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Pourquoi le racisme dans le football est condamné à disparaître

Pierre Rondeau, mis à jour le 23.10.2017 à 11 h 14

En sélectionnant des joueurs selon des critères racistes, les clubs se tirent une balle dans le pied. Seuls comptent le talent et le prix des recrues.

Un drapeau «Non au racisme» lors du match FC Viktoria Plzen - Astra Giurgiu en ligue Europa, le 20 octobre 2016 à Plzen (République tchèque). © Radek Mica / AFP.

Un drapeau «Non au racisme» lors du match FC Viktoria Plzen - Astra Giurgiu en ligue Europa, le 20 octobre 2016 à Plzen (République tchèque). © Radek Mica / AFP.

Ce weekend, le célèbre agent Mino Raiola a encore fait parler de lui en déclarant que «le racisme était toujours présent dans le football». Lors d'une interview pour le magazine suédois Expressen, il a affirmé:

«Les gens disent qu’il n’y a pas de discrimination, or les joueurs noirs sont constamment discriminés. C’est une discrimination consciente. Cela vient de ce monde de “bâtards”. On croit penser correctement, mais on a des stéréotypes que l’on justifie. Quand les gens me posent des questions sur les joueurs noirs, ils les comparent toujours à quelqu’un: “Est-ce qu’il est comme Pogba? Comme Balotelli? Comme Lukaku?” Je n’entends jamais de question: “Est-ce qu’il est comme Toivonen ? Comme Ibra ? Comme Beckham ?”»

D'après lui, les joueurs noirs seraient encore sanctionnés pour leur couleur de peau, malgré leur force et leur talent. On leur en demanderait plus que les blancs, et on les sanctionnerait davantage en cas de faute ou d'erreur.

Pourtant, ce «racisme conscient» est infondé et totalement contreproductif. Instaurer une discrimination sur la base de la couleur plutôt que sur la performance et la compétence est un non-sens complet et une erreur dans le sport professionnel, caractérisé par une forte rationalité et une quête continue de résultat.

La réponse de l'économie contre le racisme

La critique est louable et remonte aux années 1970, lorsque la théorie économique néo-classique a souhaité s'attaquer au racisme dans l'économie.

Pour la plupart des spécialistes, l'application de stéréotypes et de distinctions sur les travailleurs conduirait à une inflation injustifiée des prix et à un déséquilibre sur le marché.

Le cas d'étude le plus connu est celui de Kenneth J. Arrow, futur prix Nobel d'économie, et spécialiste de l'économie politique à l'Université de Chicago. En 1973, l'Américain a publié un article sur «la disparition inévitable des discriminations et du racisme».

D'après lui, un marché parfaitement efficient conduirait inévitablement et naturellement à un équilibre optimal. En faisant le choix de la discrimination et de la préférence de caractéristiques exogènes, les producteurs s'acquitteraient de fait d'une amende sur le prix et, dans un cadre concurrentiel, seraient voués à disparaître.

Citant Darwin, Arrow considérait que «la loi du plus fort devra s'opérer: les meilleurs restent, les perdants partent.»

Sur le marché du travail, lieu de rencontre entre une offre et une demande, les entrepreneurs, cherchant à maximiser leur rentabilité sous la contrainte des coûts, privilégieraient des travailleurs productifs, compétents et au coût le plus faible possible.

Seulement, à partir du moment où un producteur va demander un type précis d'agent (un blanc plutôt qu'un noir, un homme plutôt qu'une femme, etc.), la demande discriminante devient supérieure à l'offre privilégiée et le prix augmente artificiellement.

L'entrepreneur raciste subit donc une augmentation de ses coûts sans profiter d'une amélioration de sa productivité. Les personnes sélectionnées ne seront pas meilleures parce qu'elles coûtent chères, mais seulement parce qu'elles sont plus rares, plus demandées.

D'après Arrow, un producteur rationnel et maximisateur devrait précisément opter pour l'agent discriminé car, bien qu'il ne soit pas moins bon, sa valeur sur le marché serait plus faible: il a été dévalué. À talent et compétence égaux, son prix d'achat, le salaire, est tout simplement inférieur au prix d'équilibre.

Ce phénomène s'observe malheureusement sur le marché entre les hommes et les femmes. Ces dernières, puisque discriminées du fait d'un sexisme injuste («elles vont tomber enceintes», «elles sont moins fortes, moins résistantes», etc.), seraient, à compétences égales, moins bien payées.

En France, pour un même poste, une femme gagnera 25% de moins qu'un homme. Les entrepreneurs se tirent une balle dans le pied en agissant de la sorte!

En foot, les choses s'améliorent... un peu

Dans le football, cette absurde discrimination a longtemps été observée mais a eu tendance à s'amoindrir avec le temps, comme l'avait prédit Kenneth J. Arrow.

Dans son livre L'économie expliquée par le foot, l'économiste Espagnol Ignacio Palacios-Huerta a en effet montré que les dirigeants de clubs ont, consciemment ou inconsciemment, compris l'erreur de la stigmatisation et du racisme.

Entre la saison 1978-1979 et la saison 2009-2010, la proportion de joueurs noirs en Angleterre est passée de 1% à quasiment 30%.

En étudiant, avec les outils de l'économétrie, les variables explicatives de la performance et l'efficience économique des équipes, Palacios-Huerta a constaté que les équipes non-discriminantes, comme Tottenham ou Arsenal, des précurseurs dans les années 1980, bénéficiaient d'un avantage absolu par rapport à la concurrence.

Elles optaient, puisque non racistes, pour des joueurs noirs, aussi bons que des blancs, mais à un prix inférieur. Elles tiraient donc profit de leur acte et maximisaient leur efficience.

Quant aux discriminants, ils se sont retrouvés à payer des joueurs pas forcément meilleurs plus chers, seulement parce qu'ils accordaient de l'importance à des caractéristiques extrasportives.

Palacios-Huerta a d'ailleurs observé que, toutes choses égales par ailleurs, dans les années 1970 et 1980, les joueurs blancs coûtaient toujours plus que les joueurs noirs — jusqu'à 15% de différence en moyenne. Ils étaient plus prisés, plus cotés, plus connus, préférés et, résultat, cela induisait une demande supérieure à l'offre.

La quête de résultat contre le racisme

Heureusement, du fait de la concurrence, la sélection raciste a quasiment disparu au profit d'une sélection purement sportive.

Le phénomène a d'ailleurs commencé à évoluer au début des années 1990, lorsque la plupart des grands clubs anglais sont entrés en bourse. À ce moment-là, la logique de rentabilité est passée au premier plan, au même niveau que la logique sportive: il fallait gagner tout en empochant le plus d'argent possible, être lucratif.

Ainsi les clubs ont renforcé leur rationalité et ont opté pour des joueurs compétents, à un prix respectant l'équilibre du marché. Ils ne devaient pas dépasser leur valeur réelle et correspondre précisément à leur niveau sportif.

Autrement dit, pour atteindre l'efficience économique et sportive, il faut juste prendre de bons joueurs, qu'ils soient noirs, blancs, bruns, blonds, roux. Ce qui compte c'est leur talent et leur prix, rien d'autre.

Arrow considérait que le racisme et toute forme de discrimination ne pouvaient que disparaître dans un marché efficient, parfaitement équilibré et constitué d'acteurs rationnels.

Si la peur de la différence continue de sévir, comme l'affirme Raiola, c'est seulement parce que nous ne sommes pas de parfaits acteurs rationnels et maximisateurs, nous ne respectons pas les conditions d'un marché à la Arrow. Peut-être alors conviendrait-il d'accélérer ce processus et de nous faire changer de mentalité ...

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Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (26 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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