Culture

La rubrique nécrologique, la page la plus importante d'un journal

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 20.10.2017 à 10 h 52

[BLOG] C'est un rendez-vous quotidien avec la mort. Et c'est aussi une manière de nous souvenir que nous sommes encore vivants.

Flickr/Bev Sykes-Family Records

Flickr/Bev Sykes-Family Records

Même si j'ai cessé d'acheter physiquement des journaux, je continue à les lire avec la même voracité d'antan. Impossible de commencer la journée sans cette prière matinale, où dans la douce lumière du matin, parmi les odeurs de café et de tartines grillées, encore tout chaud d'un sommeil plus ou moins réparateur, je reprends contact avec le monde extérieur et parcours les nouvelles du jour ou de la veille.

La plupart du temps, le monde ne m'a pas attendu pour poursuivre sa course dans les abîmes : partout, des quatre coins de la planète, les assassinats de masse, les morts accidentelles, les feux de forêts, les calamités naturelles, les révoltes réprimées dans le sang, les faits divers sordides, les attentats scandent la furie d'un monde perdu à lui-même où l'homme se débrouille pour subsister.

Lorsque j'arrive à la rubrique nécrologique, j'ai déjà dû décompter des morts par milliers mais ce sont là des morts imaginaires, des morts sans visage, sans âme, des morts indifférentes, des morts par mésaventure dont finalement je ne fais pas grand cas : la compassion n'est pas universelle, elle n'est pas infinie non plus, elle se tient en retrait quand il s'agit de destins si éloignés de nous, de notre quotidien, que nous ne parvenons à entendre l'écho de leurs tragédies.

Tout différents sont les morts des pages nécrologiques. Voilà des morts qui nous sont par essence familières. Comment ne pas être ému aux larmes quand nous lisons le faire-part d'une jeune femme, trente ans à peine, fauchée en plein cœur de sa jeunesse triomphante, qui laisse derrière elle pour seul héritage un veuf et deux enfants? Chienne de vie pensons-nous alors. Comment peut-on disparaître si tôt? À quel mal a-t-elle bien pu succomber? Est-ce un banal accident de voiture ou une maladie au long cours qui finalement aura eu le dernier mot?

Un homme, une femme s'en sont allés avant même que leur vie ne commence. On se revoit à leur âge et on frissonne en pensant à toutes ces années déjà vécues, déjà passées, à celles qui nous restent, le temps va si vite, le temps va trop vite, le temps, le temps, le temps.

D'autres ont eu plus de chance. Voilà qu'est annoncé le décès de René M., mort dans sa quatre-vingt-quinzième année. La liste des membres de la famille remonte jusqu'aux arrières-petits-enfants. Elle est interminable. Elle occupe la moitié d'une page. Elle est la vie qui résiste. Elle est la vie qui triomphe. Elle est le perpétuel mouvement de l'existence qui va de morts en morts, de cimetières en cimetières, et ne s'arrête jamais. Arriverai-je moi aussi à un âge aussi vénérable, se demande-t-on? On en vient presque à le jalouser, la mort a dû lui être douce à ce vieil homme, il se sera éteint dans la paix et l'amour de sa famille, il aura eu le temps de dire adieu, de réfléchir à sa vie passée et de remercier le temps de l'avoir épargné de la sorte.

Parfois, on donne rendez-vous à la porte du cimetière. On remémore en quelques lignes ce que fut la vie du défunt. De temps en temps, il y a une adresse de courriel pour adresser ces condoléances. Un poème. Une citation mise en exergue. Certains sont rappelés à Dieu, d'autres non. On demande de prier pour lui. On a la douleur de vous annoncer que. Parfois il y a simplement deux dates qui entourent le nom de la personne décédée. C'est comme un dernier adieu. Un ultime au-revoir. Notre petit Pierrot tant aimé s'en est allé... 

Je l'admets, mon cœur se serre un peu plus quand il s'agit d'une personne de confession juive. C'est un peu de moi qui est mort avec elle. Nous sommes si peu nombreux. Le nom m'est plus ou moins familier. Il me semble le connaître. Il a été docteur ou avocat ou professeur. Je l'ai peut-être croisé au hasard de la vie. Ni fleurs ni couronnes il est inscrit. Je pense à ma mère reposée en son cimetière Montparnasse. A ces pierres que je prends soin de déposer sur sa tombe chaque fois que je lui rends visite. Les morts se parlent entre eux, nous les écoutons se chuchoter d'éternels secrets mais nous avons beau tendre l'oreille, nous n'entendons rien si ce n'est le silence pesant de l'humanité disparue à elle-même.

Lire les pages décès des grands quotidiens devrait être obligatoire. C'est un dernier hommage que nous rendons à de parfaits inconnus. C'est aussi une façon des plus élégantes de se souvenir de notre condition de mortel. Ces morts ce sont les nôtres, c'est même la nôtre. Nous ne lui échapperons pas, nous le savons bien. Et voilà que cette pensée n'a rien de triste puisque nous vivons encore.

La journée peut alors commencer...

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (132 articles)
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