Culture

Knock: le désastre d’Omar Sy, le triomphe de Louis Jouvet

Jean-Yves Nau, mis à jour le 23.10.2017 à 12 h 45

La pantalonnade de la dernière adaptation de la pièce de Jules Romains n'est pas sans vertu: elle met paradoxalement en relief la dimension politique de l'œuvre. Une dystopie médicale qui, au-delà des éclats de rire, annonce le pire.

Knock de Lorraine Lévy, avec Omar Sy. © Christine Tamalet / Curiosa Films et Moana Films

Knock de Lorraine Lévy, avec Omar Sy. © Christine Tamalet / Curiosa Films et Moana Films

Interdiction formelle de tirer sur les ambulances. On fera donc court: le nouveau Knock , signé Lorraine Lévy, ne peut être sauvé d'une débâcle annoncée par les critiques cinématographiques.

Tout y est faux, outré, détourné, désintégré; et quelques acteurs de renom ne peuvent prévenir le désastre d’un scénario parti à vau-l’eau. Il y a plus qu’un abîme entre la froide mécanique millimétrée de la pièce de théâtre d’origine et cette greffe cinématographique sans queue ni tête, mêlant le sentimental au scatologique.

Sans doute faut-il ici bien se comprendre: le désastre Omar Sy-Lorraine Lévy ne prend toute sa dimension qu’au travers de la comparaison avec les deux films de Louis Jouvet. Celui de 1933 et plus encore celui de 1951, tourné peu de temps avant la mort du maître et qui ressort aujourd’hui fort opportunément dans quelques salles. Un Jouvet au sommet de son art, quelques imperfections scéniques et sous les cascades des rires jaunes, une œuvre politique, prophétique.

Rire des patients bien portants transformés en malades

On connaît la trame en trois actes de Knock ou le Triomphe de la médecinela pièce de Jules Romains jouée pour la première fois en décembre 1923 au théâtre des Champs-Elysées. Avec, déjà, Jouvet. 

Le rire naît ainsi de cette utilisation dévoyée, contraire à l’éthique, d’un savoir et d’une connaissance supposée. Mais là où Molière pouvait faire rire du médecin objet de satire, Romains et Jouvet font rire des patients bien portants transformés en malades qui s’ignoraient. 

Canton perdu de Saint-Maurice. Knock, homme étrange et solitaire se présentant comme médecin, a racheté la plus que maigre clientèle du Docteur Parpalaid, qui fuit s’installer à Lyon. Où l’on assiste à la mise en œuvre immédiate et progressive de l’ensemble des techniques de manipulations publicitaires et commerciales, techniques alors naissantes et appliquées ici à l’exercice de la médecine. À commencer par ce must qu’est la matinée de consultations gratuites. Créer le besoin avant de le satisfaire aussitôt.

Le jargon devient un langage de pouvoir. L’inefficacité disparaît puisque la maladie n’est pas là. Et l’effroi suivra avec la démonstration de l’emprise grandissante de Knock: par cercles concentriques, il étend son pouvoir sur l’ensemble des classes sociales, s’allie avec le maître d’école, le pharmacien et la tenancière de l’hôtel, bientôt transformé en établissement hospitalier.

S’installe ainsi un régime médical à la fois dictatorial et démocratique: chacun est, d’une manière ou d’une autre, sous la dépendance de celui qui dicte maladies et guérisons et qui a fait de Saint-Maurice la destination d’un nouveau pèlerinage.

Dystopie médicale sur les corps et les consciences

Avec Romains et Knock, l’ère de la médecine moderne pouvait enfin commencer. En sommes-nous sortis?

«Car leur tort, c'est de dormir, dans une sécurité trompeuse dont les réveille trop tard le coup de foudre de la maladie.»

La boucle se referme avec le retour à Saint-Maurice, trois mois plus tard, d’un Docteur Parpalaid venu toucher son échéance. Un trimestre durant lequel la révolution s’est faite. La machine tourne à plein régime. Celles et ceux qui ne sont pas condamnés au lit et à la diète travaillent pour faire triompher la médecine. Reste une épreuve pour Knock: convaincre son confrère qu’il est, lui aussi, malade. Il y parvient mais en confiant, pour la première fois, les symptômes de la folie de toute-puissance qui l’habite.

Nous sommes loin, alors des rires du «gratouille-chatouille». Ce que l’on imaginait être un banal esprit de lucre commercial se révèle d’une autre nature. Et celui dont on ne sait toujours pas s’il a le titre de Docteur en médecine se confie à ce confrère malade:

«Que voulez-vous, cela se fait un peu malgré moi. Dès que je suis en présence de quelqu'un, je ne puis m'empêcher qu'un diagnostic s'ébauche en moi... même si c'est parfaitement inutile et hors de propos. À ce point que, depuis quelque temps, j'évite de me regarder dans la glace.» 

«Je vous dis que malgré moi, quand je rencontre un visage, mon regard se jette, sans même que j’y pense, sur un tas de petits signes imperceptibles… la peau, la sclérotique, les pupilles, les capillaires, l’allure du souffle, le poil… que sais-je encore, et mon appareil à construire des diagnostics fonctionne tout seul. Il faudra que je me surveille car cela devient idiot.»

Jules Romains lève sa plume. Louis Jouvet retourne en coulisses. Nul ne sait jusqu’où serait allée cette dystopie médicale sur les corps et les consciences.

L'avènement de «l’âge médical»

Un parallèle peut ici être fait, saisissant. En 1922, l’année précédant la première de Knock, sort le film de Murnau Nosferatu le vampire. L'employé du Comte Orlock (Nosferatu) se nomme Knock. Nosferatu voyage sur un bateau, dont il décime l'équipage, tout en amenant la peste. Dans la pièce de Romains, Knock avoue avoir commencé à exercer sur un bateau dont tout l'équipage devient malade. Knock vampire-dictateur…

Au final, avec son Knock, Jules Romains dénonce le viol des consciences et l’asservissement des foules -comme purent le faire, sous d’autres formes, Aldous Huxley et Georges Orwell. Car Knock n’est pas un escroc avide d’argent. Ou plus précisément, l’exercice de la médecine épuise vite ses premiers appétits.

Apparaît alors un missionnaire sans religion ni idéologie, un visionnaire ayant compris ce que pouvait offrir l’exercice d’une médecine enfin moderne, débarrassée de toute forme de déontologie: l’avènement de «l’âge médical».

Que reste-t-il de Knock dans la médecine telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui? Et qu’en sera-t-il demain, quand triompheront biologistes et généticiens?

 

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (800 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte