Culture

La triple réussite de «Logan Lucky»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 25.10.2017 à 16 h 21

Surgi des tréfonds du Sud des États-Unis, le nouveau long métrage de Steven Soderbergh est un film de casse virtuose et une comédie enlevée, qui ouvre sur des horizons plus réels et plus contemporains.

Les frères Logan (Adam Driver et Channing Tatum). Born to loose? © StudioCanal.

Les frères Logan (Adam Driver et Channing Tatum). Born to loose? © StudioCanal.

D’abord, le plaisir. De la chanson d’ouverture à la tournée générale finale, il y a une sorte de joie communicative qui émane de Logan Lucky.

Joie de filmer, de raconter, d’avoir choisi ces acteurs, de passer de la surenchère comique à l’astuce du thriller.

Joie communicative, où le spectateur circule entre références (avec une bonne dose de Coen Brothers, tendance O’Brother justement) et invention.

Comme il y a un casse, la comparaison vient immédiatement avec la série des Ocean du même réalisateur. En fait le film n’a rien à voir; c’est même, heureusement, le contraire de ces grosses machines autosatisfaites et formatées.

L’auteur de Sexe, mensonges et vidéo est un réalisateur surdoué qui est loin de n’avoir fait que des bons films. Mais la virtuosité de sa mise en scène, sa capacité à remettre sur le métier les poncifs du cinéma de genre, trouve régulièrement des accomplissements mémorables, pour peu que, comme ici, on sente que, toute fiction bue, tout effet de script ou d’image dépassé, Soderbergh aime ses personnages.

Un casse de péquenots

C’est précisément ce qui advient avec ces deux frères qui, de prime abord, auraient tout de la caricature de loosers du Sud profond —mais alors très profond. Le chômeur boiteux viré par sa femme et le barman manchot montent un cambriolage avec leur petite sœur, la coiffeuse du bled.

Ils s’attaquent à un temple du spectacle américain, un circuit de course automobile qui ne désemplit pas de fanatiques de grosses cylindrées et de gaz d’échappement se délestant de centaines de milliers de dollars en junkfood et gadgets.

Pour mener leur plan à bien, ils ont besoin d’un expert en explosif, sauf que le type, à moitié dingue, est en prison.

Daniel Craig interprète son rôle comme son personnage fait sauter les coffres-forts: en force et en s'amusant. © StudioCanal.

Donc… Donc, en même temps, avec une adresse réjouissante, trois films.

D'abord un film de casse, réglé comme une horlogerie improbable mais très bien huilée. Un film burlesque avec des numéros hilarants dont, aux deux extrêmes, l’impavide et assez génial Adam Driver et le bodybuildé, peroxydé et clownesque Daniel Craig.

Au centre, solide et opaque, Channing Tatum, que Soderbergh a révélé il y a 5 ans avec Magic Mike. C’est la fille qui conduit, la frangine Logan (Riley Keough). Elle conduit bien.

Mais c’est le «troisième film», ou la troisième dimension du film, qui fait la différence. La différence entre le numéro virtuose et amusant, et un film digne de ce nom. Tout ce joue dans le regard que porte Soderbergh sur le monde réel dont il extrait les stéréotypes avec lesquels il construit Logan Lucky.

Country Roads, a capella

Jimmy Logan, les mains dans le cambouis. © StudioCanal.

La véritable réussite nait de la mise en tension de la détestation de ce monde voué au fric, à la surconsommation, à l’obsession sécuritaire, ce monde de laideur, d’avidité et de vulgarité qui définit l’American Way of Life, avec une affection pour les gens, y compris s’ils habitent dans ce Sud bastion de tant de conservatismes.

Faisant aussi bien écho à Fantasia chez les Ploucs (le livre de Charles William, pas le film) qu’au récent et déjà très réussi western contemporain Comancheria, Logan Lucky trouve son point de bascule émotionnel, et finalement politique, avec le vieux tube country de John Denver, Take me home, Country Roads chanté a capella par une petite fille.

Il s’oppose à l’hymne kitsch à la gloire de l’Amérique triomphante, America is Beautiful, joué devant des dizaines de milliers de spectateurs d’une célèbre course de bolides organisée par Coca-Cola.

L'affrontement et la diplomatie

On voit ainsi se développer deux stratégies différentes dans un cinéma américain contemporain à vocation grand public, face à une réalité qu’il est loin d’ignorer et dont l’élection de Trump est le fait le plus saillant.

D’un côté, un cinéma de dénonciation de dérives fascisantes, exemplairement avec les récents Barry Seal ou Detroit en attendant Bienvenue à Suburbicon de George Clooney sous influence Coen Brothers (sortie le 6 décembre).

De l’autre un cinéma de diplomatie, qui ne repose pas sur la reconnaissance d’une fracture insurmontable entre plusieurs Amériques, et dont le film de Soderbergh est bon exemple, avant Three Billboards outside Ebbing, Missouri (sortie le 11 janvier). Les deux méritent attention.

Lucky Logan

de Steven Soderbergh, avec Channing Tatum, Adam Driver, Riley Keough, Daniel Craig, Seth MacFarlane, Himary Swank.

Durée: 1h59. Sortie le 25 octobre 2017

Séances

 

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (491 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte