. Deux ans plus tard, celle-ci profite de l’affaire des «caisses noires» de la CDU pour se débarrasser en même temps d’Helmut Kohl, président d’honneur, et de Wolfgang Schäuble. Depuis cet épisode, les relations entre la future chancelière et son futur ministre sont empreintes d’une méfiance teintée de respect. Wolfgang Schaüble reconnaît l’instinct politique d’Angela Merkel, tandis que celle-ci s’appuie sur son expérience et son autorité morale. Elle l’empêchera néanmoins de devenir en 2004 président de la République fédérale.

Un président cinglant

 

Aujourd’hui elle lui permet de devenir président du Bundestag, soit le deuxième personnage de l’État. Ce n’est pas seulement un lot de consolation. Une assemblée qui ne compte pas moins de 709 députés et six groupes parlementaires issus de sept partis a besoin à sa tête d’un président à poigne. D’autant qu’il faut s’attendre que le groupe des populistes de droite qui compte quelque 90 membres ne respecte pas toujours les règles des débats feutrés de mise au Bundestag. Nul doute qu’avec son humour parfois caustique et ses formules cinglantes, Wolfgang Schäuble saura ramener les trublions à la discipline.

Le président du Bundestag se doit d’afficher une certaine neutralité politique. Mais sa parole a du poids sur les grandes orientations de la politique allemande. L’Europe, par exemple, qui a été le credo de sa vie. Ce n’est pas sans une certaine amertume que Wolfgang Schäuble doit penser au texte qu’il a écrit, en 1994, avec Karl Lamers, responsable de la politique européenne de la démocratie chrétienne. Ce texte est connu sous le nom de «papier Schäuble-Lamers».

Proche d'une ligne Macron

 

Trente-trois ans après, il n’a rien perdu de sa pertinence et de son actualité. Il proposait la constitution d’un «noyau dur» européen autour de la France et de l’Allemagne, fondé sur la monnaie unique. Ce n’était pas la première fois qu’il était question d’une Europe «à plusieurs vitesses» ou «à géométrie variable». Mais le «papier Schäuble-Lamers» avait l’avantage d’être précis en appelant à renoncer à une partie de leur souveraineté les États «prêts à aller plus loin dans leur coopération et dans l’intégration et capables de la faire […] sans être bloqués par le veto d’autres États-membres».

Avec Emmanuel Macron en octobre I JOHN SCHULTS / POOL / AFP

Il avait cependant deux «défauts». Il présentait le «noyau dur» comme l’embryon d’une Europe fédérale, un terme tabou, et il énumérait les participants à ce noyau dur, en omettant sciemment l’Italie, membre fondateur du Marché commun. Les dirigeants français en prirent prétexte pour justifier leur absence de réponse au «papier Schäuble-Lamers». C’était l’époque de la cohabitation entre François Mitterrand et Édouard Balladur et aucun des deux ne voulait prendre de risque.

Depuis, l’imagination européenne n’a rien inventé de bien nouveau. Les propositions d’Emmanuel Macron reprennent et parfois complètent des idées connues. On souhaite que les Allemands, occupés par la recherche d’un compromis de gouvernement, leur réservent un sort meilleur que celui accordé aux propositions Schäuble-Lamers. Avec une remarque cependant: les moments où Français et Allemands ont réussi à synchroniser leurs idées sur l’Europe sont l’exception, et non la règle.

 

Daniel Vernet
Daniel Vernet (434 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte