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Ces ados qui refusent l’hyperconnexion

Lucie de la Héronnière, mis à jour le 23.10.2017 à 14 h 15

Tous les collégiens et lycéens ne forment pas un groupe homogène de «digitale natives» scotchés à leur fil Instagram... Certains refusent d'être trop connectés, à un smartphone ou aux réseaux sociaux.

Close up person using smartphone | Japanexperterna.se via Flickr CC License by

Close up person using smartphone | Japanexperterna.se via Flickr CC License by

81% des 13-19 ans possèdent leur propre smartphone, selon l’édition 2017 de l’étude Ipsos «Junior Connect’». Selon cette même enquête, les jeunes de cette tranche d’âge passent en moyenne 15h11 par semaine sur internet… notamment sur les réseaux sociaux: une étude réalisée par l’association Génération numérique en janvier 2017 montre que chez les 11-14 ans, 68,12% des filles et 59,82% des garçons sont inscrits à un ou plusieurs réseaux sociaux. Chez les 15-18 ans, ce chiffre monte à 92,62% pour les filles et 90,03% pour les garçons.

On s'en doutait un peu, les ados vivant sans smartphone et/ou sans réseaux sociaux sont donc bien loin d’être majoritaires. Parmi eux, se trouvent des «déconnectés» qui n'ont pas choisi de l'être. «Cela peut être une démarche éducative. Les parents ne veulent pas que leur enfant ait un téléphone ou un réseau social, et expliquent bien leurs raisons. Certaines familles n’ont pas les moyens financiers pour un smartphone: là, il n’y a pas le choix, c’est une obligation subie qui renforce les inégalités», explique Vanessa Lalo, psychologue spécialiste des usages numériques.

Plus étonnant, il y a ceux qui refusent tout à fait délibérément une ou plusieurs formes de connexion. Une proportion qui reste assez marginale. Pour Cyril di Palma, délégué général de l’association Génération numérique, il sont rares. Et comme mine de rien, l’exemple parental compte, ce sont souvent des ados qui «bénéficient d'une structure familiale peu connectée. Le numérique c'est un peu comme une coupelle remplie de bonbons, c'est dur de résister s'il n'y a pas de limite (si les parents ne dosent pas la quantité de bonbons disponibles) et si on s'en remet juste à la volonté des ados».

Ne pas perdre son temps

Alors, pourquoi certains adolescents préfèrent-ils être un peu moins connectés que leurs amis? Zoé, 14 ans, habite en Savoie. Elle n’est inscrite sur aucun réseau social, principalement parce qu’elle préfère avoir d’autres occupations:

«C’est un choix de ma part. Si je voulais m’inscrire, j’en parlerais à mes parents et je pense qu’ils seraient d’accord, ils me diraient ok si je ne fais pas n’importe quoi. Mais je n’ai déjà pas le temps de faire ce que j’aime bien! Alors je ne veux pas en plus passer du temps sur les réseaux sociaux. Et puis, ça ne m’intéresse pas, tout simplement».

Zoé s’est passée sans problème de téléphone mobile pendant tout le collège:

«Je me suis très bien débrouillée sans, je n’en avais pas envie. La majorité des gens en avaient, mais ça ne m’a pas manqué! J’ai un téléphone portable depuis ma rentrée au lycée. On en a discuté avec mes parents, c’était un commun accord, pour que je sois plus autonome. Parfois quand je rentre plus tard que prévu, je peux leur dire, c’est plus pratique. Ou ça me sert à prévenir des copains. Généralement, je l’allume seulement le soir en rentrant du lycée… Même si dans mon lycée, on a le droit de l’utiliser à la récré, mais certains parlent tout en regardant leur portable. Parfois, je ne l’allume pas pendant plusieurs jours».

Autre exemple de résistant à l’appel des réseaux sociaux, Paul, 17 ans, qui vit en région parisienne. Lui est un repenti. Après quelques années de pratique de Facebook, il a arrêté et fermé son profil en juillet dernier:

«Je trouvais que ça me prenait beaucoup trop de temps. Les conversations de groupe, c’est une perte de temps, on loupe des occasions de se parler de vive voix».

Le jeune homme a aussi voulu échapper à l'agressivité verbale des réseaux sociaux: «J’avais beaucoup de débats politiques sur Facebook. Dans les commentaires, ça prend très vite une ampleur qu’on ne maîtrise pas. Il y a une certaine violence des gens planqués derrière leur écran, qu’ils n’ont pas en face à face. On oublie ce que c’est d’avoir une discussion calme autour d’un café»

Un fausse image publique

La superficialité de certains usages des réseaux sociaux peut énerver… «On expose des photos de soi, on s’invente un personnage pas forcément vrai. C’est très superficiel et ça m’énervait un peu», dit Paul, qui n’a jamais touché à Snapchat ni à Instagram, sans jamais avoir l’impression de manquer quelque chose.

Nathalie, tout juste 19 ans, vit à Rennes. Elle se souvient de l’arrivée de Facebook… un réseau social qui ne l’a jamais tentée:

«Vers la fin de la 4ème, beaucoup de gens ont commencé à s’inscrire sur Facebook. Mais ça ne m’intéressait pas. Je n’avais pas de téléphone non plus, mais j’avais un bon groupe d’amis, on n’avait pas besoin de communiquer par message pour se voir. Au lycée, les gens se sont mis à en parler vraiment souvent. Là, ça commençait à devenir inhabituel de ne pas être sur Facebook. Mais je n’ai pas accroché. Je n’ai pas envie d’être jugée sur une page. C’est plus agréable de voir ses amis que de parler des heures sur l’ordi».  

Aujourd’hui, «à l’université, il y a des groupes Facebook par filière. Avant même de rencontrer les autres étudiants, leur profil Facebook peut donner une première impression. Mais à mon avis, la personnalité et les goûts des autres, ce sont des choses qu’on devrait découvrir au fur et à mesure. Pour moi, au début, c’était de l’indifférence aux réseaux sociaux. Puis c’est devenu une opinion. Je n’ai jamais ressenti le besoin de m’inscrire», poursuit l'étudiante.

Mais pour Nathalie, qui n'utilise pas non plus Snapchat ou Instagram, il y a aussi une autre raison, pragmatique, pour ne pas afficher sa vie sur Facebook:  

«Quand j’ai commencé à penser à mon avenir, j’ai appris que des entreprises regardaient les profils pour recruter les gens. Ce n’est pas ma raison principale, c’est venu plus tard, c’est plus un avantage que j’ai trouvé par la suite».

Alix, 13 ans, collégienne à Grenoble, n’est pas non plus sur les réseaux sociaux. Le partage des photos ne l’attire pas:

«Snapchat et Facebook ne m’intéressent pas du tout. Facebook, c’est plus pour les personnes de 16 ou 17 ans. Et partager mes photos, je n’aime pas trop. J’en ai pas mal parlé avec mes parents, je suis peut-être plus consciente des risques. Certaines personnes publient plein de trucs, en compte public».

Rappelons au passage que Facebook n’est plus le réseau social préféré des adolescents français… Snapchat est en tête, distançant plus ou moins Instagram et Facebook selon les études et les tranches d’âge. Et Alix de préciser:

«Il y a juste un réseau social que j’aimerais avoir, c’est Instagram. Mes parents ne veulent pas! Mais ce ne serait pas du tout pour mettre des photos, juste pour parler dans les groupes de conversation Insta. Seulement pour communiquer avec les autres. Et aussi pour suivre des stars».

Déconnecter pour se désintoxiquer

Comme chez les adultes en quête d’une «digital detox», les ados ont parfois besoin de se déconnecter. Cela peut même devenir une mode… «Dans mon lycée, quand j’étais en terminale, il y a eu une sorte de mode: se désinscrire de Facebook. Quatre ou cinq personnes "populaires" ont quitté Facebook, pour refuser trop de connexions… Ils voulaient montrer qu’ils étaient décalés, qu’ils ne faisaient pas comme les autres, qu’ils n’étaient pas des moutons… Je ne sais pas s’ils se sont réinscrits après!», raconte Nathalie.

Vivre discrètement et communiquer dans la «vraie» vie ne sont pas les seules motivations. «Ces jeunes font la promotion du réel. Mais il n’y a pas de profil spécifique. Certains ados ont une revendication de déconnexion pour éviter la géolocalisation, pour ne pas laisser toutes leurs données à des grands groupes… C’est une sorte de volonté alternative de ne pas subir ce système. Il y a aussi des ados pour lesquels c’est un moyen d’échapper au contrôle parental», explique la psychologue Vanessa Lalo. Enfin «d’autres se sont déconnectés car ils ont subi de mauvaises expériences sur les réseaux sociaux, du harcèlement par exemple. Ou alors, parce que regarder la vie des gens les rend tristes. Et les critiques sont très rapides sur les réseaux sociaux».

Un choix difficile?

Est-ce pesant? Pas vraiment pour les jeunes interrogés pour cet article. Pour Paul, «c’était quand même un dilemme car ça reste très pratique, Facebook a des avantages. Dans mon cas, avec un groupe d’amis on s’organisait pour les répétions, pour faire circuler des enregistrements. Plus généralement je m’en servais pour rester en contact avec des proches. Donc je renonce à certaines choses, mais il faut savoir ce que l’on veut!».

Alors, à part un léger manque au tout début, rien à signaler. «Avant d’arrêter, j’y ai pensé 2 ou 3 mois. On s’accoutume un peu à Facebook! Des amis envoient des messages tous les jours. Cela fait un petit vide au début. Mais au final je l’ai super bien vécu. On apprend à se tourner vers d’autres choses, je fais beaucoup plus de musique par exemple, raconte Paul. J’en ai parlé surtout à mes amis proches, ceux avec qui j’avais des conversations de groupe. Je leur ai exposé les choses, sans m’étaler et ils sont très bien réagi. Beaucoup m’ont dit "oh ce serait bien que tu aies au moins Messenger"… Mais non. Et ça se passe très bien par mail, et avec mon portable. S’il reste rudimentaire, je n’ai pas l’intention de lâcher mon portable».

Alix, qui possède aussi un téléphone portable, a quant à elle tout simplement demandé aux autres de s’adapter:

«Dans ma classe, on est 25, il doit y avoir à peu près 20 personnes qui ont Instagram. En tous cas ils ont presque tous au moins un réseau social, soit Snapchat, soit Facebook, soit Instagram. Mais je ne suis pas du tout mise à l’écart. J’ai demandé à mes amies de migrer le groupe Insta sur Whastaspp et elles ont été d’accord».

Zoé n’a pas eu de souci non plus. Elle n’évolue pas dans un groupe de copains hyperconnectés:

«Mes amis ne sont pas très connectés, ils ont seulement Facebook voire un autre réseau social. On communique plus par SMS ou par mail. Ou on se dit les choses de vive voix ».

Etonnament, les autres ados tiquent plus quand on leur dit qu'on refuse la télé:

«Je n’ai jamais eu de mauvaise réaction des autres quand je dis que je n’ai pas Facebook ou Insta… Par contre quand je dis que je n’ai pas de télé, ou quand je disais que je n’avais pas de portable au collège, les gens trouvaient ça bizarre. Parfois ils me disaient "mais tu en auras quand?"».

Cyril di Palma de Génération numérique nuance: tous les «déconnectés» ne le vivent pas aussi bien. «Généralement, ils ne prennent pas la parole pendant nos interventions. Il y a une pression du groupe. Les "militants" ne sont pas forcément militants dans la classe. Ils ont en tous cas souvent une conscience plus élevée des risques, des enjeux des données personnelles, du cyber-harcélement».

Pourquoi les ados «offline» sont peux nombreux?

Pourquoi donc ces ados volontairement moins connectés sont-ils si rares? Et donc pourquoi est-ce que la majorité des ados est très connectée, notamment aux réseaux sociaux? Sans doute d’abord parce que tous ces outils sont quand même sympathiques et plutôt pratiques. «C’est bien sûr une manière d’avoir tous ces contacts à portée de main, d’envoyer des nouvelles, de partager infos, tout en servant d’agrégateurs de contenus. Les ados suivent beaucoup les actualités de groupes de fans», explique la psychologue Vanessa Lalo.

Sans oublier l’effet de groupe. On voit tous les autres avec un smartphone, présents sur les réseaux sociaux... Autant d’outils de communication, de cohésion, voire de socialisation. Dans un rapport intitulé Socialisation adolescente et usages du numériques, Revue de littérature, réalisé pour l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire), Claire Balleys, docteure en sociologie de la communication et des médias, évoque ainsi les réseaux sociaux comme «supports d’expression et d’expérimentation identitaires»,  ainsi que l’importance d’un «partage réciproque d’intimité». La chercheuse explique qu’aujourd’hui, «la distinction entre sociabilité "réelle" et "sociabilité virtuelle" est tout à fait caduque. En particulier depuis l’avènement et la massification des téléphones intelligents, les échanges médiatisés et les contenus publiés en ligne sont mobiles et accompagnent la sociabilité juvénile dans ses routines quotidiennes: ils sont créés, discutés, évalués, échangés en collectif».

Cyril di Palma de Génération numérique donne une explications supplémentaire, avec le schéma classique de la connexion des adolescents: 

«D’abord, tout le monde est connecté au sein de la famille. D’autre part, souvent, à l’entrée au collège, les parents proposent un smartphone, un peu comme un fil à la patte! Au fil des années, vers la 5ème ou la 4ème, les ados demandent un forfait avec de la data. C’est une porte d’entrée personnelles vers les réseaux sociaux, alors que la tablette reste souvent familiale».

Même si les adultes sont souvent rassurés de savoir leur enfant muni d’un portable, «les parents gèrent peu la connexion de leurs enfants». D’ailleurs, il y a beaucoup d’internautes «fantômes», puisque les réseaux sociaux sont en théorie interdits aux moins de 13 ans (mais il suffit simplement de donner une fausse date de naissance)... 

Malgré tout, beaucoup d’ados, même loin de Snapchat, Instagram et Facebook, restent «connectés» grâce à leurs SMS. Ils ne sont pas hors des radars de la communication adolescente. «Le SMS reste un moyen de communication privilégié. Même sans smartphone ou sans réseaux sociaux, les ados communiquent beaucoup comme ça… Parfois, ils sont fiers de leur 3310! C’est une manière sûre de contacter quelqu’un. Paradoxalement, les réseaux sociaux c’est plus facile, alors qu’on ne donne pas un numéro de portable à tout le monde», commente Vanessa Lalo. Et puis, dans un sens comme dans l'autre, on a vite fait de devenir hyperconnecté, ou de ralentir voire d'arrêter les réseaux sociaux: «Rien n’est irréversible. La jeunesse va très vite!».

 

 

Lucie de la Héronnière
Lucie de la Héronnière (148 articles)
Journaliste
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