Monde

Comment l'intolérance religieuse a gagné le monde musulman

Kim Ghattas, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 26.10.2017 à 11 h 42

De régimes pluralistes où le religieux et le politique étaient distincts, de nombreux pays ont basculé vers l’intolérance et la persécution des minorités. Que s’est-il passé?

L'Afghanistan au tournant des années 1980 et aujourd'hui I BTA / AFP II Wakil KOHSAR / AFP

L'Afghanistan au tournant des années 1980 et aujourd'hui I BTA / AFP II Wakil KOHSAR / AFP

Lorsque H.R. McMaster, le conseiller à la sécurité nationale américain, a voulu convaincre le président Donald Trump que la situation en Afghanistan n’était pas irrécupérable, il a ressorti une photo en noir et blanc de 1972 montrant des femmes en minijupe dans les rues de Kaboul. Le but de la manœuvre était probablement de montrer que le pays embrassait autrefois les idéaux occidentaux et qu’avec l’aide des États-Unis, il pourrait y revenir.

La ruse de McMaster a fonctionné: Trump a fini par renoncer à son scepticisme initial vis-à-vis de l’effort de guerre et a décidé d’augmenter le nombre de soldats sur le terrain. Mais elle a également montré à quel point le niveau de compréhension par l’Amérique des pays qu’elle cherche à refaçonner à son image reste limité. L’instantané montre l’élite urbaine de Kaboul –une élite qui n’était pas représentative, même à l’époque, de la population afghane dans son ensemble. Tout le monde ne se baladait pas en jupe avant que les talibans n’imposent la burqa.

L'âge d'or des années 1960/70

Pourtant, cette photo capture bien quelque chose, quelque chose qui a été perdu au cours des dernières décennies non seulement en Afghanistan depuis l’arrivée des talibans, mais aussi dans presque tout le monde musulman: la liberté de choix. Toutes les femmes afghanes ne portaient pas de minijupe dans les années 1970, mais elles pouvaient le faire sans craindre d’être attaquées à l’acide ou fouettées.

D’autres photos de cette époque montrent les opportunités éducatives et professionnelles auxquelles les femmes afghanes pouvaient prétendre. Pourtant, ce sont toujours les vêtements qui attirent le plus d’attention. Des photos d’Arabie saoudite des années 1960 et 1970 circulent aussi au Moyen-Orient, montrant des hommes et des femmes en maillots de bain au bord de la piscine et sur la jetée d’une célèbre station balnéaire. La plupart des personnes figurant sur les photos ont l’air d’étrangers –certains sont des employés de compagnies aériennes en congés à Djeddah. Mais des Saoudiens aussi fréquentaient ces plages et même si certains désapprouvaient ce genre de comportements, la possibilité d’aller à la plage sans craindre de violences était une réalité.

Au-delà des jupes et des plages, les années 1960 et 1970 furent aussi une période de vifs débats intellectuels sur le rôle de la religion dans la société. Les discussions entre gauchistes, laïques, capitalistes, marxistes et islamistes faisaient rage dans la région, de l’Égypte au Pakistan. Pour les islamistes militants, ces décennies marquées par une pensée et une culture plus progressistes et variées ne sont que des importations occidentales décadentes –des effets secondaires persistants de l’influence coloniale. Mais si l’on ne peut nier qu’il y ait eu une forme d’imitation, une bonne partie était endémique. Une des plus célèbres féministes du monde arabe du début du XXe siècle, Nazira Zain al-Din, était une femme libanaise qui n’avait aucun lien avec le mouvement féministe occidental de l’époque.

La montée de l'intolérance

 

Pourtant, au cours des dernières décennies, l’espace accordé au débat et à la liberté de choix n’a cessé de s’amenuiser. Pour les autres nations, le Pakistan sert à la fois d’exemple et de douloureux avertissement contre la manière dont l’intolérance est légitimée. Il n’y a pas que lorsqu’un groupe comme les talibans s’empare du pouvoir par la force qu’un pays perd les gains d’un passé plein de vie et de diversité. Une lente érosion des normes progressistes, une lente transformation des croyances peuvent avoir des effets tout aussi dévastateurs.

Au Pakistan, entre 1927, année où les Britanniques ont introduit les lois sur le blasphème, et 1985, dans le Pakistan moderne, seuls 10 jugements pour blasphèmes ont été signalés. Entre 1985 et 2011, plus de 4.000 cas ont été portés devant les tribunaux. Pire encore, un blasphème, réel ou supposé, peut vous valoir la mort dans le Pakistan d’aujourd’hui.

En janvier 2011, Salman Taseer, gouverneur du Pendjab, a été assassiné par son garde du corps parce qu’il avait voulu venir en aide à une jeune femme chrétienne accusée de blasphème [condamnée à mort, et dont le procès en appel a été repoussé à une date indéterminée]. Le meurtrier de Taseer a été condamné à mort et exécuté, mais il a été érigé en héros par des dizaines de milliers de personnes venues à ses funérailles, et une mosquée a été construite en son nom à Islamabad.

Le garde du corps Malik Mumtaz Hussain Qadri I AAMIR QURESHI / AFP

Au Pakistan, le rêve fondateur inaccompli

 

L’assassinat de Taseer –ainsi que celui du premier ministre fédéral chrétien du Pakistan, Shahbaz Bhatti, à peine deux mois plus tard– a bouleversé Farahnaz Ispahani, qui était amie avec les deux hommes. Ispahani, ancienne journaliste, était à l’époque membre du Comité parlementaire sur les droits humains au Parlement pakistanais. Tous les trois avaient, ensemble et à plusieurs reprises, tenté de soulever la question des droits des minorités. Au Parlement, où elle avait un meilleur accès aux informations que le public, Ispahani avait été choquée par l’ampleur des violences exercées au quotidien contre les minorités—ainsi que par le fait qu’aucun de ses collègues ne voulait débattre du sujet.

L’assassinat de ses deux amis a incité Ispahani (photo) à écrire Purifying the Land of the Pure. Ce livre, publié en 2015 et non traduit en français, cartographie la lente agonie des droits des minorités et du pluralisme au Pakistan, et analyse ses conséquences pour l’avenir de la démocratie.

Le résultat est une chronique concise mais à grande échelle de la manière dont les choses se sont dégradées. Elle-même membre d’une minorité, puisqu’elle est chiite, Ispahani a pris grand soin d’éviter la polémique et la prise de position en livrant un travail complet, fruit de recherches méthodiques. Elle et son mari, l’ancien ambassadeur pakistanais aux États-Unis Husain Haqqani, ont reçu des menaces de mort à cause de leur travail et ont choisi de s’exiler à Washington.

Dans son livre, Ispahani remonte la piste de cette dégradation jusqu’à quelques années après l’indépendance du Pakistan. Le fondateur du pays, Muhammad Ali Jinnah –chiite et laïque– envisageait un pays où «l’on est libre, libre de se rendre dans ses temples, libre de se rendre dans ses mosquées ou dans n’importe quel autre lieu de culte». Mais Ispahani écrit que «cette déclaration optimiste de pluralisme religieux» demeure inaccomplie.

Le poids de l'islamisation

 

La tendance à faire de l’Islam un principe central de la vie au Pakistan a commencé peu de temps après l’indépendance de 1947, et découlait du sentiment que les musulmans avaient été persécutés à la fois par les hindous et par le colonialisme britannique en Inde. En 1973, l’Islam a été déclaré religion d’État au Pakistan. En 1974, sous le Premier ministre ostensiblement progressiste Zulfikar Ali Bhutto, le Parlement a décrété que les Ahmadis n’étaient pas musulmans. Mouvement musulman né à la fin du XIXe siècle, l’ahmadisme suit les enseignements du Coran et considère son fondateur comme un prophète, ce qui contrarie les musulmans orthodoxes pour qui Mahomet est le seul prophète.

Bhutto eut des difficultés à redéfinir le nationalisme pakistanais indépendamment de l’idéologie islamique. Il était, écrit Ispahani, incapable de gérer «l’équilibrage délicat entre la mise en place d’idées progressistes et l’apaisement des sentiments islamistes».

Au milieu des années 1980, la littérature haineuse à l’égard des chiites proliférait. Elle attisait l’idée qu’ils n’étaient pas musulmans, une accusation dangereuse dans un pays à majorité sunnite où les chiites constituaient environ 15% de la population. Le dictateur militaire Muhammad Zia-ul-Haq approuva les attaques des militants sunnites contre les chiites, ce qui ouvrit la voie à une campagne d’élimination systématique des médecins, ingénieurs et professeurs chiites à Karachi et ailleurs. Aujourd’hui, les chiites et leurs mosquées sont encore régulièrement attaqués: depuis 2003, on estime que 2.558 d'entre eux ont été tués dans le cadre d’attaques sectaires.

Muhammad Zia-Ul-Haq en 1988 I STRINGER / PID / AFP

Personne n'est épargné

 

Ispahani identifie quatre étapes de la perte des droits des minorités et du développement de l’intolérance au Pakistan. La première a été «l’islamisation» de la société, avec un transfert des populations non-musulmanes hors du Pakistan après l’indépendance, suivie par l’émergence d’une identité islamique avec la perte du Pakistan oriental. Puis vinrent l’islamisation du droit sous Zia-ul-Haq dans les années 1980, et enfin l’émergence de la violence militante organisée.

Si la transformation ne s'est pas brusquement réalisée du jour au lendemain, Ispahani identifie néanmoins le mandat de Zia comme le point de non-retour. Le chef d’État militaire islamisa les lois du pays, introduisit des tribunaux islamiques appliquant la charia et de nouvelles lois islamiques appelées ordonnances hudûd, qui prévoient des sanctions strictes de la charia pour des infractions spécifiques. C’est à cette époque que les lois sur le blasphème ont été renforcées, avec l’ajout aux sanctions de la réclusion à vie et de la peine de mort.

Aucun aspect de la culture n’a été épargné par l’islamisation; les cinémas ont été fermés de Karachi à Peshawar, les artistes forcés à la clandestinité et les programmes scolaires changés pour créer «une image monolithique du Pakistan en tant qu’État islamique, et enseigner aux élèves que seuls les musulmans étaient des citoyens pakistanais».

Comment revenir au pluralisme?

 

L’héritage de Zia persiste, enraciné dans le système et dans la vie quotidienne. Les Pakistanais de moins de 40 ans n’ont jamais connu d’autre style de vie, tandis que les plus âgés évoquent un passé plus varié –tout en passant sous silence certains défauts de ce passé. Mais quelle que soit la manière dont elle s’est imposée, l’intolérance croissante qui règne au Pakistan a coûté cher à la diversité: entre 1947 et aujourd’hui, les minorités sont passées de 25% de la population à 3%.

«C’est une question de pluralisme, qui ne peut exister que lorsqu’il y a de la place pour plusieurs sortes de gens, estime Ispahani. Vous ne pouvez pas avoir un État démocratique et pluraliste si vous croyez en la pureté de votre religion.»

La photo que McMaster a montrée à Trump est un bon rappel du passé, mais elle ne propose pas une stratégie visant à restaurer le pluralisme autrefois accepté au Pakistan tout comme dans d’autres pays tels que l’Afghanistan, l’Irak ou l’Égypte. Le livre d’Ispahani sert à rappeler que ces pays ont perdu quelque chose de bien plus grave que des minijupes. Les politiques de contre-terrorisme de Washington, qui contribuent à réfréner des groupes comme les talibans, sont un bon début, mais elles échouent souvent à avancer plus loin vers la restauration de normes de base comme le respect de la diversité. Au final, ce sont les efforts de la population locale elle-même qui y parviendront.

Ces efforts peuvent éventuellement puiser dans la puissance de la nostalgie. Quand les Pakistanais, les Égyptiens ou les Afghans feuillettent les albums de photos de leurs parents et de leurs grands-parents et qu’ils se demandent ce qui est arrivé à leur pays, certes, ce qu’ils voient ce sont des jupes ou des décolletés –mais ce qu’ils appellent de leurs vœux, ce sont la diversité et la liberté de choisir.

 

Kim Ghattas
Kim Ghattas (1 article)
Journaliste
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