France

Messieurs, c’est aussi aller contre certaines préconisations féminines que de venir casser l'ambiance

Titiou Lecoq, mis à jour le 20.10.2017 à 14 h 11

Oui, parler, raconter qu’on a été victime, demande un énorme courage.

De quoi parler d’autre? Et en même temps, tellement de choses ont été écrites.

Il y a eu les approches par secteur professionnel. Le cinéma parle. Et on apprend qu’il existe également une omerta dans le sport au sujet des violences sexuelles. Dans la musique indé. À l’université. Mais sur les réseaux sociaux, on se rend compte qu’il ne s’agit pas du problème d’un milieu en particulier. Cela concerne tous les milieux professionnels, tous les espaces publics. C’est sidérant de constater la généralisation du phénomène. Quasiment toutes les femmes avaient une histoire à raconter, plus ou moins grave. Vous pouvez lire ce recueil de témoignages particulièrement touchants.

J’ai également lu les commentateurs plus circonspects, comme le Canard enchaîné qui semblait bien embêté par la violence de la formule «porc». Primo, il semblerait qu’il faille encore rappeler que le problème de la violence ce n’est pas l’emploi de ce terme mais les agressions qu’il raconte. (Selon la même inversion des paradigmes actuelle qui laisse à penser que le problème ce n’est pas le chômage mais les chômeurs. Ce monde est fou.)

Ensuite, on peut discuter du choix de ce terme. Pas sous l’angle de la violence mais parce qu’il désigne certains individus et empêche de voir qu’il s’agit d’un mécanisme social plus large, ce dont font état pourtant les témoignages des femmes.

Pour lutter, il faut nommer

 

L’autre commentaire que j’ai lu à plusieurs reprises est plus pernicieux. Il s’agit de dire qu'en parlant les femmes se réduisent à un statut de victime. Qu’on oublie qu’elles sont fortes. Je comprends l’argument. Mais il me semble totalement passé à côté d’un fait: parler, raconter qu’on a été victime, demande un énorme courage. Pour la plupart des femmes, ce n’était pas facile de raconter ces histoires. Il ne s’agit donc pas de se victimiser mais exactement de l’inverse: parler, c’est reprendre le pouvoir. C’est aussi aller contre certaines préconisations féminines qui font reposer sur les femmes les impératifs d'apaisement de la société, de modération, en décidant de troubler la tranquillité générale, de casser l’ambiance en racontant quelque chose de perturbant.

En outre, je vois mal comment on peut lutter contre un phénomène sans le nommer. Cette parole démultipliée transforme des «emmerdes» qu’on gère individuellement en «fait social». Laure Adler, qui se disait dérangée par l’expression «balance ton porc», souhaitait que cela se transforme en révolte. Mais c’est précisément déjà ça, une révolte.

Mieux comprendre

 

Et puis, il y a eu la pédagogie. Comme ce test du Monde pour mieux comprendre ce qui relève ou pas du harcèlement et de l’agression. (À ce sujet, Gérard Collomb nous a encore gratifié d’une de ses fulgurances de bêtise en expliquant qu’il fallait faire attention à ne pas dénoncer des «flirts».)

La vidéo de la police anglaise est assez chouette (raisonnement par l’absurde et tasse de thé comprise) (en-dessous dans la même page du site du Monde). Et pour faire encore plus simple, ce conseil plein de bon sens du comédien Peter White:

«Je pense que la règle d’or pour les hommes devrait être: si vous êtes un homme, ne dites pas à une femme dans la rue quelque chose que vous ne voudriez pas qu’un homme vous dise en prison.» 

Il y a eu évidemment des erreurs, comme cette affirmation «94% des femmes qui ont dénoncé leur employeur pour harcèlement ont perdu leur travail». En fait, c’est 95% des femmes qui ont dénoncé leur employeur et ensuite contacté l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail qui ont perdu leur boulot. Mais comme l’explique la directrice de l’association en question, en général les femmes la contactent justement parce qu’elles sont sur le point de perdre leur emploi. 

«On ne raconte jamais les histoires pires»

 

Et puis, il y a eu Carrie Fisher qui a réussi à nous donner une leçon de badasserie d’outre-tombe. Une amie lui avait raconté qu’elle avait été agressée par un producteur important. Carrie Fisher avait alors envoyé un colis au mec en question, contenant une langue de boeuf et un mot: «Si tu touches encore une fois à mon amie Heather ou à n'importe quelle autre femme, le prochain colis contiendra une partie de toi dans une boîte beaucoup plus petite.»  

Et puis, il y a la terrible vérité.  

Sans doute aussi parce que la majorité des agressions sexuelles ne se déroule pas au travail ou dans la rue mais dans le cadre conjugal, familial, amical. Et cela explique peut-être qu'à côté des prises de paroles publiques sur internet, le standard de Viol Femmes Info, qui écoute les victimes depuis trente-et-un ans, explose en ce moment.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq. Pour vous abonner c'est ici. Pour la lire en entier:

 
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