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Jimmy Kimmel, l'homme nouveau de l'ère anti-Trump

Willa Paskin, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 26.10.2017 à 8 h 03

Avec ses larmes et son humour grinçant, Jimmy Kimmel semble l'adversaire parfait de Donald Trump. Mais combien de temps pourra-t-il jouer les héros?

Jimmy Kimmel au 48e gala d'anniversaire des Vanguard Awards du centre LGBT de Los Angeles (États-Unis), le 23 septembre 2017. © Emma McIntyre / Getty Images / AFP.

Jimmy Kimmel au 48e gala d'anniversaire des Vanguard Awards du centre LGBT de Los Angeles (États-Unis), le 23 septembre 2017. © Emma McIntyre / Getty Images / AFP.

Le chef de plateau du «Jimmy Kimmel Live!» voulait quelque chose de différent. «On essaye ça», annonça-t-il alors aux 2.000 et quelques personnes rassemblées à la Brooklyn Academy of Music pour assister au premier tournage de la série de cinq émissions que l'animateur enregistre chaque année dans son quartier natal.

L'émission commençait dans quelques minutes et le public –qui, une heure plus tôt, s'était restauré dans le coin– était chauffé à blanc. On avait répété une standing ovation, puis un grand éclat de rire cacophonique, qualifié de «génial» dès le premier essai. «Faites comme s'il avait dit un truc que vous approuviez, mais qui serait assez grave», indiqua le chef de plateau. Les applaudissements se firent alors polis et chaleureux.

«Je déteste parler de ce genre de trucs»

Ces derniers mois, le public de Kimmel a souvent été invité à réagir de la sorte. Depuis mai et son émouvant monologue sur son fils né avec une maladie cardiaque, Kimmel est un autre homme.

Le petit Billy Kimmel aura politisé son père, devenu fervent partisan de l'Obamacare. À maintes reprises, l'ouverture de son émission s'est ainsi transformée en jérémiade contre sa possible abrogation. Il y a quelques semaines, Kimmel pleurait en évoquant les victimes du massacre de Las Vegas et tançait les politiciens qui se laisseraient «comprimer les couilles» par le «fric» de la NRA. Entre deux sanglots, il allait déclarer:

«J'ai juste envie, voilà, de rigoler tous les soirs, mais c'est vraiment devenu très difficile. J'ai l'impression que quelqu'un a ouvert une fenêtre donnant sur l'enfer».

Depuis l'élection de Trump, les émissions de Stephen Colbert, John Oliver, Samantha Bee, Trevor Noah ou Seth Meyers ont elles aussi gagné en gravité, sauf qu'elles ont toujours été des tribunes politiques.

Kimmel, lui, semble sincère lorsqu'il dit: «Vous savez, je veux que ça reste une émission comique, je déteste parler de ce genre de trucs». Mais il en parle et sa réticence fait de l'animateur la quintessence de notre époque: voilà un type qui, comme tout le monde, ne peut échapper à la politique alors qu'il crève d'envie de l'ignorer.

Avec cette métamorphose, Kimmel est désormais le chouchou du buzz et des médias. On l'a vu en interview dans le «CBS Sunday Morning» ou le New York Times. Propulsé dans le radar des politiciens et des enfants de Trump, ses monologues viraux rassemblent plus de neuf millions de spectateurs.

Des larmes à l'antenne

Comme si ce Jimmy était devenu le nouveau roi des late shows, supplantant Jimmy Fallon victime de son désintérêt pour la politique, malgré un ébouriffement trumpien qui n'aura pas su regonfler ses audiences.

«En ce moment», écrit Mark Harris dans Vulture, «Kimmel donne l'impression d'être dans le vrai –embrouillé, bouleversé par la tournure des choses, et de plus en plus exigeant avec nos élus».

L'efficacité de Kimmel, c'est son hésitation, sa passion, ses sarcasmes –et parce qu'il incarne l'électeur longtemps indécis qui aura changé d'avis au dernier moment. Il prouve qu'un tel revirement est possible. Mais que se passera-t-il si Kimmel essaye de revenir à la normale? La normalité est-elle désormais seulement possible dans les late shows?

Kimmel a toujours été un chouineur –il a pleuré quand Letterman a pris sa retraite, et pour Cecil le lion. Mais quand il évoque la santé publique ou les tueries de masse, ses larmes importent autant que ses mots. Les deux ont une portée profondément culturelle.

En s'autorisant à pleurer à l'antenne, il indique qu'il valide un monde où les hommes se donnent le droit de ressentir des choses, une position tournée en ridicule comme étant trop «œstrogénique».

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Si vous remerciez Jon Stewart et ses larmes après le 11 septembre, première occurrence d'un animateur qui reflète la douleur de son public, alors ce n'est pas seulement une émotivité féminine que Kimmel met en scène, mais aussi une volubilité ethnique. Une exubérance rarement associée aux figures d'autorité blanches de la télé américaine, de Walter Cronkite à David Letterman, qui ont tous les deux tenté de retenir leurs larmes en temps de crise.

Ajoutez-y l'expression de sa responsabilité domestique –Kimmel a eu son épiphanie avec la maladie de son fils– et vous comprendrez comment la masculinité de Kimmel est en porte-à-faux avec celle de notre grotesque président. Le macho, ethno-nationaliste, qui se fait fort de n’avoir jamais changé la moindre couche de sa vie.

Un des adversaires de choix de Trump?

Que l'ancien co-animateur du «Man Show», une émission qui se vautrait dans la misogynie «ironique» avec ses playmates sautillant sur des trampolines, puisse se retrouver à l'opposé de Trump pourrait sembler surprenant, si les jauges de la surprise n'avaient pas récemment pété tous les scores.

Kimmel est peut-être devenu l'un des adversaires de choix de Trump –le président n'a pas manqué de dénoncer ses «biais» sur Twitter, en référence à son entretien avec le Sénateur démocrate Chuck Schumer– mais, comme lui, il est un riche représentant de l'élite, et ce malgré son aura très «classe moyenne blanche».

Parmi tous les animateurs de late shows, Kimmel est le moins ripoliné: quand il fait part de ses sentiments, on ressent l'urgence, il bute sur ses mots, expose des faits, pleure. Jamais il ne donne une impression de condescendance, de prêcher des convertis. Et ce ton plaît autant aux zélotes qu'aux sceptiques. Les gauchistes enragés préfèrent sans doute Colbert (ou Meyers, Oliver, Noah ou Bee), mais avec Kimmel, quelque chose est vraiment en train de changer sous nos yeux.

On l'a vu en septembre durant les deux monologues que Kimmel à consacré au projet de loi Graham-Cassidy, qui entend abroger l'Obamacare:

«Cette semaine, j'ai plus bossé que pendant toutes mes années de fac réunies. Ce projet de loi est déroutant, même pour ceux qui ne sont pas des experts du sujet», a-t-il dit dans le second, en s’incluant expressément dans cette catégorie de novices.

Pour illustrer son propos, il servira un café dans une tasse sans fond, une allégorie des plus basiques du projet républicain. Dans n'importe quelle autre émission, on aurait eu le sentiment d'être pris pour des débiles, mais pas chez Kimmel: pour comprendre la proposition de loi, il semble être le premier à qui un tel sketch peut être utile.

Des dérapages qui le rendent plus authentique

Si les valeurs de Kimmel ont fait du chemin depuis ses blagues grivoises avec Adam Carolla, il conserve un ton sarcastique qui le protège d'une accusation en politiquement correct. Il reste l'animateur qui incitait ses spectateurs à se foutre de la gueule de leurs enfants. Un humour potache qui transparaît toujours dans ses monologues sur Graham-Cassidy, comme lorsqu'il compare le projet de loi à une balle de base-ball qui termine dans les testicules d'un receveur.

Ou quand, après avoir passé un extrait de «Fox & Friends» dans lequel Brian Kilmeade le conspuait comme membre de l'élite hollywoodienne, Kimmel lui répond d'une manière aussi personnelle qu'égrillarde: 

«Ce qui m'agace le plus avec ce commentaire, c'est qu'à chaque fois que je croise ce gars, il me lèche le cul comme un gamin qui dirait bonjour à Batman», dira Kimmel, avec juste un poil de méchanceté au-dessus du sarcasme. «Brian, espèce de sale petit hypocrite. Je t'en mettrai une bonne la prochaine fois!»

Ses quelques dérapages au-delà du bon goût ne font que le rendre encore plus authentique. Ce qui explique peut-être pourquoi il est si pertinent en adversaire de Donald Trump: il boxe dans la même catégorie.

L'évolution politique de Kimmel tend vers la révélation: il était aveugle et maintenant il voit, ce qui lui tort d’autant plus les tripes. D'où l'optimisme qu'il peut inspirer, même quand il se montre parfaitement désespéré. Qui, aux États-Unis, peut vraiment dire qu'il a changé d'avis? Qui, dans l'Amérique d'aujourd'hui, pense que nous partageons encore quelque chose, sans même parler d'un sens commun? Jimmy Kimmel.

Un engagement déjà mis à distance

L'ironie de ses récentes émissions indique qu'il est probablement en train de perdre son public bi-partisan. Mais parce que Kimmel pensait dès le départ avoir un tel public –que certains de ses spectateurs n'étaient pas figés dans leur orientation politique–, ses émissions semblent réellement parler à tous les Américains.

Un piège dans lequel tous les late shows peuvent tomber et qui n'aura jamais été aussi patent. Au lieu d'être une manière d'assimiler collectivement les nouvelles du monde et de nous en distraire, ces émissions, comme le reste de nos existences, se sont engouffrées dans la bouche de l'enfer politique.

«Je ne veux pas me retrouver dans une situation où je me sentirais obligé de parler de chaque tragédie, catastrophe naturelle, meurtre ou accident de la route, ou de n'importe quel autre truc atroce qui peut arriver dans le monde», déclarait récemment Kimmel au New York Times. «Si je fais ça, ça n'intéressera personne, et ce sera ensuite impossible de faire marche arrière».

Ce qui explique pourquoi, lors du tournage du «Jimmy Kimmel Live!» à Brooklyn, Kimmel n'a pas du tout fait dans la politique, qu'importe les récentes déclarations de Trump hostiles à l'Obamacare. Il était juste content d'être chez lui, à rôder dans le quartier en taxi, à blaguer sur la gentrification et sur Whole Foods. Les applaudissements validant un propos «juste mais sombre» que le public avait répétés n'ont pas été utiles.

La seule référence aux exploits de Kimmel est venue de son invité, DJ Khaled, avec sa chemise bardée d'un «bon Américain» dans le dos. «Je veux te rendre hommage parce que tu es un super papa. Applaudissez Jimmy parce que son show est une preuve d'amour!». Quand Kimmel fait ce genre d'émission, une émission normale, il déçoit.

Des confettis jetés sur un champ de bataille

Avant Trump, ces émissions semblaient déjà absurdes. Aujourd'hui, on dirait des confettis jetés sur un champ de bataille. Mais si Kimmel, dopé par ses audiences et par l'actualité, peut leur redonner vie, alors les late shows deviendront un autre de ces rituels jadis relaxants et désormais outils d'agitation des consciences.

Un jour, espérons-le, notre vie politique se calmera, assez pour que ces émissions puissent à nouveau nous divertir en toute bonne conscience de leur frivolité. En attendant, la vague lancée par le «Daily Show», catharsis émotionnelle pour progressistes stressés, continuera à s'abattre sur le format.

Peut-être qu'il serait plus productif, ou terrifiant, de réfléchir à la fenêtre sur l'enfer que notre pays a ouverte sur les plateaux télé, mais on peut aussi se consoler en regardant Kimmel, qui le ressent avec et pour nous. Et nous rappelle, à des heures de grande écoute, qu'il reste encore des gens honnêtes dans ce bas monde, si ce n'est au Congrès.

 

Willa Paskin
Willa Paskin (10 articles)
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