Culture

«Corps et âme», le murmure de la passion écorchée

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 24.10.2017 à 17 h 06

Ours d'or du dernier festival de Berlin, le film d'Ildiko Enyedi met en scène avec un humour très particulier et beaucoup d'émotion une histoire d'amour à l'épreuve des conventions et des pesanteurs du quotidien.

Corps et âmes I DR

Corps et âmes I DR

Où fait-il le plus froid? Dans ces bois couverts de neige, où se rencontrent un cerf et une biche? Ou dans cette usine blanche, aseptisée et mortelle? La femme blonde, tendue, sèche, est arrivée. Elle prend son poste de contrôleuse qualité dans l'abattoir. Elle ne dit rien de superflu, ne sourit pas. Sur son bureau, les stylos doivent être parallèles. Parfaitement parallèles.

Quelle vie est-ce qu’une vie de stylos parallèles, sans paroles superflues? Quelle blessure enferme un être humain dans cette prison (f)rigide?

 

Il y a les salles d’abattage et les bureaux. Il y a les collègues et la police. Il y a le café, les gestes et les mots, entre convivialité, vulgarité, menace latente. Les vaches, elles, meurent. On nettoie le sang, selon les règles d’hygiène. Et on va fumer une clope.

 

Dans un des bureaux, le chef du personnel fait son travail. Comme il faut, pas plus. Les flics ont des doutes. Lui, il a une routine. Boulot, sérieux, et puis le soir, surgelé, bière, télé. La vie, quoi.

Dans la forêt, le cerf et la biche vont boire à la rivière. C’est son rêve à lui, chaque nuit. C’est son rêve à elle, chaque nuit. Une petite ruse du hasard fera que ces deux taiseux s’en apercevront. Que faire de ça?

Le comique, l'horeur, l'amour

Le film d’Ildiko Enyedi est une comédie. La comédie la plus retenue, les plus intériorisée, la plus à vif qui se puisse imaginer. Comme si le visage impavide de Buster Keaton avait contaminé ses gestes et ses paroles, pour donner accès à une vérité des émotions, des angoisses et des désirs. Comme si le silence du muet avait imprégné le babil du monde.

Ou alors les films de Keaton n’étaient pas du tout des comédies, plutôt des drames métaphysiques mais il ne fallait pas le montrer, donc on faisait des galipettes. Cette fois pas de galipettes. Un murmure exact, assumé. Une sincérité jusqu’au sang.

Corps et âme est un film d’horreur aussi. L’horreur de la difficulté d’habiter ce monde, de jouer les grimaces du social, d’être seul et d’être avec les autres. L'horreur d'une perception juste un peu plus intense des limites, des écarts. Tous les jours. L'horreur d'avoir à les franchir.

Mais c’est en même temps un film d’amour. Une romance jouée sur un instrument aux cordes trendues à se rompre. C'est l’étrange histoire d’amour qui se jouera –ou pas– entre ses deux principaux protagonistes, troublants d'une humanité aux antipodes absolues du bonheur publicitaire.  Mais pas seulement, pas surtout. C'est un film d’amour pour eux.

La manière dont ils sont regardés et écoutés par la cinéaste suscite la découverte par chaque spectateur de l’infinie beauté, du rayonnement éclatant qui émane d’elle, de lui –et dont le moins qu’on puisse dire est que ce n’était pas évident de prime abord. Ils sont splendides, comme la biche et le cerf libres de leurs mouvements et de leurs désirs en pleine nature.

C’est, aussi, un film fantastique, où un événement surnaturel (un rêve partagé à l’identique chaque nuit par deux personnes qui ne se connaissent pas) vient rendre sensible la folie irrationnelle de la réalité, dans ses normes comme dans ses dérives, dans son rapport à la vie et à la mort.

Et puis, comme tous les vraiment beaux films –Truffaut avait très bien dit ça– c’est, aussi, un film sur le cinéma.

La rencontre imaginaire de l’homme et de la femme sous une autre forme dans un espace projeté dans l’obscurité de leur sommeil, et la manière dont cette image partagée met en mouvement leur existence quotidienne, est une déclaration d’amour aux puissances de la salle.

Au moment de découvrir ce film au Festival de Berlin, avant qu’il ne remporte très justement l’Ours d’or, il y avait encore l’impression de retrouvailles longtemps attendues, et comme d’une injustice réparée.

Une si longue absence

Voilà près de trente ans qu’on avait découvert Ildiko Enyedi, au Festival de Cannes 1989, avec le magnifique Mon XXe Siècle, qui remportait la Caméra d’or.  

C’est peu de dire que les seulement deux autres longs métrages tournés depuis n’étaient pas à la hauteur, sans qu’on s’explique cette éclipse quasi-totale. Nul doute que ce qui est arrivé à la Hongrie, et notamment au cinéma hongrois, depuis un quart de siècle a joué un rôle important dans cette si longue absence.

La justesse, la finesse, l’évidence intelligente et sensible de la composition de Corps et âme porté par deux interprètes impressionnants de richesse intérieure inspirent ainsi, comme par surcroit, l’heureuse impression de la reprise d’une belle histoire trop longtemps interrompue. À nouveau, une promesse, pas seulement pour les personnages, mais aussi pour les spectateurs. 

Corps et âme

d'Ildiko Inyedi,

avec Alexandra Borbely, Géza Morcsanyi

Durée: 1h56.

Sortie le 25 octobre 2017

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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