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La face obscure des Social Justice Warriors

Hugo Lindenberg et Stylist, mis à jour le 23.10.2017 à 14 h 36

Le Social Justice Warrior, figure du justicier progressiste sur les réseaux sociaux, honni par l’alt-right, suscite aussi des critiques dans son propre camp.

Justice Store for Girls. Plainville, CT. 6/2014 | Mike Mozart via Flickr CC License by

Justice Store for Girls. Plainville, CT. 6/2014 | Mike Mozart via Flickr CC License by

1. C’est quoi ?

Pas quoi, mais qui. Vous avez forcément, dans votre entourage, un ami qui n’hésite pas à défendre ses positions progressistes sur les réseaux sociaux, toujours prêt à réagir aux tweets sexistes d’un community manager mal inspiré ou à remonter les bretelles d’un «friend» raciste ou homophobe sur Facebook pour leur expliquer qu’offenser les autres n’est ni drôle, ni compatible avec les CGU de la vie en société. C’est ce qu’on appelle un SJW, pour Social Justice Warrior, littéralement combattant pour la justice sociale.

Même si certains twittos arborent fièrement le blason de SJW dans leur bio, le terme est surtout utilisé de manière péjorative par les franges les plus réacs/facho d’Internet pour fustiger les militants qui défendent les droits des minorités et les féministes qu’ils accusent de restreindre la liberté d’expression.

Exemple. Baffie suscite l’indignation en tripotant la jupe de Nolwenn Leroy pendant «Salut les Terriens», un twitto répond:

2. L’impossible débat en ligne

En mai dernier, Laci Green, YouTubeuse féministe classée parmi les trente personnes les plus influentes du Web par le Time et SJW autoproclamée, s’est retrouvée elle-même victime d’un mouvement de colère de la part de SJW furieux qu’elle ait tourné une vidéo avec une autre YouTubeuse ouvertement antiféministe.

Effarée par les milliers de tweets d’insultes, les commentaires haineux et les menaces reçus à la suite de ce débat, elle a fait part à son 1,5 million d’abonnés de sa grande inquiétude face à la violence des réactions venant de son propre camp:

«J’ai ouvert ma chaîne pour parler de féminisme et de sexualité, mais c’est devenu de plus en plus difficile […]. On est arrivé à un point ou parler de féminisme, ou même juste parler, d’hommes et de femmes par exemple, déclenche l’indignation chez certaines personnes qui semblent déterminées à mal interpréter ce que vous dites quelles que soient vos précautions. Et je vois ces mêmes personnes lancer des campagnes pour que des gens soient virés de leur job ou rejetés de leur communauté. Ce n’est pas du féminisme, c’est du harcèlement.»

Même son de cloche au New York Mag, où la journaliste Kat Stoeffel, suite au meurtre de Charlottesville et au licenciement d’un employé antiféministe de Google, prenait fin août ses distances avec les SJW qu’elle accusait de renforcer la polarisation entre les réacs et les progressistes. Sa conclusion: «J’arrête Twitter, je suis prête à débattre.»

3. Ça vient d’où?

Du premier grand drama internet, le gamergate: une campagne de harcèlement sexiste à grande échelle qui a eu lieu en 2014 sur Twitter, Reddit et 4chan contre des journalistes et des développeuses et qui a donné naissance à une sorte de Tea party du jeu vidéo, composée de joueurs fiévreusement misogynes.

Ce sont eux qui ont popularisé l’emploi péjoratif de l’étiquette SJW pour discréditer celles et ceux dont les revendications sociales risquaient à leurs yeux de dénaturer la culture du gaming.

Depuis, le SJW est devenu le symbole du militant progressiste qui défend les minorités et le «politiquement correct». Une figure qui obsède la fachosphère qui en a fait l’épouvantail d’un monde en déclin: on trouve 1 800 mentions du terme SJW sur le site de fake news de Steve Bannon, Breitbart.

4. Un peu de haine, beaucoup de likes

Et si le SJW n’était pas que l’ennemi de l’alt-right, mais aussi des militants éclairés dont il caricature les combats pour sa satisfaction personnelle? C’est la question qui a émergé à la suite de l’affaire de la poupée hawaïenne en aout 2016.

Lors d’une course partagée en Lyft, la blogueuse américaine Annaliese Nielsen ordonne au chauffeur de retirer une statuette hawaïenne de son tableau de bord parce qu’elle est «super offensive» et que c’est un «mâle blanc» (en fait, il est asiatique). Face à son refus, elle menace de l’exposer dans la presse et d’en faire «le prochain mème internet». En sortant, elle tweete qu’un chauffeur raciste l’a éjectée de sa voiture, ce qui entraîne son renvoi.

Manque de bol, la scène, filmée par un autre passager, leake sur le Web et ouvre le débat sur les motivations et le sérieux de certains «progressistes» autoproclamés sur les réseaux. Dans un article paru sur le site Menace Théoriste la même année, l’écrivain Thomas C. Durand compare le SJW à un troll de la justice sociale:

«Le SJW, par son comportement même, est l’antithèse des valeurs qu’il prétend défendre. Dès lors, il suscite le rejet de ceux qu’il devrait vouloir convaincre, il perpétue un comportement d’agression qui ne peut qu’encourager une agressivité en retour, il crispe tout dialogue, il fait reculer la cause.»

5. «Your opinion doesn’t matter, check your privilege»

Cette expression, devenue un mème internet, sert à disqualifier l’opinion d’une personne en raison de sa position dominante.

Elle trouve son origine dans les passionnantes privilege checklist qui mettent en lumière les différents facteurs de discrimination qui peuvent affecter une personne en raison de son origine ethnique, sociale, de son orientation amoureuse…

6. Percer la bulle?

Et si le SJW se trompait surtout parce qu’il ne s’adresse qu’à ceux qui sont d’accord avec lui?

Interrogée sur la présence d’invités républicains à son nouveau show «I love you America» sur Hulu, Sarah Silverman expliquait début octobre au New York Times qu’il y a assez de comiques à la télé sûrs d’avoir toujours raison:

« Il faut commencer à s’écouter les uns les autres, on ne peut pas continuer comme ça.»

Peut-être une des raisons qui a poussé la militante antiraciste Rokhaya Diallo à rejoindre l’équipe de TPMP en septembre («un public que je respecte»), malgré les nombreuses critiques adressées à l’émission.

7. Êtes-vous un SJW dévoyé?

  • Vous avez signalé le compte Facebook d’un ami parce qu’il n’avait pas aimé 120 battements par minute.

  • Vous avez déjà menacé de mort une personne en raison de son appartenance supposée à une classe privilégiée.

  • Vous n’interrogez jamais vos propres privilèges avant de faire la leçon à plus faible que vous.

Si vous avez répondu oui à une de ces questions, vous êtes un SJW dévoyé.

Hugo Lindenberg
Hugo Lindenberg (21 articles)
Rédacteur en chef adjoint chez Stylist
Stylist
Stylist (169 articles)
Mode, culture, beauté, société.
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