France

Mélenchon, Macron, et la «morgue»

Philippe Boggio, mis à jour le 21.10.2017 à 8 h 03

Le président et son «premier opposant» s'affrontent par le verbe.

Emmanuel Macron I JOHN THYS / AFP II Jean-Luc Mélenchon I BORIS HORVAT / AFP

Emmanuel Macron I JOHN THYS / AFP II Jean-Luc Mélenchon I BORIS HORVAT / AFP

Ces deux-là se plaisent à railler et à ferrailler l’un contre l’autre, par delà les médias et l’opinion publique. C’est même devenu rengaine: ils ont toujours un mot, un mot de trop, comme cerise sur le gâteau, soigneusement ciselé pour agacer l’autre en priorité, même si, en apparence, la vacherie retenue ne paraît pas viser directement celui-ci, mais plus largement, le monde qu’il incarne. Peuple contre élite. Opposition contre majorité. Ancien et «Nouveau monde». Protectionnisme et libéralisme, pour rester fidèle à la bonne vieille dialectique nationale.

Mélenchon et Macron. L’«insoumis» et le chef de l’État. Le premier vise le second avec constance, frontalement, depuis les premiers jours du quinquennat, évidemment dans l’espoir de se voir délivrer un brevet de premier opposant au président, titre que personne ne semble d’ailleurs lui disputer jusqu’ici. Lundi, c’est lui que TF1 a invité, à 20 heures, pour réagir aux déclarations d’Emmanuel Macron, diffusées, la veille, pendant son journal du soir. 

Le style de Jean-Luc Mélenchon se veut d’hyperbole ouvriériste. Il charrie par la voix des légions de prolétaires, qu’il veut voir «déferler» sur les Champs-Elysées. Il appelle les jeunes à taper «dans le tas, jusqu’à ce que le pays se réveille», et dénonce «le coup d’État social» que constitue à ses yeux la réforme du Code du travail. À l’en croire, comme il l’a expliqué lundi, Emmanuel Macron a «une vision de caste». Pour un peu, Jean-Luc Mélenchon invoquerait le souvenir des «200 familles» (les 200 premiers actionnaires de la Banque de France, en 1800), ou des «Maîtres des forges».

Au président, qui utilise la métaphore des «premiers de cordée», à propos des «Français qui réussissent» - et vont se voir exonérés d’une part de l’ISF - le leader de la France insoumise répond du tac au tac en évoquant tous les autres, «les premiers de corvées». Comme le chef de l’État se vantait encore, la veille, «d’y être arrivé en cinq mois» - à boucler la réforme du Code du travail - son opposant le plus fidèle, qui reconnait «parler cru et dru», réplique, sur TF1 : «Attends, bonhomme, ce n’est pas réglé».

Une bagarre entretenue par les médias

Cette bagarre va continuer, et si l’on voit bien l’intérêt de Jean-Luc Mélenchon à l’entretenir, la participation du chef de l’État à ce climat de confrontation est plus problématique. Ses sorties récentes, «les fainéants» ou sa référence à «ceux qui foutent le bordel» ne sont pas reliables ensemble; elles n’ont pas été prononcées le même jour, et ne concernent pas les mêmes sujets. Ce sont les médias qui tissent l’une à l’autre. Ou encore les opposants à Emmanuel Macron, qui ont commencé, par touches, à brosser, du chef de l’État, un portait de dirigeant antisocial, et qui engrangent les épisodes.

N’empêche qu’elles ont marqué la rentrée, et que sur TF1 encore, les interviewers du président étaient friands de ses réponses sur le pourquoi de ces saillies. Lui-même ne s’est d’ailleurs pas dérobé. Il a minimisé, certes, réduit «fainéants» et «foutre le bordel» à «un registre populaire», assurant qu’à travers l’usage de ces mots, il n’avait cherché ni à «agresser» ni à «invectiver» quiconque. Mais c’était pour mieux rebondir. «J’assume totalement ce qui a été dit». La manière dont il envisage sa fonction doit lui permettre de s’exprimer «crûment», et même de «s’emporter», a-t-il ajouté. Les rugosités de langue le rapprochent «d’une forme de vérité», tant il déplore «le discours aseptisé» des élites. Qu’on s’entende bien: Emmanuel Macron ne regrette pas «fainéants» ou «le bordel». «Absolument pas».

Il faut comprendre: bien au contraire. À ces instants, il y a de l’ironie dans l’entretien télévisuel. Une pédagogie un peu narquoise. Le président fait un cours à ses interlocuteurs, et c’est pour leurs frais. Manière comme une autre d’annoncer qu’il allait continuer. D’avertir que son quinquennat allait être volontairement «punché». Offensif par les actes, mais aussi par les mots. Comme si en arrivant à l’Élysée, Emmanuel Macron avait découvert qu’il avait des adversaires, et réalisé qu’il aimait ça. 

Il a dit sa «considération» pour tous ses concitoyens, mais, par deux fois, la remarque est venue en bout de phrase, comme si ces mots-là étaient plus difficiles à prononcer. Dimanche soir, sur TF1, le président s’est très bien débrouillé de sa «pensée complexe»; il a su parfaitement expliquer le «en même temps» de sa démarche, «avancer» et «protéger», les deux mouvements du macronisme, désormais appliqué. Faciliter la réussite des plus entreprenants, tout en accompagnant ceux qui restent à la traîne. 

L'agacement du Président

Mais plus que pendant la campagne présidentielle, il exprime désormais plus rapidement ses agacements à l’égard de la France archaïque, celle qui bloque, nostalgique ou paralysée par la peur. Il fait montre d’une certaine «morgue». C’est Jean-Luc Mélenchon qui a lâché le mot. «Il a manifesté une certaine morgue que, moi, je juge insupportable, et je ne dois pas être le seul», a expliqué le leader de la France insoumise. Assez juste: «la morgue» du président. Qui peine à faire passer pour naturelle, en mots, son origine populaire, provinciale, sa ville d’Amiens. Qui s’efforce de décrire des Français de la classe moyenne, dans ses exemples, mais paraît plus libre, plus en terrain connu dès qu’il est question de l’autre pan de la société, jusqu’à utiliser une bonne vingtaine de fois le mot «réussir».

On est aussi ce qu’on fréquente, ou imite, et de ce point de vue, Emmanuel Macron n’est pas un être surnaturel. Est-il vraiment plus mal à l’aise avec ceux que l’astucieux Mélenchon appelle «les gens», dans une opposition voulue? Il a souvent donné l’impression du contraire durant sa campagne. Face aux grévistes de Whirlpool, près d’Amiens, l’homme de la France en marche avait même retourné la situation en sa faveur, et pendant ses discours, brossé une France modernisée, et pourtant assez fraternelle. L’ENA, la banque, Bercy déteignent-ils sur celui qui, après les avoir traversés, parvenu au sommet de l’État, préside forcément à leurs destinées additionnées? Emmanuel Macron a-t-il tant espéré l’Olympe qu’il aurait perdu en route l’autre lui? 

En tout cas, le cadeau de l’ISF fait maintenant de lui, ce mois-ci, «le président des riches». L’intéressé réfute l’appellation, et se fait fort de nous le démontrer. Les syndicats, défaits dans les manifestations de rue, ont évidemment pris pour eux «les fainéants», au goût d’insulte sociale. Après avoir foutu «le bordel», les employés de GM&S, dans la Creuse, sont allés à l’Elysée demander des excuses présidentielles. À chaque fois, le président se rattrape, ou donne un sens second à sa vacherie de la veille. Mais il commence à y avoir de l’insistance dans le procédé. Le dessin d’une réputation.

Emmanuel Macron doit prendre garde

Dans son blog, après «les fainéants», l’ancien magistrat Philippe Bilger avait cru percevoir dans l’offense comme un zeste de «désinvolture». Il évoquait «les coups de force langagiers» de Macron. Le risque, pour le président, de se permettre ainsi «le sommaire et l’allusif». «L’erreur fondamentale du président est de faire comme Robespierre qui, lors de son dernier discours, écrivait l’ancien haut-magistrat, a fait peur à tout le monde parce qu’il n’a nommé personne». On sait ce qu’il en est advenu.

Emmanuel Macron doit évidemment prendre garde. La critique d’une certaine indifférence sociale de sa part est désormais scandée avec constance. Affaire de médias, bien sûr, et d’indices d’écoute. La geste d’une gauche affaiblie, aussi, qui n’a plus guère que l’arme à blanc de l’indignation. Ou encore le sens du tragique surjoué de Mélenchon. Mais le président ne peut pas être bienveillant à distance. Il ne peut pas redistribuer, sans les mots qui accompagnent les élans budgétaires éventuels. Car sans les mots, les Français vont passer à côté d’un possible esprit de justice sociale. Ce serait idiot. Ces temps-ci, les Français, ces fainéants qui foutent le bordel, ne paraissent pourtant pas si prêts à mordre.

 

Philippe Boggio
Philippe Boggio (171 articles)
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