Monde

Central Park, le meilleur endroit où se faire plaquer

Simon Clair et Stylist, mis à jour le 24.10.2017 à 15 h 55

À New York, les bancs de Central Park ont des milliers d’histoires à raconter. Mais encore faut-il savoir qui sont ceux qui les ont écrites.

Central Park Benches | Phil Roeder via Flickr CC License by

Central Park Benches | Phil Roeder via Flickr CC License by

Ici, tout le monde l’appelle «Monsieur Banc». Pourtant, parmi les milliers de personnes que Central Park voit passer tous les jours, Louis Young est sans doute le seul qui n’a jamais le temps de s’asseoir quelques minutes.

À 59 ans, lui et sa barbe grisonnante ne cessent de filer aux quatre coins de l’immense parc new-yorkais de 341 hectares, afin de repeindre, de réparer et d’entretenir chacun de 9.495 bancs du coin.

Voilà maintenant trente-trois ans qu’il travaille ici et il ne se lasse pas de cette végétation luxuriante qui lui rappelle son enfance dans le sud des États-Unis. Et si les habitués du parc sont maintenant familiers de la bouille souriante de Louis Young, c’est aussi parce qu’ils ont repéré qu’il est l’homme à l’origine de ces mystérieuses plaques qui intriguent tout le monde.

© REA

Raconter un souvenir secret

Vissés sur les bancs de Central Park, ces petits morceaux de fer sont toujours gravés de quelques mots qui donnent souvent l’impression que le banc cherche à raconter un souvenir secret. Et d’une plaque à l’autre, les histoires ne sont jamais les mêmes.

Il y a par exemple les déclarations d’amour à la ville, comme ce «Manhattan : nous sommes venus, nous t’avons vue, nous sommes tombés amoureux.» Il y a aussi les messages à l’être aimé: «Tony, que tu gagnes, que tu perdes ou même que tu me quittes, tu auras toujours mon amour. Karen.» Ou les messages aux êtres aimés, au pluriel: «À toutes mes petites copines qui viennent au parc. Je vous aime.» À l’inverse, certaines plaques racontent des tragédies: «En souvenir d’Oncle Josh. Avec tout notre amour. 11 septembre 2001.»

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Autant d’histoires que Louis Young voit passer et qu’il finit toujours par afficher sur un banc encore vierge. Mais parfois, il doit aussi arranger les choses. Comme cette fois où il a vissé sur un banc une plaque gravée des mots «Veux-tu m’épouser ?» qu’on lui a demandé d’enlever quelques semaines plus tard. Visiblement, la demande en mariage ne s’était pas passée comme prévu. Mais il ne pourrait pas vraiment en dire plus. Car au final, malgré son surnom, Monsieur Banc n’en sait pas beaucoup plus que tous les autres visiteurs de Central Park au sujet de ces plaques.

Adopte un banc

Tout commence en 1986. À l’époque, New York n’est pas la ville resplendissante qu’on connaît aujourd’hui. Après avoir passé une décennie entière criblée de dettes et avoir frôlé la banqueroute à plusieurs reprises, la Grosse Pomme tente lentement de se reconstruire.

Pour que Central Park ne se transforme pas en coupe-gorge ou en décharge à ciel ouvert, un groupe de femmes amoureuses du lieu décide de se réunir pour fonder le Women’s Committee of the Central Park Conservancy, qui vise à récolter de l’argent pour refaire du parc un endroit sûr, propre et joli.

Ensemble, elles ont l’idée géniale de proposer aux visiteurs d’adopter un banc. Le principe est simple: pour 10.000 dollars, vous pouvez faire poser une plaque sur le banc de votre choix, sous réserve qu’il ne soit pas déjà adopté. Sur cette plaque, vous êtes libre de faire écrire ce que vous voulez, tant qu’il ne s’agit ni d’insultes ni de publicités. Enfin, le texte ne doit pas dépasser les quatre lignes d’environ trente caractères chacune (oui c’est un peu l’ancêtre de Twitter).

«Dès le début, l’idée du programme Adopte-Un-Banc était de créer un fond permanent pour entretenir et financer les plus de 9.000 bancs de Central Park et des alentours», explique Jordan Jacuzzi, qui gère la communication de toutes les activités liées à la protection du célèbre parc new-yorkais.

Aujourd’hui, 4.200 bancs ont déjà été adoptés. Depuis quelques années, le site BenchMark a même été créé afin de faciliter la collecte de fonds pour les groupes d’amis souhaitant offrir une plaque à un proche.

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Dans la foulée, le concept s’est aussi répandu en Europe. Il est désormais possible d’adopter un banc dans certains parcs de Londres ou au Jardin des Plantes de Paris.

Et malgré le prix à payer, les petits rigolos ne peuvent pas s’empêcher d’écrire des choses parfois incompréhensibles. À New York, on trouve par exemple un banc dont la plaque indique «rOZ» tandis qu’un autre affiche «S1139V MTI1988.» Va savoir.

Les inconnus du parc

Mais si les plaques des bancs de Central Park ont fini par entrer dans l’imaginaire collectif, c’est surtout pour ce qu’elles racontent. Et ce qu’elles laissent parfois sous silence. C’est ce qui a poussé en 2010 la New-Yorkaise Jen Nelson à créer le Central Park Bench Project, dont le but est de recenser progressivement toutes les plaques des environs.

«À l’époque, je vivais juste à côté de Central Park et je trouvais déjà que ce lieu avait une forme de poésie assez touchante. Au départ, je n’avais jamais vraiment fait attention à ces plaques. Quand j’ai compris qu’elles étaient toutes uniques, j’ai découvert plein d’histoires que je n’imaginais même pas», raconte-elle aujourd’hui.

Comme par exemple celle d’Alberto Arroyo, une figure légendaire du parc que tout le monde a un jour vu passer les baskets aux pieds. Surnommé «le maire de Central Park», ce papy excentrique à la moustache blanche est connu pour avoir été le tout premier à faire son jogging dans le parc, au début des années 1940.

Tous les jours de sa vie, Alberto Arroyo venait courir, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, avant d’enchaîner ses exercices d’étirements sur les bancs. En 1985, l’État de New York l’a même reconnu comme étant «l’un des fondateurs du fitness moderne» et des personnalités comme Jackie Kennedy ou Madonna ont fait le déplacement spécialement pour venir courir avec lui.

À sa mort, en 2010, son amie Seton Melvin, qui a pris goût au running à ses côtés, a décidé de lui dédier une plaque. On peut y lire: «Merci d’avoir ouvert le chemin pour la génération suivante.»

«On est souvent surpris de voir que quelques lignes cachent en fait de longues histoires», reprend Jen Nelson, qui a parfois pu comprendre certaines plaques grâce à son site internet de Central Park Bench Project. «Des gens nous écrivent parfois pour nous raconter leurs histoires. J’ai par exemple reçu un long mail d’une femme qui a fait poser une plaque en souvenir de sa nièce. Elle était morte quelques années plus tôt dans un terrible accident d’ascenseur. C’était une tragédie et cette femme me racontait à quel point sa nièce était une fille merveilleuse.»

Sur un des bancs du parc, on peut maintenant lire : «À la mémoire de Susan L. Arc.»

New York post mortem

Voilà presque trente ans que les Français Pascal et Brigitte ont emménagé à New York. Maintenant qu’ils sont tous les deux à la retraite, ils viennent souvent se promener dans Central Park et sont devenus de fins connaisseurs des différentes plaques du parc. Et pourquoi ne pas s’en payer une, un jour?

Même s’ils ne se sont pas encore lancés, ils doivent bien reconnaître qu’ils y ont déjà pensé:

«Nos familles sont toujours en France. Mais notre vie est à New York depuis longtemps. J’aime me dire qu’après notre mort, nos petits-enfants viendront s’asseoir sur notre banc à Central Park. Ils se rappelleront de nous et nous imagineront assis sur ce même banc quelques années plus tôt. Ça nous correspond assez bien. Beaucoup plus qu’une tombe dans un cimetière sans âme», raconte Brigitte.

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Car avec ces plaques, c’est aussi les morts qui s’invitent dans les centres-villes, à l’inverse des cimetières qui les cantonnent en général loin des rues passantes et des lieux de vie. Mais on parle ici d’une représentation de la mort plus poétique et légère. Comme pourrait l’être une promenade nostalgique et pleine de souvenirs dans l’herbe du parc.

Surtout, une plaque est une manière définitive de sceller une union éternelle avec la ville de New York, celle dont l’effervescence fait rêver partout dans le monde.

«Mises bout à bout, toutes ces plaques nous racontent surtout que la ville de New York est plus que juste un endroit. C’est un sentiment, un personnage dans nos vies. C’est quelque chose qu’on comprend et qui reste en nous pendant très longtemps, même après notre mort», commente Jen Nelson, qui rêve elle aussi d’avoir un jour une plaque à son nom.

Quant à Monsieur Banc, il a un jour eu droit à une petite surprise. Alors qu’il était en train de fixer une nouvelle plaque sur un dossier en bois, il a soudainement lu: «Louis Young pour son attention et sa dévotion à Central Park depuis 1985.»

Visiblement, l’un des donateurs du parc a voulu laisser le temps à Monsieur Banc de s’asseoir un moment.

Simon Clair
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Mode, culture, beauté, société.
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