Culture

L’incroyable histoire du dernier tableau retrouvé de Léonard de Vinci

Anne de Coninck, mis à jour le 23.10.2017 à 18 h 51

Perdu, oublié et vendu pour seulement 45 livres avant d'être authentifié, Le Sauveur du Monde de Léonard de Vinci est mis en vente le 15 novembre. Il pourrait être adjugé pour plus de 100 millions de dollars.

Le Sauveur du Monde de Léonard de Vinci. © Christie's

Le Sauveur du Monde de Léonard de Vinci. © Christie's

Sur le marché de l’art, les prix les plus extravagants sont demandés et parfois obtenus pour des œuvres d’art modernes, contemporaines, et parfois impressionnistes. Jamais pour un maître ancien… Enfin presque jamais.

Le 15 novembre, chez Christie's à New York, un christ peint sur un panneau de bois, connu sous son nom latin de Salvatore Mundi, sera mis aux enchères et pourrait bien dépasser les 100 millions de dollars.

© Christie's

Ce Sauveur du Monde est une œuvre exceptionnelle. Peint sans doute à la fin du XVe siècle ou au tout début du XVIe, il a été authentifié en 2011 comme étant de la main même de Léonard de Vinci.

La seule toile du maître entre des mains privées

Il existe à peine une quinzaine d’œuvres reconnues comment étant du maitre de la Renaissance. Toutes sont dans des musées… sauf une, le Salvatore Mundi qui se trouve aujourd’hui dans des mains privées et dont l’histoire est digne d’un roman.

Léonard de Vinci, mort à Amboise en 1519, est le seul peintre qui, 500 ans après sa disparition, fait encore régulièrement la une des journaux. Uniquement au  cours des derniers mois, des couvertures ont titré sur une Mona Lisa nue, sur son double éventuel, ou ont donné une énième explication au sourire énigmatique de la toile du Louvre.

Comme l’a parfaitement résumé le Guardian, Léonard de Vinci se situe dans l'imaginaire populaire entre Gandalf, le magicien du seigneur des anneaux, et Albert Einstein. Un faiseur de miracles, bien plus encore qu’un «simple» génie.

Le Sauveur du monde est un tableau d’autant plus miraculeux que la dernière attribution d’une œuvre au maître de Florence remonte à plus d’un siècle, en 1909, avec la Madonna Benois. Elle appartient aujourd’hui aux collections du musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg en Russie.

Le tsar Nicolas II avait alors déboursé 310.400 livres pour acheter le tableau: une somme considérable, sans doute la plus importante pour une œuvre d’art à cette date. Il s’agissait alors d’empêcher que le tableau, qui appartenait à un riche collectionneur, ne quitte la Russie pour la collection d’Henry Clay Frick à New York.

L’histoire du Sauveur du Monde n’en est que plus incroyable, et sa redécouverte presque par hasard permet aussi d’alimenter une légende… essentielle dans les ventes d’art prestigieuses. Celle d’un tableau qui disparaît et réapparait mystérieusement.

Il apparaît dans l’histoire moderne en 1958, chez Sotheby's à Londres. Il est alors vendu pour 45 livres, 60 dollars de l’époque et environ 500 euros d’aujourd’hui... à l’occasion de la dispersion de la Collection Cook, un homme d’affaires britannique.

Enfin authentifiée en 2011

L’œuvre disparait ensuite une nouvelle fois pendant près de 50 ans. Elle émerge à nouveau en 2005, quand elle est achetée lors d'une succession américaine via une petite maison d'enchères régionales dans l’état de New York. S’ensuivent six années de recherches minutieuses pour prouver son authenticité et son origine.

Les acheteurs sont deux collectionneurs new-yorkais, Alexander Parish et Robert Simon, qui vont faire du Sauveur du Monde l’affaire de leur vie. Ils déboursent 10.000 dollars pour l’acquérir lors sa vente. S’ils ne donnent pas beaucoup de détails quant à l’achat proprement dit ou quant à sa provenance, lors d'une succession en Louisiane, ils commencent très vite un processus d’identification et de restauration. Ils confient la toile à Dianne Dwyer Modestini, une professeure qui dirige le département de conservation de la New York University (NYU).

Patiemment, elle s’attache à nettoyer le panneau de bois plusieurs fois repeint. Les solvants utilisés pour nettoyer les couches de vernis jaune et brumeux appliquées lors des précédentes restaurations laissent apparaître peu à peu la véritable identité de la peinture.

La restauratrice fait quelques retouches dans les zones gravement endommagées, affinant les yeux et les lèvres du Christ. L’ensemble du traitement est lent et délicat. Dianne Dwyer Modestini confie pourtant qu’en l’espace de quelques heures seulement, lors de sa première séance de nettoyage, elle a senti qu’il se passait quelque chose.

Pour elle, il n’est pas étonnant que l’identité du peintre ait été oubliée au cours des siècles, comme elle l’expliquait en 2011 sur CNN.

«Les gens oublient, ou ils commencent à douter de l'opinion de la personne qui a dit à l'origine que c'était un Léonardo, surtout si la peinture a été mal restaurée. Ils ne comprennent peut-être pas ce qui se trouve en dessous».

Le processus d’identification et de restauration a duré presque six années. En 2011, une exposition organisée à la National Gallery à Londres montre pour la première fois le tableau restauré, aux côtés d’autres toiles de Vinci peintes lorsqu’il était à Milan, à la cour des Sforza. C’est une révélation… même si certains critiques n’hésitent pas à voir un christ hippy vaguement défoncé.

Montrée à la cour d'Angleterre et à la cour de France

La provenance de l’œuvre est doublement royale. La peinture a été enregistrée pour la première fois dans la collection du roi Charles Ier d’Angleterre (1600-1649). Elle aurait été suspendue dans les appartements privés du palais de Greenwich par Henriette Marie de France, sœur de Louis XIII. Celle-ci aurait apporté à la cour d’Angleterre le tableau, qui appartenait auparavant à la cour de France. Le tableau se trouve ensuite dans la succession de son fils Charles II d’Angleterre.

On retrouve à nouveau la trace de la peinture en 1763, lors de sa mise aux enchères par Charles Herbert Sheffield, le fils illégitime du duc de Buckingham. C’est lui qui a vendu l’année précédente sa propre demeure, Buckingham Palace, au roi George III. Les rois et les reines d’Angleterre l’occupent toujours.

Le tableau réapparait en 1900. Il est alors acheté par Sir Charles Robinson, un conservateur de musée conseillant un richissime homme d’affaires, Sir Francis Cook, dont la maison, Doughty House (située à Richmond à l’ouest de Londres) abrite une riche collection d’art.

Salvatore Mundi est alors considéré alors comme l’œuvre d’un disciple de Léonard de Vinci, Bernardino Luini. Elle se retrouve aux côtés de tableaux extraordinaires de maîtres anciens, de Fra Angelico à Van Eyck, en passant par Velázquez, Rembrandt ou Filippo Lippi. La collection sera finalement dispersée en 1958.

Dans le catalogue de la vente de Sotheby’s, le tableau est présenté comme étant de l‘école milanaise et plus précisément de Boltraffio, un des peintres de l’atelier de Léonard de Vinci.

Un prix qui flambe au fil des ventes récentes

L’histoire et la légende de ce tableau ne s’arrêtent évidemment pas là. Elles sont maintenant au cœur de scandales du marché de l’art actuel, mêlant oligarque russe, ports francs et prix de vente contesté.

Le tableau a été vendu en 2013 pour un montant estimé entre 75 et 80 millions de dollars, lors d’une ventre privée organisée par Sotheby's, à Yves Bouvier, qui gère la plupart des ports francs dans le monde.

La même année, Yves Bouvier revend le tableau pour 127,5 millions de dollars au milliardaire russe Dmitry Rybolovlev, le sulfureux propriétaire du club de football de Monaco, qui le met aujourd’hui en vente chez Christie's.

Ce dernier conteste rapidement les 50 millions de dollars de profits empochés en quelques mois par Yves Bouvier et déclenche une bataille juridique qui se poursuit encore aujourd'hui.

Outre le scandale récent sur les liens entre l’ex-ministre de la justice de la Principauté et Dmitry Rybolovlev, l’oligarque suscite aussi l’intérêt outre atlantique pour ses liens avec Donald Trump et le rachat dans des conditions controversées d’une maison, à Palm Beach en Floride, au futur président américain.

En attendant la vente à grand spectacle du 15 novembre, Salvatore Mundi fait une tournée mondiale pour attirer les acheteurs potentiels. Il a été présenté à New York il y a quelques jours, et continue son périple dans quelques grandes villes –Hong Kong, San Francisco et Londres– avant de regagner Manhattan.

À noter que lors de la même soirée, un autre tableau exceptionnel sera proposé à la vente: Sixty Last Suppers (1986), la dernière œuvre du maitre du pop art Andy Warhol, réalisée peu de temps avant sa mort, d’après le tableau de Léonard de Vinci.

 

Anne de Coninck
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