France

La délation, très peu pour moi

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 23.10.2017 à 10 h 52

[BLOG] Autant la cause de ces femmes qui dénoncent leurs agresseurs est juste, autant le moyen employé –la dénonciation à tout-va sur les réseaux sociaux– me semble être une pratique dangereuse.

Flick/Karoly Lorentey-PORC

Flick/Karoly Lorentey-PORC

Ce n'est pas quelque chose de réfléchi mais le simple fait de dénoncer quiconque sur la place publique me glace d'effroi. Peu importe que la cause soit juste –et dieu sait que celle du harcèlement l'est!– peu importe le rang et la qualité des personnes désignées, peu importe la gravité des faits reprochés, mais je trouve, à titre personnel, que de cracher ainsi des noms au visage de l'opinion publique demeure une pratique des plus douteuses.

Une nouvelle fois, je comprends tout à fait cette nécessité pour les femmes ayant eu à souffrir de harcèlement, de raconter les circonstances de leur agression, d'en dire les exacts contours, d'apposer des mots sur cette douleur trop longtemps tue, trop longtemps cachée, trop longtemps confinée dans le secret de leur cœur.

Je le comprends parfaitement et je trouve salutaire cette prise de parole: c'est là un exercice de libération nécessaire si on veut que cessent à tout jamais ces comportements odieux exercés par des hommes si imbus de leur personne ou de leur place dans la société qu'ils s'imaginent être au-dessus des lois.

Une avancée qu'on espère majeure dans le combat des femmes pour pouvoir mener leur vie de femme sans être obligées d'obéir aux quatre volontés de petits monarques qui, au prétexte d'exercer le pouvoir, usent de ce dernier pour obtenir sous la contrainte des faveurs d'ordre sexuelles.

Et qui lorsqu'ils ne les obtiennent pas se plaisent à transformer la vie des infortunées qui auraient commis l'outrage de ne point céder à leurs avances en véritable chemin de croix.

Ceci posé, je trouve que relever l’identité de ces petites ou grandes ordures ne grandit pas ce combat dont la justesse n'est pourtant plus à démontrer. Pour tout dire, je trouve même cette pratique immonde et j'irais jusqu'à dire qu'aucune cause ne mérite qu'on s'abaisse à de telles pratiques. Aucune.

En tant que juif, je serais tout aussi sévère si demain, à la suite de je-ne-sais quelle mésaventure, il prenait envie à certains de dénoncer publiquement le noms d'antisémites bon teint, de jeter en pâture le nom de ces aimables personnages qui auraient tenu par le passé des propos inappropriés; face à de pareilles révélations, je dirais tout aussi bien mon inconfort que maintenant.

C'est que nous vivons dans un état de droit, où tout accusé doit bénéficier de la présomption d’innocence. Où on ne peut s’asseoir sur le principe de justice pour assouvir sa soif de vengeance aussi légitime fut-elle. Où même la pire des crapules a le droit à un procès juste et équitable. Où il existe des lois qui sanctionnent sévèrement celui qui se risque à abuser de la faiblesse d'autrui. Où désigner du doigt le salaud coupable d'agissements orduriers doit demeurer une affaire strictement privée qu'il revient à la seule justice d'éclaircir.

Où l'on ne peut s'ériger à la fois comme victime, juge et bourreau.

La roue de l'histoire tourne bien vite: qui accuse aujourd'hui se retrouvera demain accusé. Qui aura dénoncé ad hominem se verra demain être dénoncé.

Fatal engrenage qui mène tout droit à une société où chacun se regardera en chiens de faïence, où tout geste sera considéré comme suspect et digne d'être dénoncé, où tout le monde sera coupable, où on passera le plus clair de notre temps à épier l'autre afin d'aller rapporter ces étranges agissements, où la défiance et la suspicion seront si ancrées dans les mentalités que s'installera une terreur du quotidien qui transformera nos existences en cauchemar éveillé.

C'est pourquoi je trouverais bien plus efficace de s'en aller assaillir les commissariats et d'y déposer en une interminable procession plainte sur plainte: on aurait là à la fois une spectaculaire démonstration de force et un strict respect du droit sans lequel aucune société démocratique ne peut durablement fonctionner.

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici : Facebook-Un Juif en cavale
Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (134 articles)
romancier
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte