Monde

Ksenia Sobtchak, de la télé-réalité à l’opposition à Poutine

Daniel Vernet, mis à jour le 21.10.2017 à 13 h 34

La journaliste et mannequin Ksenia Sobtchak l'a officialisé: elle se présente à l'élection présidentielle prévue pour mars 2018.

Ksenia Sobtchak I ALEXANDER NEMENOV / AFP

Ksenia Sobtchak I ALEXANDER NEMENOV / AFP

En novembre dernier, les Américains ont élu un président qui se fit notamment connaître du grand public en animant une émission de télé («The Apprentice»). Les Russes pourraient avoir la même «chance» à l’élection présidentielle du 18 mars 2018. Du moins si la candidature de Ksenia Sobtchak va jusqu’au bout, ce qui est loin d’être acquis.

Journaliste de télévision, mannequin –en 2006, elle a fait la «une» de l’édition russe du magazine Playboy– enrichie grâce aux privatisations postcommunistes, la jeune femme vient d’annoncer qu’elle se lançait dans la course présidentielle contre Vladimir Poutine. Le monde politique ne lui est pas totalement étranger. Ksenia Sobtchak est la fille d’Anatoli Sobtchak, le premier maire de Saint-Pétersbourg élu démocratiquement à la fin de l’URSS.

Sur son compte Instagram où elle présente des défilés de la mode parisienne, des yachts, des restaurants chics et des sites de remise en forme pour milliardaires (en roubles), elle compte plus de 5 millions de «followers». De quoi ringardiser à 36 ans les habituels candidats qui se présentent régulièrement depuis près de trente ans, à commencer par le populiste de droite Jirinovski ou le communiste Ziouganov.

Connexions familiales

Les relations avec Poutine de celle qu’on surnomme la «Paris Hilton russe» sont plus ambigües. Certains croient savoir à Moscou que le président russe serait même son parrain. Elle dément. Il n’en reste pas moins que Vladimir Poutine doit sa carrière politique au père de Ksenia, une des personnalités les plus en vue des milieux «libéraux» au tournant des années 1980-1990.

Quand il accède à la mairie de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak appelle auprès de lui le jeune colonel des services secrets qui vient de rentrer de Dresde à la suite de la réunification de l’Allemagne. Il a été son professeur de droit, quelques années auparavant, à l’université du KGB. Profitant de ses connaissances d’allemand, il le nomme aux relations internationales de la ville. Vladimir Poutine en joue pour se créer un réseau de soutiens et arrondir ses fins de mois avec des contrats juteux.

Pendant la présidence Eltsine, Sobtchak tombe en disgrâce. Poursuivi pour corruption il se réfugie quelques temps à Paris et meurt en 2010 dans des circonstances troubles –des indices laissent à penser qu’il aurait été empoisonné–, après avoir soutenu l’arrivée au pouvoir de son protégé.

Sparing partner?

 

De là à nourrir le soupçon que la candidature de Ksenia est une invention du régime destinée à apporter un peu de lustre et de suspense à une élection présidentielle menacée par l’ennui tant la réélection de Vladimir Poutine, au pouvoir depuis dix-huit ans, semble inévitable, il n’y a qu’un pas que l’opposition «libérale» a tout de suite franchi. Alexeï Navalny, l’opposant historique, étant interdit de se présenter à cause de condamnations qui se succèdent pour des prétextes divers, son porte-parole dénonce «une farce».

Depuis quelques temps déjà la presse russe se faisait l’écho des manœuvres du Kremlin pour désigner un candidat ou une candidate qui puisse tenir, avec un minimum de crédibilité, le rôle de sparing partner de Poutine. Le nom de Ksenia Sobtchak revenait souvent. Déjà en 2004, le pouvoir avait suscité la candidature d’Irina Khakamada, afin de donner une coloration pluraliste à un scrutin joué d’avance. La jeune femme avait obtenu 3,8% des voix.

Du point de vue du Kremlin, Ksenia Sobtchak présente l’avantage d’avoir été une des figures, certes contestée, des manifestations de 2011 et de 2012 contre les manipulations des élections législatives et présidentielle. Elle a perdu son émission à la télévision nationale à la suite de ces protestations et travaille maintenant pour Dozh (la pluie), une petite chaîne critique diffusée par internet. Ce qui lui donne une certaine légitimité dans l’opposition.

Candidater, mission (presque) impossible

 

Mais cet avantage pourrait devenir un inconvénient si elle venait à prendre sa mission rôle trop au sérieux ou s’il apparaissait que sa candidature cristallise autour d’elle un mouvement d’ampleur. Pas assez puissant selon toute vraisemblance pour menacer la réélection de Vladimir Poutine mais suffisamment fort pour le priver d’une victoire écrasante.

En cas de danger, le pouvoir dispose de tous les moyens pour torpiller l’aventure. Afin d’être candidat à la présidentielle, il faut être présenté par un parti de la Douma ou recueillir 300.000 signatures venant d’au moins 40 régions. L’obstacle sera plus difficile à franchir que le financement de la campagne elle-même, évaluée à 15 millions d’euros. Des oligarques russes sont prêts à payer surtout si le candidat ou la candidate est adoubé(e) par le Kremlin.

Pour montrer le sérieux de ses projets, Ksenia Sobtchak s’est assuré les conseils de Vitali Shkliarov, un Biélorusse de 41 ans, qui a participé à la campagne de Bernie Sanders aux États-Unis. Et qui a organisé la campagne du millier de candidats indépendants aux récentes élections municipales à Moscou, assurant le succès d’un autre opposant à Vladimir Poutine, l’ancien député Dmitri Goudkov. Cependant, Ksenia Sobtchak a laissé entendre qu’elle pourrait se retirer de la course si Alexeï Navalny était en mesure de se présenter. Les grandes manœuvres ont commencé.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte